Ashwini BHIDE-DESHPANDE – L’Art de l’imagination d’une diva indienne

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Ashwini BHIDE-DESHPANDE

L’Art de l’imagination d’une diva indienne

À l’occasion de sa venue en France en décembre 2018, découvrez le portrait de la fabuleuse chanteuse indienne Ashwini BHIDE-DESHPANDE, invitée par la Maison des Cultures du Monde dans le cadre du 22e Festival de l’Imaginaire à l’initiative de l’association Kalasetu.

Bien qu’elle soit une artiste classique très renommée, Ashwini BHIDE-DESHPANDE ne s’est produite en France qu’une seule fois, il y a près de 25 ans. C’est donc avec un intérêt tout particulier que les amateurs de musique hindoustanie viendront découvrir ou redécouvrir cette interprète appréciée pour sa remarquable expressivité et sa connaissance intime de nombreux ragas. De son côté, elle se réjouit de retrouver le public français dont l’écoute attentive et le goût pour la musique classique indienne l’ont durablement marquée.

« Depuis que j’ai reçu la bénédiction du maître, ma vie a pris un sens. J’apprends avec honnêteté et conçois tout ce que j’entends comme une leçon. J’ai reçu la bénédiction du maître ! » dit l’un des chants khyal d’Ashwini BHIDE-DESHPANDE composé dans le raga Gujari Todi.

Le récit de son parcours fait écho à ce poème chanté. Elle apprend d’abord les bases de la musique à l’école Gandhava Mahavidyalaya avant de lier une relation de maître à disciple avec Narayan DATAR. Alors qu’elle tombe malade et reste confinée chez elle, sa mère, Manik BHIDE, une ancienne élève de la célèbre chanteuse Mogubai KURDIKAR (1904-2001), décide de prendre momentanément le relais afin de la préparer à un examen. Cet épisode influence son cheminement artistique : alors âgée de seize ans, la jeune chanteuse va être formée quotidiennement par sa mère, sur les conseils de Mogubai KURDIKAR elle‑même. L’adolescente, qui découvre alors un tout autre univers musical, prend conscience que « bien chanter ne signifie pas seulement chanter juste ».

Elle rejoint ensuite Pt. Ratnakar PAI (1928-2009) afin de s’initier aux subtilités de l’école stylistique (gharana) de Jaipur-Atrauli. Formé par les descendants du fondateur de cette lignée, Ustad Alladiya KHAN (1855–1946), Pandit PAI est un musicien et pédagogue respecté. Durant près de douze ans, Ashwini BHIDE-DESHPANDE suit ainsi une formation exigeante auprès du maître déjà âgé, et devient bientôt une chanteuse reconnue pour son excellence technique et le pouvoir expressif de sa voix.

Passée maître dans l’art du khyal, Ashwini BHIDE-DESHPANDE est aujourd’hui tant une merveilleuse représentante du gharana de Jaipur-Atrauli qu’un guru apprécié. Né au tournant du XVIIe siècle dans le cadre de la culture indo­-persane des cours princières de l’Inde du Nord, le khyal est aujourd’hui le principal genre vocal de la musique hindoustanie. Celui-ci se caractérise par un style très ornementé, propice à la démonstration de la virtuosité et de la créativité de l’artiste. Issu de l’arabe, le terme lui-même signifie « imagination ».

Un chant khyal se compose généralement de deux vers, fixés dans un raga et un tala donnés ; quelques lignes de poésie en braj — un dialecte occidental du hindi — à partir desquelles le musicien élabore son récital. Elle-même compositrice de chants khyal, elle a publié ses créations dans deux volumes rassemblés sous le titre Ragarachananjali.

« Dans la musique hindoustanie et le khyal en particulier, la poésie est très restreinte : deux lignes pour le premier vers (asthai) et deux lignes pour le second (antara). C’est à l’artiste d’aller au-delà du sens formel de la poésie, au-delà des deux lignes pour communiquer un sentiment. Alors les mots de la poésie prennent une place seconde, tandis que la mélodie, les notes, le sentiment (bhava) viennent en première ligne. Cela est l’esprit même de la musique hindoustanie : l’improvisation. Le poème chanté est un outil pour réaliser le portrait du sentiment du raga. On ne doit pas laisser l’outil devenir plus important que le contenu, le raga. Mais le raga est aussi un outil pour l’expression »

Pour Ashwini BHIDE-DESHPANDE, le raga est une entité bien vivante, douée d’un tempérament, à laquelle l’interprète se doit de donner vie :

« Le corps du raga décide du chemin à prendre. En tant qu’artiste, c’est ma responsabilité d’écouter ce raga, ce qu’il demande sur le moment. Je ne suis pas un auteur de pièces de théâtre qui écrit les dialogues pour chaque personnage ! Je dois simplement écouter ce que le raga a à dire aujourd’hui et en fonction, tracer ma voie. Le raga règne en maître pour moi ; c’est comme un ami. Tu connais la personnalité de ton ami : tu sais comment il réagira dans une situation particulière, mais tu ne peux pas tenir cela pour acquis. Il peut avoir un plan différent ! (rire). Je présume que les ragas sont comme des êtres humains, ils ont leur personnalité ».

