Alan STIVELL – Cinq Décennies de Celtitude humaniste

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Alan STIVELL

Cinq Décennies de Celtitude humaniste

Cherchez à ranger Alan STIVELL dans une case, il s’en échappera toujours. Son dernier album le prouve une fois de plus. Celtique est sa Terre, humaniste est son approche, toujours prêt à échanger avec d’autres identités. L’humanité et la Celtitude, telles sont les mamelles qui ont sevré l’inspiration artistique d’Alan STIVELL.

Human~Kelt, son vingt-cinquième album en un peu plus d’un demi-siècle de carrière, est un panorama de toutes les aventures musicales initiées par le harpiste qui revendique aussi une curiosité de multi-instrumentiste en même temps qu’une certaine fascination pour les évolutions technologiques. Ainsi de ses harpes, vite devenues électro-acoustiques et aptes à se lancer dans toutes sortes de défrichages musicaux : folk-rock, world, new-age, électronique, improvisation… Des chemins de terre de sa Bretagne de prédilection, Alan STIVELL a tracé ses propres chemins vers d’autres Terres, d’autres univers, en prenant soin, entre deux expéditions, de revenir régulièrement passer… une journée à la maison ! Tels ces « Tri Martolod » dont il a continuellement chanté le voyage à Terre-Neuve, Alan STIVELL, poussé par le vent du large, est allé en quête de Terres nouvelles.

Tout commence avec ce qui ressemble à un « zapping » radiophonique : des instruments traditionnels, des instruments électriques, des sons électro, des programmations, des voix de chanteurs et de chanteuses plus ou moins célèbres se mêlent pour former une sorte de bande-annonce de ce qui nous attend durant les presque 75 minutes de ce nouvel album. C’est dit, l’Alan STIVELL nouveau sera éclectique ou ne sera pas. Et comment pourrait-il ne pas l’être, l’artiste le plus emblématique de la celtitude ayant cherché à « résumer » plus de 50 ans d’un parcours à la fois dédié à la reconnaissance de la langue et de la culture bretonne, des autres traditions celtiques, mais aussi à l’ouverture aux cultures urbaines, actuelles ou fort lointaines.

En dépit du fait qu’on y trouve 2/3 de reprises, Human~Kelt est bien plus qu’une compilation passéiste ; c’est un carnet de bord qui, à la manière d’Again en son temps, revisite des pièces pour certaines très populaires (Brezhoneg ‘Raok, Son ar Chistr, Reflets, Tri Martolod…) et pour d’autres moins (provenant d’albums à la notoriété plus confidentielle, comme Terre des vivants, Légende, Tir Na nÒg, Emerald…). Mais le travail sur les arrangements a été si radical qu’au fond, ces reprises, dans leur habits neufs, se confondent presque avec des nouvelles compositions. Faire du neuf avec du vieux n’a-t-il pas toujours été le credo des artistes nourris de terreau traditionnel ? Au fond, STIVELL a peut-être modifié ses empreintes sonores, mais il n’a rien changé à sa démarche, cherchant constamment à tirer parti des avancées technologiques en matière d’enregistrement et de production.

Human~Kelt n’est pas le « best-of » d’un cinquantenaire artistique que certains pouvaient attendre, c’est le fruit d’un processus de création/recréation qui contient les échos des différents cycles artistiques d’Alan STIVELL et qui les projette dans un mouvement perpétuel revitalisant. Pour notre barde breton, la manne musicale et culturelle qu’il a engrangée depuis plus de cinquante ans n’est pas un vestige muséal, c’est une matière qui doit se recomposer, se renouveler, muter pour continuer à se sentir vivante.

