BCUC – The Healing

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BCUC – The Healing
(Buda Musique)

Quand, pour réveiller les consciences face à l’état du monde (précarité, corruption…), vous avez essayé la théorie, l’écrit, l’allocution, le dialogue, le débat, l’échange, mais que rien ne bouge, il ne reste plus qu’une chose. Le coup de poing dans la gueule ? Le flingue ? La bombe dans le métro ou dans une salle de concert ? Non, ça, c’est pour les dégénérés du bulbe qui ont déjà perdu toute trace d’humanité. Non, quand tous les appels susmentionnés ont été utilisés mais rien ne bouge en face, il reste le cri. Mieux encore : un cri primal alimenté par un groove extatique. BCUC est ce genre de cri. Et ça vous fait l’effet d’un coup de poing dans l’âme et un électrochoc dans le corps. Une régénérescence. Une guérison. The Healing. Nous y voilà.

La musique de ce septette de Soweto est un traitement de choc, un remède aux fadeurs culturelles. Ce remède, BCUC l’appelle “AfricanGunGunGu”. Et au passage (ou en rappel), BCUC, ça veut dire Bantu Continua Uhuru Consciousness, soit “l’homme en marche (sans besoin de république) vers la liberté de conscience”. Imaginez une sorte de société secrète de guérisseurs, qui se réclament en lien avec “les ancêtres”, selon lesquels la musique a le pouvoir de guérir les esprits en libérant les corps.

BCUC s’inscrirait donc dans une approche traditionnelle de la musique, sans pour autant faire de la musique traditionnelle sud-africaine, quand bien même elle en emprunte les rythmes (le groove mbaganga, le swing malombo) et les instruments rustiques (percussions tribales de type tambours, congas, grosses caisses portées devant la poitrine, ou encore corne “imbonu” et des sifflets de mineurs “shona”). Ajoutez une basse bien ronde et bien leste, une voix féminine entre soul, gospel et R&B (Kgomotso Neo MOKONE) et une voix masculine éructante et éraillée porteuse d’un “street flow” contagieux (Zithulele “JOVI” Zabani NKOSI), des dérives free-jazz et des assauts punk, secouez le tout, étirez-le sur des pièces musicales élastiques qui dépassent le quart d’heure ou atteignent la demi-heure, et vous obtenez une musique de transe âpre, écorchée et griffante, brut de fonte, dont la nature organique se déploie dans des fresques musicales en forme de happenings, aux multiples variations de rythmes, faite d’ébullitions, d’accélérations subites, de ruptures, d’assagissements, de secousses, puis de nouvelles accélérations, décélérations, explosions et implosions…

BCUC est une expérience qui se goûte de préférence en live. C’est du reste sa performance aux Transmusicales de Rennes en 2016 qui l’a révélé au public hexagonal. Depuis, le septette a été invité dans plusieurs festivals français et s’est exporté dans les pays voisins, a atteint l’autre côté de l’Atlantique… Si le groupe est en activité depuis une quinzaine d’années, sa visibilité s’est accrue depuis la parution de son premier album, Our Thruth (2016), suivi en 2018 par Emakhosini. Après nous avoir asséné sa vérité et nous avoir fait visiter ce lieu de communication avec les ancêtres, BCUC nous enjoint de nous soigner avec The Healing. Les ingrédients n’ont pas changé, et la mutualisation des forces en présence prodigue ce même effet curatif.

Du reste, les supports de ces trois albums ont une charte graphique identique (un dessin réalisé par le même dessinateur sur lequel flotte le drapeau du groupe sur un fond uni, avec juste la couleur qui change d’un disque à l’autre) et une structure interne qui ne l’est pas moins : chaque disque comprend effectivement une pièce de vingt minutes qui remplit idéalement une face de vinyle (Emakhosini et The Healing sont disponibles dans ce format, ça tombe bien !), une pièce de seize/dix-sept minutes et une pièce de trois/quatre minutes pour finir, idéales pour remplir une autre face de disque vinyle (et ça tombe bien puisque, etc.).

The Healing ne change rien à la formule, qui relève du rituel immuable. Ce qui différencie The Healing de ses prédécesseurs, c’est que BCUC y accueille deux frères de colère, le saxophoniste nigérien Femi KUTI sur Sikhulekile et le poète-rappeur Saul WILLIAMS sur Isivunguvungu. Il est sans doute un peu dommage, pour cette troisième livrée, de ne pas avoir tenté d’exploser encore plus les formats et de présenter une pièce d’une demi-heure, voire de trois quarts d’heure. Mais au moins l’homogénéité structurelle et formelle de ces albums renforcent cette impression de triade conceptuelle, comme s’il s’agissait d’étapes dans un processus de soulèvement.

Et quand bien même un enregistrement studio ne saurait complètement restituer l’intensité et la puissance sismiques qui se dégagent d’un concert de BCUC, il n’en contient pas moins tous les ingrédients qui permettent au groupe de nous livrer son breuvage de guérison, son philtre enflammé. Et en poussant un peu le volume, on s’y croit, et ça permet à vos voisins de se décider à partir en vacances ! Ou à casser leur poste de télévision, puisque, comme l’a dit le poète Gil SCOTT-HERON, la révolution ne passera pas à la TV. Avec BCUC, elle n’est pas seulement en marche, elle galope, elle saute, elle rebondit comme un flow sans fin !

Stéphane Fougère

Page : https://bcuc.bandcamp.com/

Label : www.budamusique.com

 

 

 

 

 

 

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