Elle explique que les ragas appris sont comme des voisins : bien qu’on les connaisse tous, on s’entend toujours mieux avec certains d’entre eux, ceux qu’on aime régulièrement voir, tandis que d’autres resteront toujours moins familiers.

Ashwini BHIDE-DESHPANDE est également une interprète experte des répertoires poétiques dévotionnels, bhajan et abhang. Comme les genres musicaux régionaux, ces derniers constituent une source d’inspiration pour les musiciens classiques qui concluent bien souvent leur performance par ces formes poétiques et musicales particulièrement appréciées des auditeurs.

Ashwini BHIDE-DESHPANDE chante ainsi la poésie de KABIR, un tisserand musulman de Bénarès qui vécut vers la fin du XVe siècle et le début du XVIe siècle, connu pour sa poésie mystique et ses critiques sociales acerbes. Elle apprécie également les poèmes chantés de MIRABAI, princesse du Rajasthan née vers le début du XVIe siècle, qui sont des chants de louange adressés au Dieu KRISHNA.

L’artiste présente autant des nirgun bhajan, chant ésotérique où le divin est célébré sous une forme transcendantale, que les shagun bhajan, chants d’adoration mentionnant une divinité ou l’une de ses incarnations (le plus souvent KRISHNA). Comme beaucoup de chanteurs du Maharashtra, l’interprète présente une autre forme poétique et musicale : les abhang. Ces poèmes dévotionnels en marathi (langue régionale du Maharashtra) célèbrent la déité locale VITTHAL, considérée comme une incarnation du dieu VISHNU. Nombre d’abhang sont attribués aux saints-poètes de la région tels que NAMDEV (XIII-XIVe siècle), EKNATH (XVIe siècle) et TUKARAM (XVIIe siècle), autres poètes de la bhakti.

« On aime tous chanter KABIR, Mira BAI, SURDAS. SURDAS est mon favori. Dans le répertoire en marathi, le répertoire d’abhang, j’aime chanter JNANESHWAR, TUKARAM, RAMDAS, ZANABAI, NAMDEV. ZANABAI était une poétesse. On commence à apprendre des compositions avec les autres, mais si tu souhaites chanter ce poète, tu as besoin de lire au-delà de ce premier apprentissage. Tu lis les autres poésies, celles qui ne sont pas chantées. Tu as besoin de connaître le poète, alors tu seras à même de communiquer le sens de sa poésie. En ce sens, je pense que j’ai étudié trois poètes plus que les autres : KABIR, Mira BAI et SURDAS. J’ai commencé à apprendre oralement leurs compositions et j’ai ressenti ensuite le besoin de les comprendre en profondeur : je me suis alors mise à les lire ».

Pour cette tournée française qui vise justement à mettre en avant la diversité de son répertoire, Ashwini BHIDE-DESHPANDE sera entourée de ses deux complices : le tabliste Vinod LELE et le joueur d’harmonium Vinay MISHRA, deux musiciens bien connus de la scène artistique de Delhi. Formé par Pt. Kashinat KANDEKAR de l’école de Bénarès, Vinod LELE est apprécié pour sa dextérité et la subtilité de son jeu. Formé par Ustad Mahtab KHAN à Varanasi et par le célèbre Appasaheb JALGAONKAR à Pune, Vinay MISHRA est le joueur d’harmonium le plus demandé de la capitale indienne.

Au-delà de sa dévotion à l’art musical, Ashwini BHIDE-DESHPANDE voue une passion pour les études scientifiques : elle a réalisé une thèse de doctorat en biochimie et a traduit récemment la biographie de Marie CURIE en marathi !

Ingrid Le Gargasson
Photos : Festival de l’Imaginaire et Dilip Bhojane

Discographie sélective :

Sandhya : Raga Bageshree, Hori and Bhajans (Sense World Music, 2006)

Raga Bageshri – Kedar – Jog – Mira Bhajan (India Archives, 2003)

Ashwini Bhide Deshpande: Golden Raga Collection  :  Ragas Multani Gaud Malhar and Bhajan (Times Music, 2000)

Ashwini Bhide Deshpande Vol. 1 : Ragas Bilaskhani Todi, Gujari Todi and Nat Bhairav (Alurkar Music House, 2000)

Ashwini Bhide Deshpande Vol. 2 : Ragas Rageshri, Durga and Yaman (Alurkar Music House, 2000)

Ashwini Bhide-Deshpande. Women Through The Ages Series : Raga Ahir Bhairav, Jaunpuri and Kabir Bhajan  (Navras Records, 1999)

Site : http://ashwinibhide.in/

PS : Trois dates à ne pas manquer pour découvrir l’une des plus grandes voix féminines de la scène classique hindoustanie : les 8 et 9 décembre à Paris, au Théâtre de l’Alliance française, dans le cadre du Festival de l’Imaginaire, et le 14 décembre au Quartz à Brest, dans le cadre du Festival No Border. À noter également un concert-conférence organisé à l’auditorium du Pôle des langues et civilisations dans le 13e à Paris, le mardi 11 décembre, en partenariat avec le projet DELI (Dictionnaire encyclopédique des littératures de l’Inde) et la BULAC, et un atelier à destination des musiciens professionnels proposé par l’association DROM à Brest, le 12 décembre.

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