Il reste à l’auditeur à se familiariser avec ces nouveaux « coups de pinceaux » appliqués à ces toiles d’hier et d’aujourd’hui et qui sentent plus la MAO que la session live. Samples, copiés-collés, « loops », effets d’écho ou de réverbération, textures superposées et programmations rythmiques sont les ingrédients d’une cuisine de mixage qui cherche à sonner résolument moderne (au risque de ne plus l’être d’ici quelques temps, mais cela est une autre histoire…) et à atteindre le public d’aujourd’hui. Qu’on l’approuve ou qu’on le déplore, Human∼Kelt résulte d’un choix de son auteur de conjuguer expérimentation et accessibilité.

Du reste, c’est aussi pour toucher le plus grand nombre que STIVELL a convié sur ce disque bon nombre d’artistes de « variété » de renommée internationale, toutes tendances confondues. Certains ont collaboré en chair et en os, d’autres sont présents par la magie de l’échantillonnage, mais le tour de force d’Alan STIVELL a été de les faire participer à contre-emploi, de les placer là où on ne les attendait pas forcément. Bob GELDOF, Francis CABREL, Fatoumata DIAWARA, Murray HEAD, Yann TIERSEN, Andrea CORR, Claude SICRE, Dan Ar BRAZ, Catrin FINCH, Les Frères MORVAN, Carlos NUŇEZ, l’Orchestre national de Bretagne et d’autres encore se retrouvent ainsi embarqués dans cette nouvelle expédition d’Alan STIVELL qui jongle avec les repères espace-temps pour nous entraîner dans la seule dimension qui vaille pour son capitaine, celle d’une Terre d’ouverture et de solidarité aux racines toutefois bien ancrées.

RYTHMES CROISÉS est allé à la rencontre d’Alan STIVELL pour décortiquer la genèse de Human~Kelt et pour s’entretenir du passé, du présent, de l’avenir, brassés pêle-mêle comme il se doit ! L’artiste explique ses choix d’aujourd’hui au regard de son long parcours.

Entretien avec Alan STIVELL

Votre nouvel album, Human~Kelt, se présente comme une vitrine de vos cinquante ans de carrière…

Alan STIVELL : Oui, et même un peu plus ! Au moment où j’ai démarré le travail, j’avais déjà cinquante ans de carrière, et maintenant qu’il est terminé ça fait un peu plus. Ça a été un long boulot, le plus gros que j’ai fait dans ma vie je crois, peut-être avec la Symphonie celtique. Parce qu’effectivement j’arrive sur les derniers albums, j’arrive au bout, et j’ai travaillé vraiment à fond le mixage.

Le mixage est la partie de la « fabrication » de l’album qui vous tient particulièrement à cœur ?

Alan : Oui, je me suis toujours impliqué dans les mixages, mais là encore plus que d’habitude. C’est plus le son qui m’intéresse que les notes. Le mixage prend donc vraiment de l’importance. J’ai quand même mes intentions, et j’ai envie qu’elle soient abouties. Évidemment, il y a des « génies du mix », sauf que si on leur confie ce travail, ils le feront avec leur approche personnelle. Des fois, les gens trouvent ça très bien. Sauf que, quand on a soi-même des idées, des morceaux, on a plein de choses dans la tête sur la façon dont on a envie d’entendre les choses. Il y a des éléments qui ont du sens, de la cohérence, qu’on est souvent seul à savoir, en fait ! Le meilleur ingénieur du son au monde ne peut pas forcément appréhender tout ce qu’on a dans la tête.

Certes, il y a des évidences qui devraient pouvoir se présenter, mais en réalité il y a quand même beaucoup de choses qui ne sont pas si évidentes que ça. Surtout que, dans mon cas, je ne cherche pas maladivement, mais je cherche malgré tout à ne pas faire comme les autres, d’une certaine manière. Ce n’est pas par fierté ou pour faire mon original. C’est qu’en fin de compte ça ne m’intéresse pas de refaire les choses comme je les ai déjà faites, pas plus que de faire comme quelqu’un d’autre. Ce que font les autres peut être très, très bien ; je n’arriverai souvent jamais au niveau de ce que font d’autres, mais ce qui m’intéresse, c’est de faire différemment. Donc il importe qu’un ingénieur du son ait un travail cohérent, poussé, en commun avec moi, et ce fut le cas pour cet album.

