Albert MARCŒUR – Travaux d’envergure

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Albert MARCŒUR

Travaux d’envergure

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* Travaux pratiques

Sur la première page du livret, il y a un tableau noir mal effacé, un crayon et une gomme sur le rebord. Au verso du digipack, une équerre et une règle forment un semblant de symbole franc-maçonnique. Au recto est représentée une salle de classe aux couleurs d’aquarium qui accueille un paquebot au bastion pirate. De galère qu’elle était dans nos souvenirs, l’école devient une croisière qui ne demande qu’à nous amuser.

L’élève MARCŒUR, toujours aussi bien appliqué dans ses devoirs bien que n’ayant pas une tournure d’esprit très scolaire ni réglementaire, nous livre donc ses Travaux pratiques, qui sont autant de « compte-rendus d’analyse » de l’état de santé du monde tel qu’il se donne à lire ou à entendre au quotidien, au sein duquel Albert puise sa matière textuelle et en exhale la musicalité potentielle. Avec des bouts d’arpèges, de boucles, de samples, de cordes acoustiques et électriques, de percussions réelles ou virtuelles, tous savamment triturés et malaxés pour aboutir à une forme étonnamment toujours lisible à l’arrivée (enfin, pour qui s’est un minimum affranchi des conceptions académiques, bien sûr), les musiques de MARCŒUR sont comme ces maquettes faites avec des allumettes, rondement structurées, finement détaillées et minutieusement garnies.

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Quasiment identique à celle de l’album précédent, L’, la formation des Travaux pratiques accueille cette fois un élément supplémentaire, et de taille, le Quatuor BÉLA. Les violons, violon alto, violoncelle de ce dernier apportent de belles touches de classicisme mutin, recueilli, aérien et chaleureux aux textures électriques et électroniques parfois glaçantes ou acrimonieuses du groupe. Ces Travaux pratiques jouissent donc d’un portée émotionnelle redéployée dans laquelle la voix et ses lignes mélodiques s’incrustent sans jamais s’imposer, comme s’il ne s’agissait que d’un instrument de plus. Albert ne hurle ni ne s’affole plus, il marmonne ou susurre le plus souvent, comme pour nous pousser à tendre davantage l’oreille à ses mots, à leur musicalité, leurs entrelacs et leurs entrechocs.

On l’avait déjà constaté et cet album le confirme, le verbe marcœurien, qui aime cibler l’absurdité des choses du monde, ou révéler la couche de poésie sous la banalité du quotidien, a réduit l’usage de la flèche humoristique au profit de la note grave, qui ne cesse de faire tâche d’huile. La faute sans doute au monde tel qu’il va, et que, même avec le regard naïf d’un MARCŒUR, on ne peut plus trouver entièrement drôle. Alors même si l’on continue à jouer avec les mots ou les locutions de tous les jours, lus ou entendus au détour d’une rue ou d’une station de radio, même si l’on stigmatise l’aberrant et le ridicule, on pointe aussi la déprime et le drame, mondial ou personnel.

La meilleure preuve en est que le disque démarre avec une Bourrée en La d’abord timide, pensive puis qui s’agite finalement. Plus loin, on nous livre un Stock de Statistiques typiquement marcœurien ou une blague de mauvais comptoir avec le sandwich bien humide d’un Paris-Beurre plutôt alerte qui rappelle les premiers opus d’Albert. Mais en bout de course, nous voici face au cas de conscience d’un paparazzi devant les horreurs de la guerre (Dans le vif du sujet), puis nous sommes invités à partager l’amertume existentielle d’Un poète péruvien à Paris. Mais comme toujours avec MARCŒUR, les frontières ne sont jamais complètement étanches entre la lumière et l’obscurité, le frivole et le sombre. Ainsi les soupirs à répétition du poète péruvien (« Paris, ah Paris ! », « Paméla, ah Paméla ! ») semblent-ils faire écho au refrain éponyme au deuxième morceau, Les Femmes, ah les femmes ! Et comme il est souvent question de désir quand il est question de femmes, voici que le propos rebondit dans le débat sur la pulsion contre la raison exposé dans Le Diable, dont le refrain licencieux fait écho à celui d’un certain BRASSENS. De là on se retrouve confronté au thème de la lutte du bien contre le mal, duquel on cherche perpétuellement à s’extirper… Tant bien que mal ! Et si, dans cette autre perle aux boucles rythmiques conçues avec ondes et électroaimants, vous trouvez que les Marcœurismes fusent au point de devenir trop fumeux, alors souvenez-vous que Si les fumeurs fument…, et vous constaterez comment une rime simpliste peut cacher un abyme de réflexion…

