Albert MARCŒUR – Armes et Cycles

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Albert MARCŒUR – Armes et Cycles
(Label Frères)

«J’aimerai être observateur de tout c’qui s’passe ici, pas là-haut, ici, je voudrais être observateur de tout c’qui s’passe ici.» Cette profession de foi déclarée par le narrateur enthousiaste et ébahi d’Ici, le premier morceau d’Armes et Cycles, va comme un gant à Albert MARCŒUR, aux personnages qu’ils incarnent dans ses chansons, sortes de Peter Pan perdus dans un pays non pas imaginaire mais terriblement familier, celui du quotidien, dont l’essence magique ne peut être que mieux perçue par une âme de gosse. MARCŒUR gratte le vernis du banal pour en disséquer les mille et une poussières de fées : absurdes, farfelues, ridicules, émouvantes, tragiques, émoustillantes…

La poésie de MARCŒUR est de celles qui ignorent la lassitude des petites routines parce qu’elle sait les dessiner sur d’autres échelles. Une phrase suffit à changer le monde et à transformer la vie, comme disaient les autres, au moins en regard : « Il pleut dru et les vitres mouillées font les rails tordus et les arbres cassés. » (Micheline) Ou encore : « Il a coupé les branches, enlevé l’écorce, a creusé l’intérieur, ça fera de petits objets où on peut taper dessus… » (Histoire d’offrir). Dans la plume de MARCŒUR, le monde est une pâte éminemment modelable et anamorphique. Et toujours avec ce sens du détail qui tue !

Cette exigence de précision est la clé de voûte de tous les arrangements musicaux, toujours denses et imprévisibles, chaque pièce faisant l’effet d’une mini-symphonie joaillière. Saxophones, pipeaux, clarinettes, pianos, basses, bassons, percussions, guitares électriques, guimbardes, accordéons se suivent, se dépassent, se superposent, se croisent et s’enchevêtrent avec une rigueur désarmante.

Dans cette fête foraine continuelle qui fait écho au “rock in opposition” d’un AKSAK MABOUL et d’un ZAMLA MAMMAZ MANNA, chacun a une place très définie et fait son numéro en temps et en heure. En dépit de l’aspect serré du format des compositions, chaque musicien sait faire respirer sa déraison d’être – mention particulière à François OVIDE, dont les cordes batifolent avec une jubilation non dissimulée.

Et quand il n’y a pas d’instruments, les voix suffisent à créer l’orchestre (Réveil). Chez MARCŒUR, il n’y a pas que l’Emploi du temps qui soit bien garni, celui de l’espace aussi. (Il n’y a qu’à voir par exemple avec quelle vigueur le Linge sale est lavé en seulement deux minutes, ou comment l’Ampoule est grillée en une minute trente !)

Avec ce troisième album paru en 1979, MARCŒUR musicien et MARCŒUR chanteur, qui auparavant donnaient encore l’impression d’un disque à l’autre de faire une compétition, trouvent là un magnifique terrain d’entente et d’équilibre.

De même, il n’y a plus cette éventuelle sensation d’écouter MARCŒUR “accompagné par” des musiciens, mais vraiment une musique de groupe, pour traduire un univers qui est cependant très individuel.

Une chanson d’Albert est comme un chapeau de magicien : on ne sait jamais ce qui nous attend au détour d’une mélodie, d’un break ou d’une note, mais on est assuré d’être émerveillé. C’est que MARCŒUR a plus d’un tour dans Son Sac, et, contrairement à « l’homme au sac », le sien contient « un tas de trucs » dont il se sert pour notre plus grande délectation.

Stéphane Fougère

Site : www.marcoeur.com

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°15 – juin 2004)

 

 

 

 

 

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