Vous l’avez réalisé entièrement « à la maison » ?

Alan : Je l’ai commencé à la maison, et après il y a eu des travaux réalisés un peu partout, avec tous mes invités. Mes albums ont presque toujours été mes productions, en fait. Presque toujours. Mais là, chacun des invités a enregistré chez lui, ou dans le studio le plus proche, ou en fonction des occasions qui se sont présentées… Par exemple, Fatoumata DIAWARA était en tournée pas loin de l’Italie. Elle a pu venir en Italie par le biais de quelqu’un qu’elle connaissait là-bas, et on a trouvé un studio qui a permis de l’enregistrer. Une violoniste présente sur le disque se trouvait en vacances en Thaïlande, j’y étais mais j’ignorais qu’elle y était aussi, et il a fallu trouver un studio ET un violon en Thaïlande ! (rires) C’est un copain à moi qui a été enregistrer les vieux Frères MORVAN… Bref, tout s’est fait comme ça.

« J’ai toujours été fasciné par l’évolution de la technologie »

Comment vous-y-êtes vous pris pour « caser » tout ce beau monde ?

Alan : Avec toute cette masse de morceaux, de musiques, d’invités, s’il n’y avait pas eu la technologie moderne, ça n’aurait probablement pas été faisable. Heureusement que j’ai pu aller faire des duos en direct, comme avec Andrea CORR à Londres ; ça a permis qu’on fasse deux chansons ensemble. J’ai toujours été fasciné par l’évolution de la technologie, ça ne me déplaît pas. J’aime cette impression d’être un peu hors du temps et de l’espace. Passer son temps sur Internet à s’envoyer des morceaux rejoués l’un sur l’autre, etc., moi, ça me fascine ! Certains diraient qu’on est dans le côté inhumain, etc. Or, je trouve que tous ces progrès techniques peuvent servir à faire des choses extraordinaires pour l’humanité. Après, l’humanité n’est pas forcément au rendez-vous pour en faire des choses bien ; mais ce n’est pas parce que des gens en font de mauvais usages qu’on doit s’interdire de penser à ce qu’on pourrait faire de bien avec. Personnellement, je n’ai pas cette espèce de haine, de rejet de la technologie sous prétexte qu’elle développerait le mauvais côté des choses.

Par ailleurs, dans certains morceaux, il y a des samples parce que j’ai voulu faire comme des diffractions du temps. Par exemple, la voix de Gabriel YACOUB et l’orgue de Pascal STIVE provenant du Tri Martolod de 1972 ont été intégrés au Tri Martolod de 2018. Il y a ainsi des éléments qui changent d’époque. On entend également ma voix de l’époque avec celle d’aujourd’hui.

Ce côté « à travers le temps et l’espace » est précisément ce qui m’a interpellé : il y a des sons, des voix, des chants qui sont familiers et d’autres dont on devine qu’ils n’ont pu être faits qu’aujourd’hui. C’est à la fois déconcertant à une première écoute, et intéressant en même temps. Du coup, c’est tout votre rapport au processus d’enregistrement qui s’en trouve modifié. J’imagine par exemple qu’à l’époque de l’enregistrement de la Symphonie celtique, la façon de fonctionner était différente.

Alan : Effectivement, ça n’a rien à voir. La Symphonie celtique avait été un enregistrement… « à l’ancienne », ce qui était bien aussi ! Il fallait faire venir tout le monde… Mais on ne peut pas mettre en concurrence des façons de faire ; elles ont chacune leurs qualités, leurs avantages. Enfant, avant même de commencer à chanter, j’ai été très intéressé par les micros et toutes ces choses relatives à l’enregistrement, parce que ça voulait dire que tout était permis, qu’on pouvait mixer tout ce qu’on voulait. Des croisements improbables, des mariages impossibles allaient devenir possibles. C’est ça qui m’a intéressé dès le départ. Se dire qu’on peut mélanger un chant, juste suggéré dans le souffle, avec une énorme batterie, une guitare électrique, mélanger une harpe avec je ne sais quel autre instrument, une cornemuse avec une flûte, bref des choses qui n’étaient pas faites pour être ensemble au départ.

