ANTIQUARKS – Lune bleue

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ANTIQUARKS – Lune bleue
(Coin Coin Productions, Label du Coin / InOuie Distribution)

Globe Trotters polymorphes, cosmographes un jour, interterrestres toujours, les ANTIQUARKS ne se contentent pas de soigner un profil artistique atypique et d’occuper une place hors des clous, ce sont des transmetteurs et des activistes culturels, en même temps que des lanceurs de défis qui, par les temps qui courent, pourraient passer pour des fauteurs de troubles au sommeil public et des pourfendeurs d’idées gangrénées. Cet album, le cinquième du groupe, en est une nouvelle preuve : il se targue d’apporter une « contribution artistique masculine à la critique de l’ordre arbitraire masculin » (sic) en traitant de l’intimité féminine. Ça vous paraît “douteux” ? “prise de tête” ? Faites gaffe, à penser de la sorte, vous risquez la fossilisation intellectuelle et artistique ! Tout remue-méninges que peut paraître pareil concept, il est traité avec humour et jovialité d’esprit.

Il n’est que d’écouter et de regarder la vidéo sortie en amont, Bob Marley est mort, pour s’en rendre compte. Portée par une rythmique hip-hop provenant du bush sud-africain et des paroles décomplexées évoquant RITA MITSOUKO, la chanson évoque la difficulté d’une mère (incarnée par Audrey NION) à faire comprendre l’idée de la mort à sa fille, qui tient absolument à inviter Bob MARLEY à son anniversaire ! Et le refrain d’opposer le sacré qui soumet au profane qui libère, alors que les couplets parlent d’atomes, de particules célestes, de doudou, de libido et de berlingot, tandis que Richard MONSEGU et Sébastien TRON, piliers d’ANTIQUARKS, évoluent à l’image dans un décor de cabaret lynchien, sortant d’un organe sexuel féminin tout en plastique ! Ils appellent cela un “video-clit” ! Il faut le voir pour le croire, et ainsi se persuader qu’avec ANTIQUARKS, la réflexion de fond fait bon ménage avec la déjante artistique.

Placé en tête de Lune Bleue, Bob Marley est mort donne le coup d’envoi d‘une histoire tout en trompant son monde quant à la suite du contenu musical, qui évolue dans une veine bien différente. L’album est effectivement en majeure partie instrumental (seules deux autres pièces contiennent des paroles), et dévoile un univers musical science-fictionesque qui amalgame explorations improvisées et constructions progressives, abstractions contemporaines et inspirations extra-européennes. Revenant à la formule en duo telle qu’on l’a connue dans les débuts d’ANTIQUARKS (cf. Le Moulassa), Sébastien TRON et Richard MONSEGU assurent toutes les parties instrumentales et vocales, en déployant un attirail sonore aussi exotique qu’éloquent : vielle à roue préparée, bendir, orgue, darbouka, basse synthé, gongs, Rhodes, angklungs, kalimba, flûtes whistles et quena, cithare, guembri, guimbarde, ocarina, guitare, t’bel, gwo-ka, g’bon et samples sont autant de créatures interterrestres qui renvoient à l’histoire des cultures du monde mais qui sont ici déterritorialisées pour conter une histoire individuelle.

Tous ces sons organiques sont ainsi traités, détournés dans un processus acousmatique parallèle au “Quatrième Monde” de Jon HASSELL. On pourrait du reste écouter Lune Bleue comme un disque ethno-ambient expérimental et profus en trouvailles sonores, harmoniques et rythmiques (qui confine même au rock tribal sur Pourquoi t’as fait ça), si l’on ne savait qu’il est la “bande originale” d’un spectacle de danse conçu par la même Audrey NION citée plus haut, débouchant alors sur un projet transmédia.

Sa dimension onirique et tribale se double d’un regard engagé et critique sur l’androcentrisme, qui a engendré une forme de violence symbolique sur l’identité et la sexualité féminines. C’est toute une relation mère-enfant qui est scrutée en filigrane des dix compositions de Lune Bleue, mettant en lumière l’antagonisme que doit affronter le personnage d’Audrey, tiraillée entre amour maternel et rejet coupable, entre instinct maternel pesant et désir d’affranchissement féminin.

Ce “voyage au centre de la mère” fait ainsi le tour de la Terre, des Terres musicales pour mieux pointer le caractère universel de sa thématique sociale. Lune bleue délivre une musique hors du temps qui résonne dans un espace aussi imaginaire que familier. La lutte y fait bon ménage avec le rêve, l’ici se confond avec l’ailleurs, et le lunaire avec l’interterrestre. Même quand ils sont “dans la lune”, c’est cette bonne vieille Terre que les ANTIQUARKS interrogent.

Stéphane Fougère

Site : www.lune-bleue.fr/

Page : www.antiquarks.org/albums/lunebleue/

Label : http://labelducoin.org/

 

 

 

 

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