Chez MARCŒUR, le burlesque peut avoir des relents de malaise, tandis que la pesanteur peut faire arborer un sourire en coin. De fait, il y a fort à parier qu’on sera souvent tenté de remettre ces Travaux pratiques sur la table, et surtout dans son lecteur…

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* Travaux en salle

Il y a trois ans, Albert MARCŒUR avait effectué son retour scénique au CCAM de Vandoeuvre-lès-Nancy, présentant un spectacle comprenant plusieurs pièces alors inédites à l’occasion du festival Musique Action. Puis Albert et sa bande s’étaient produit quelques mois plus tard au Café de la Danse de Paris pendant une semaine pour y fêter la sortie de l’album L’. Certaines salles deviennent manifestement des rendez-vous récurrents, puisque Albert a « rebeloté » avec le CCAM en mai 2008 puis, à l’instar de son Poète Péruvien, qui affirme qu’il habitera « Paris, mon ami, quand les travaux seront finis » (sic), Albert a « habité » le Café de la danse parisien du 15 au 19 octobre une fois ses travaux (pratiques) finis ! Le répertoire du spectacle était évidemment focalisé sur l’intégralité de ces Travaux tout en rappelant quelques-unes des « apostrophes » du disque précédent (L’Idéologue, L’Ancien Régime, L’Emprunteur, L’Environnementeuse, l’Agriculteur), revisitées avec les cordes du Quatuor BÉLA.

Pour l’occasion, la fratrie MARCŒUR est apparue cette fois au grand complet (Albert, Claude et Gérard, absent de la tournée précédente) et la scène avait été repensée et divisée en trois plans. Au centre devant siégeait le quatuor à cordes ; à gauche on retrouvait Éric THOMAS (guitares) et derrière Gérard MARCŒUR (claviers), alors que la droite était occupée par Julien BAILLOT (guitares) et Farid KHENFOUF (basse). Derrière le quatuor, il y avait une table posée sur une première estrade, tandis que le fond de la scène accueillait sur une autre estrade trois batteries : celle du centre était jouée par Claude MARCŒUR, celle de gauche était dévolue par moments à Gérard et celle de droite à Albert. Ce dernier, d’un morceau à l’autre, faisait donc la navette entre le devant de la scène, la table du milieu et sa batterie du fond, dont il a joué concomitamment avec ses trois frères à plusieurs reprises, le temps par exemple de s’avaler un Paris-Beurre, de se lancer dans la Bourrée en LA ou encore de ressortir – puisque la configuration le permettait – la Formule Un de Sports et Percussions. Lors de la tournée de L’, Albert avait délaissé la batterie, c’est donc avec un plaisir certain qu’on l’a vu y revenir avec ce répertoire.

La table était quant à elle un élément indispensable du décor de certaines chansons, puisqu’elle a permis à Albert d’y regarder son Album de photos en introduction du spectacle, d’y écrire la poignante lettre du Poète péruvien à Paris ou d’y consulter son inénarrable Stock de statistiques (précédé d’un non moins mémorable sketch sur l’art de couper un ticket de métro en trois parties de manière à les jeter chacune dans la poubelle adéquate !).

albert-marcoeur-travaux-pratiquesUne balance parfaite entre les instruments acoustiques, électriques, les percussions, les boucles, les samples et la voix d’Albert a permis à l’auditoire de savourer dans leurs moindres détails ces Travaux pratiques aux arrangements dignes d’un horloger suisse et aux ritournelles tantôt narquoises, tantôt amères. Mais quel que soit le ton de celles-ci, un rendez-vous avec Albert MARCŒUR a cette faculté, contrairement à un JT de 20 heures, d’oxygéner les écoutilles intellectuelles et sensibles et d’assainir notre regard sur les continuels départs en vrille des mondes intérieur et extérieur. Quant à ceux qui ont raté ces Travaux pratiques en direct, le CD du même nom reste la plus sûre et la plus délectable des compensations.

* CD Travaux pratiques (Label Frères, 2008)

Site : www.marcoeur.com

Réalisé par : Stéphane Fougère

 

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