Quand on est créateur ou artiste et qu’on a envie de défricher un peu, on est forcément attiré par ces choses qui sont comme des nouveaux terrains de jeu. On veut faire autre chose que ce qui a déjà été fait. Ça peut être parfois un peu primaire, mais il y a à la base une raison toute simple. Par exemple, il y a eu MOZART. Je ne vais pas essayer d’être MOZART ! Déjà, je n’y arriverai pas et pourquoi j’essaierai d’être MOZART 300 ans plus tard ? Ce n’est pas pour ça qu’il faut mettre MOZART à la poubelle ! Il a existé, mais on ne va pas essayer de le refaire. On essaie de faire autre chose. Et cette autre chose peut venir avec l’évolution de la lutherie. La lutherie électronique est une lutherie comme une autre, et elle offre des possibilités élargies jusqu’à l’infini. Et je pense qu’on n’a pas le droit d’interdire cet élargissement.

« J’ai toujours voulu me placer dans les musiques actuelles »

Votre évolution est plutôt étonnante pour quelqu’un issu d’un milieu plutôt folk et des musiques acoustiques…

Alan : C’est ce qu’on croit, mais ce n’est pas ça ! En Fait, quand j’avais cinq ans, on m’avait donné des cours de piano ; j’étais donc plutôt dans la musique classique. Après, mon père a construit cette harpe celtique et, du coup, je suis entré dans ma phase « passion celtique » et me suis intégré pour la vie dans la culture celtique. Cette culture m’a interrogé. Donc au départ, la première modernisation possible a été le mélange entre ces deux influences-là, soit un mélange « celto-classique ». Puis le rock n’ roll est arrivé, et m’est venue l’idée d’un « rock celtique »… avant le folk ! C’est ça qui est trompeur pour les gens, parce que ça paraît illogique, en fait. La logique voudrait – et c’est certainement ce qui est arrivé à pas mal de gens dans le monde – que l’on parte du traditionnel pour ensuite moderniser un peu en commençant à intégrer des guitares folk américaines, pour finalement ajouter de l’électricité, etc. Ce serait l’image d’un chemin naturel obligé. Or, mon parcours n’est pas du tout celui-là. Rien à voir.

Dès le départ, il y a eu cette notion de musique celto-classique, et tout de suite après j’ai intégré l’électricité du rock. Sauf que j’avais quatorze ans et que j’avais personne pour le faire avec moi. À l’époque, j’étais un peu jeune pour le faire, et je ne voyais pas la harpe dans le rock ! Il a fallu trouver des gens pour le faire avec moi. Ça a pris du temps… J’ai procédé par étapes pour différentes raisons. La première a été surtout d’ordre pratique : à part commencer à la harpe en solo, qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? À part mettre un premier micro-contact – que j’avais fait déjà – et une pédale d’effets électroniques pour guitare, c’est tout ce que je pouvais faire. Mais mon but n’était pas de rester en solo, ni en mode folk, en fait. Les premiers musiciens qui étaient au fameux Centre américain, comme Steve WARING et plus tard Dan AR BRAZ, utilisaient une guitare folk. C’était très bien, du reste ! Mais cet état de choses pourrait tromper les gens en suggérant que c’est mon parcours volontaire. Or, ce n’est pas volontaire. Ça l’a été ensuite.

Vous avez donc procédé par étapes assez contrastées.

Alan : On peut considérer que, pour le travail musical, ce procédé par étapes a été plutôt une bonne chose, de toute façon. J’ai pu affiner mes idées d’arrangements petit à petit… Ça a permis le premier album, Reflets, qui est certes à dominante folk – pour schématiser -, mais il y a tout de même la couleur d’une guitare électrique dans un morceau, pour montrer que cette option-là était déjà dans le menu. Renaissance de la harpe celtique en a été une sorte de complément instrumental, et après il y a eu directement la fusion pop-rock celtique avec Pop Plinn, qui correspond davantage à ma première démarche, en fait.

Après, entre ma démarche et ce que je « produis », il y a une différence. Si les gens écoutent l’ensemble de mes albums, ils auront peut-être l’impression que la moyenne est presque plus acoustique qu’électro, mais c’est circonstanciel. Ça ne correspond pas forcément à mon idée. Moi, finalement, j’ai toujours voulu me placer dans les musiques actuelles. J’ai été fasciné par l’anticipation, par la technologie, par la science-fiction, tout ça… Ce qui fait que j’ai pu utiliser les premiers synthés, les premières boîtes à rythmes… J’ai fait des faux « loops » à l’époque où on pouvait déjà le faire, je crois. En fait, je suis même sûr que certains commençaient à le faire ! Au moment de la Symphonie celtique, j’ai fait comme un loop que j’ai joué directement au clavier.

Ensuite, le côté électro a commencé à s’intégrer dans l’album Terre des vivants, soit en 1981, puisqu’il y a un morceau carrément électro-rock, ‘Raog Mont D’ar Skol (Rock Monday School). Après il y a eu des albums qui ont eu cette connotation électroïde, comme Légende, ou plus encore dans The Mist of Avalon, mais ce n’est pas dominant non plus. C’est une composante de toute une démarche globale qui est à 360°, et je tiens toujours à cela, à cet éclectisme, à avoir beaucoup d’éléments d’influences ethniques du monde entier, avec des influences plus rock, plus électro, hip-hop, ou bien classiques…

«  Tout ce qui est à portée de la main et de l’oreille est à disposition »

Au fond, votre œuvre est un kaléidoscope d’éléments divers…

Alan : Tout cela est au service du compositeur, de l’artiste, du créateur. Tout est à notre disposition, en fait. On n’a pas à dire d’emblée « non, moi, j’ai la fonction de… » , genre « je suis boulanger, je fais du pain ; c’est tout », ou « je suis musicien folk, je fais du folk ; point », etc. Pour moi, la musique, c’est la musique en général, tout ce qui est à portée de la main et de l’oreille est à disposition, et il n’y a aucune raison de dire « non, ça, c’est pas pour moi ». Tout m’intéresse, et toutes ces « cuisines » sont intéressantes. Saupoudrer d’un peu de curry ce qui est plutôt tendance ketchup, etc.

Bien que différent de Human~Kelt, votre précédent album, AMzer avait quelque chose de similaire dans la démarche. Vous aviez changé de harpe, je crois, testé un nouveau prototype de harpe, il y a un travail très poussé sur les textures musicales, et c’était un voyage dans divers univers poétiques, bretons, irlandais, japonais…

Alan : Avec AMzer, on est dans la création, dans la recherche, avec l’utilisation du haiku japonais, du poème anglo-irlandais, d’une poésie sinon contemporaine, en tout cas dans un esprit contemporain à l’arrivée ; il s’agissait d’aller de l’avant, mais dans une dimension plutôt zen. Mais maintenant que j’ai fait ce genre de choses, j’ai éprouvé le besoin de faire autre chose qui est complémentaire. Je procède par vagues. Dans l’ensemble, Human~Kelt est un retour à une forme de chaleur dans les rapports avec le public, avec un aspect plus festif auquel je tiens évidemment aussi. J’en ai besoin pour moi-même, peut-être le public en a-t-il besoin aussi, je n’en sais rien, j’espère. Tout cela est une question de complémentarité.

Je vois justement ces deux aspects-là dans Human~Kelt : il y a des morceaux assez méditatifs, et d’autres plus gorgés d’électricité, il y a des choses qui renvoient autant à AMzer qu’à Explore ou à Emerald, c’est une continuité dans un univers assez mouvant, à différents visages…

Alan : En matière d’évolution, je conçois très bien que d’autres personnes conçoivent autrement (rires). Je conçois très bien qu’une personne puisse jouer toute sa vie de la guitare classique acoustique et perfectionner toujours les mêmes morceaux, et ce jusqu’à la fin de ses jours. C’est une démarche que je comprends complètement. Mais moi, je n’ai pas du tout cette démarche-là. Je pense qu’on exprime toute sa vie ce que l’on est. J’aurais pu me dire à un moment donné « je suis plutôt un harpiste à la base, je ne suis pas percussionniste, donc je n’ai pas le droit de taper sur une percussion ». Eh ben si !, je me donne le droit ! Pourquoi ne taperais-je pas sur une percu ? (rires) Il y aurait une sorte de timidité qui me ferait dire « je laisse le soin à des spécialistes de taper sur une percu » ? Eh bien non ! En fin de compte, on s’aperçoit qu’une seule note d’harmonica qu’on a faite soi-même sans aucune technique d’harmonica est exactement la note dont il y avait besoin pour le morceau. Ce fut du reste le cas pour un morceau de mon premier album, Reflets. Pour Marig ar Pollanton, j’avais cru devoir inviter un musicien de studio spécialiste de l’harmonica, et ça n’a jamais collé ! À la fin de la séance, je me suis dit qu’il fallait que je refasse moi-même la partie d’harmonica. Je ne savais pas en jouer, mais c’était la note que j’avais envie d’entendre, et qui ne demande justement aucune technique. Pour réaliser ce projet, il ne fallait pratiquement pas avoir de technique.

En percussion, j’ai des pulsations rythmiques assez personnelles. Donc à la limite, un très bon percussionniste ne va pas forcément faire ce que j’ai envie d’entendre rythmiquement. Je ressens un rythme à ma façon, j’ai envie de l’entendre dans mon enregistrement, alors autant le faire moi-même. Et c’est valable pour tout le reste. Parce qu’il n’y a pas de raison ! C’est justement une autre façon de montrer une forme de respect pour le genre humain. Il n’y a jamais rien à jeter à la poubelle… De même, il y a des influences variétés dans ma musique. Je ne vais pas me dire « ouais, mais c’est que de la variété… » Ça n’empêche pas qu’il y ait des influences classiques, des influences jazzy, de tout en fait… Parce que tout cela m’entoure. Pourquoi m’abstiendrai-je de prendre ceci ou cela ? Il y a des choses intéressantes dans toutes formes musicales. Sachant que, de toute façon, on reste soi-même au centre. Je reste au centre avec en plus mon pays, la Bretagne. Elle reste au centre de mon monde. Mon centre à moi, c’est la Bretagne. Et il y a le monde autour.

« Un autre regard sur la musique bretonne et sur la musique celtique »

Comment avez-vous fait votre choix de réorchestration de vos anciens morceaux ?

Alan : J’ai beaucoup de titres dans ma discographie, à peu près 300. Comment les reprendre dans un album ? Dans mon choix, il y a eu forcément une raison pour laquelle j’ai eu envie de refaire tel ou tel titre. Mieux, si celui-ci se retrouve là et pas un autre, c’est parce qu’il avait souvent deux raisons d’être là plutôt qu’une seule. J’avais envie de retracer tout mon parcours depuis le début. Or, dans mon premier album, il y a une chanson qui fut mon premier single, Son ar Chistr, une chanson à boire qui fut l’une des moins réussies de mon album Reflets. Or, c’est quand même la chanson bretonne la plus connue au monde, plus que Tri Martolod ! Il y a eu des traductions dans toutes les langues.

Donc je me suis dit que je referai bien une nouvelle version, en invitant par le sample Angelo BRANDUARDI pour la chanter en italien, afin de rappeler que ce titre a été connu et chanté dans plusieurs langues, ce que même les Bretons ne savent pas. C’est une façon de rendre service à la Bretagne, aux Bretons, en leur disant que leur musique en a séduit d’autres, comment cet air breton a séduit tant de gens, d’Angelo BRANDUARDI à l’ex-DEEP PURPLE Ritchie BLACKMORE (NDLR : avec son groupe BLACKMORE’S NIGHT), en passant par Goran BREGOVIC, BOTS, THE CHIEFTAINS… Nombreux sont ceux à avoir été séduits par cette chanson-là ! C’est important de le dire aux Bretons. Surtout aux Bretons. C’est une façon de leur dire aussi « si vous avez encore un peu honte de votre culture, de votre langue, de votre musique, dites-vous que BRANDUARDI, BLACKMORE et d’autres l’ont tellement aimé qu’ils l’ont reprise, qu’il en existe des versions métal comme des versions électro, etc. » Du coup, ça amène un autre regard sur la musique bretonne, et sur la culture bretonne en général.

Il y a aussi dans Human~Kelt des pièces provenant d’autres cultures celtiques…

Alan : Si l’on en vient à parler de musique celtique, l’une des choses les plus fondamentales en la matière est le chant sean-nós gaélique, c’est-à-dire le chant traditionnel a capella en gaélique. C’est vraiment à la base, aux racines de la musique celtique. S’il y a quelque chose à montrer en musique celtique qui n’est finalement pas si connu, c’est bien ça. Et je me suis dit « qui va le faire ? Je vais aller chercher quelqu’un au fin fond de l’Irlande, plutôt une femme, pour assurer la complémentarité avec moi. » Et j’ai pensé à Andrea CORR, car elle chante en gaélique, ce que tout le monde ne sait pas. Je l’ai entendue un jour chanter un sean-nós en gaélique, et je me suis dit qu’elle le fait très, très bien, et personne ne le sait ! Entendre une des plus grandes chanteuse « pop » anglo-saxonne chanter en gaélique, ça peut même rendre service à la culture gaélique.

J’ai fait appel à elle pour reprendre ensemble un morceau qui était instrumental au départ. Et elle m’a dit : « Tu ne veux qu’une seule chanson ? Tu n’en veux pas deux ? » J’ai répondu « Ah ! ben si ! » J’avais justement une berceuse galloise traduite en breton, A Hed an nos, que j’avais reprise dans mon album Emerald. Ce n’est pas très vieux, mais il y avait une partie chantée en anglais que j’avais toujours rêvé de faire chanter par une chanteuse anglophone, et je n’avais pas pu le faire. Et avec Andrea CORR, j’ai trouvé que ça pourrait être sympa à faire, parce qu’avec sa voix elle pourrait chanter parfaitement cette partie en anglais. On a ainsi une Irlandaise chantant une chanson galloise en anglais, en breton et en gallois ; c’est complètement interceltique ! Voilà pourquoi cette chanson se retrouve dans l’album !

« Un voyage dans ma vie »

Sur certaines chansons, il y a des invités pour le moins inattendus de prime abord, par exemple sur Com Una Gran Orquestra • Ideas

Alan : C’est un medley de deux titres, dont un que j’avais chanté en galicien (Noite Peicha) sur un album de Carlos NUŇEZ. Et avec l’actualité concernant la Catalogne, la Corse, les minorités, etc., j’ai eu envie de faire une version en catalan – quelqu’un a pu me faire l’adaptation – avec une chanteuse corse, Lea ANTONA, plus Claude SICRE, qui chante naturellement en occitan, et Francis CABREL, qui chante lui aussi en occitan, mais pour la première fois. Ça donne tout un ensemble de choses qui a du sens. Parce que, certes, il y a les pays celtiques, mais les minorités de l’Hexagone sont également importantes à présenter.

Il y a également un morceau en deux parties, Den, là encore avec un casting éclectique…

Alan : j’ai choisi Fatoumata DIAWARA sur Den pour illustrer le rapport entre les peuples, les passerelles entre Afrique et Bretagne. Sur l’autre version de Den, il y a toujours sur la même thématique, mais dans son côté « human », avec Bob GELDOF, le grand chantre des solidarités humaines contre la faim dans le monde, etc., il était donc tout indiqué pour participer à cette chanson. Il chante également sur la nouvelle version de Brezhoneg ‘Raok ; sa présence était une autre raison de reprendre cette chanson dans une version qui est très différente, qui n’a aucune connotation traditionnelle à la base. On a plutôt une forme de rock breton, et c’est la langue qui guide l’ensemble. C’est une approche intéressante parce qu’en plus elle équilibre les autres moments plus calmes de l’album. Voilà comment les différents titres ont été choisis…

La version 2018 de Tri Martolod est de même assez « chargée »…

Alan : J’ai essayé chaque fois de condenser plein d’idées en quatre minutes. Mais ça n’a pas toujours été facile. J’aurais très bien pu faire un album entier avec vingt versions de Tri Martolod !

Ça aurait pu se faire ?

Alan : Ça aurait pu se faire ! Mais j’ai réussi à condenser toutes mes idées dans une seule version qui est comme un vrai voyage, le voyage que les marins de la chanson font pour aller jusqu’à Terre-Neuve, mais c’est aussi le voyage dans ma vie. Ça reflète tout un paysage musical…

Le duo avec Yann TIERSEN a l’air d’un morceau improvisé…

Alan : Oui, c’est de l’impro. J’ai fait une impro chez un copain musicien en Italie qui m’a enregistré à la harpe. Après, j’ai improvisé une voix dessus et j’ai ensuite envoyé cela à Yann TIERSEN, qui a improvisé au piano par-dessus. Et c’est chouette parce qu’à l’arrivée on arrive à une symbiose qui est une véritable impro à trois (avec la piste de voix), et c’est devenu un truc un peu improbable tellement c’est en apesanteur, hors tempo, etc. On est tous les deux, avec ma voix en plus, à improviser avec un rappel d’un petit thème gaélique que j’avais joué à la harpe étant enfant. Je trouve qu’il y a une belle émotion..

Surtout qu’elle est placée en fin d’album… Et il y a de plus dans Human~Kelt une sorte de citation de la Symphonie celtique ?

Alan : Oui, parce que si je voulais faire le tour de la question, il fallait qu’il y ait ne serait-ce qu’un tout petit « ersatz » de la Symphonie celtique, et surtout un passage qui soit assez différent de ce qu’on en entend d’habitude. Il y a dans ce passage d’orgue une influence de la musique dodécaphonique, ou post-dodécaphonique, donc de l’entre-deux guerres, qui est un autre aspect très, très éloigné de l’influence traditionnelle ; on en est très loin ! Mais j’y vois quand même des connotations qui ont un rapport avec la musique celtique. Mais on n’est pas nombreux à l’entendre… (rires) Et de plus, j’ai le projet de refaire la Symphonie celtique dans deux ans, et c’est donc comme un tuilage, juste un avant-goût de la Symphonie celtique à venir…

Votre chauffeur de taxi s’impatiente… Merci Alan STIVELL pour ces quelques instants que vous nous avez accordés.

Alan : Merci à vous.

Article et entretien réalisés par Stéphane Fougère
Photos
presse : Gilles Pensart
Photo concert : Sylvie Hamon (Paimpol, août 2017)

Site : http://www.alanstivell.bzh

Nouvel Album : Alan STIVELL – Human~Kelt (2018, Keltia III / World Village / PIAS)

PS : Alan STIVELL sera en concert à la Cigale, à Paris, le 4 Février 2019 dans le cadre de la soirée d’ouverture du Festival Au Fil des Voix.

 

 

 

 

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