Chine : TSAR TEH-YUN, maître du qin

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Chine : TSAR TEH-YUN, maître du qin (AIMP / VDE-Gallo)

Chine_TsartehyunCe double album remet à dispositions de précieux enregistrements déjà parus en 2000 chez ROI Productions, et aujourd’hui épuisés, augmentés de quelques pièces supplémentaires. Cette réédition constitue donc une anthologie exhaustive des enregistrements existants permettant d’écouter Madame TSAR TEH-YUN, l’une des plus éminentes représentantes de la tradition des arts lettrés chinois et maître d’une tradition musicale remontant à plus de 3000 ans, à savoir l’art de la cithare classique à sept cordes de soie pincées, le qin.

Doté d’un livret profus en commentaires sur l’art du qin et ses implications, en notes sur chaque pièce enregistrée, en documents et en photos, ce recueil remonte aux sources de ce qui était donné à écouter dans un autre CD du même label, Chine : Le Pêcheur et le Bûcheron – Le Qin, cithare des lettrés, qui mettait en valeur les interprétations de SOU SI-TAI et Georges GOORMAGHTIGH, deux héritiers de TSAR TEH-YUN.

Née en 1907 et décédée à l’âge plus qu’honorable de 102 ans, TSAR TEH-YUN, qui a partagé sa vie entre Shanghaï et Hong Kong, n’a jamais à proprement parler enregistrer de disques, préférant se consacrer à l’enseignement. En revanche, certains de ses élèves (dont SOU SI-TAI) ont eu la présence d’esprit de garder une trace de ses leçons à l’aide de cassettophones et de micros sans doute rudimentaires au début, mais qui permettent cependant d’appréhender l’approche esthétique de cette musicienne qui diffère grandement de l’approche musicale des écoles de professionnels de conservatoire, dispensaires d’une façon de jouer du qin plus adaptée aux exigences de « modernité », plus virtuose et démonstrative (jusque dans la gestuelle des musiciens), l’instrument lui-même ayant vu ses cordes de soie originelles remplacées par des cordes métalliques.

C’est un autre son, antique et pénétrant, qui est donné à entendre sur ces enregistrements, réalisés pour la plupart entre 1966 et 1989 (hormis pour les trois morceaux bonus, datés de 1956, mais dont l’interprétation est le fait de Shen CAONONG, le professeur de TSAR TEH-YUN). Nous voici plongés dans une autre époque, en même temps que dans une autre philosophie de l’art musical, voire de la vie. Car il est ici question d’une interprétation qui ne se contente pas des tablatures du qin, mais qui se nourrit aussi de textes et annotations décrivant le contenu des pièces, leur histoire, leur dimension poétique et symbolique et l’état d’âme dans lequel elles doivent être jouées.

Bien que leurs mélodies soient pourtant fixées dans un système de tablatures hautement sophistiqué portant sur le doigté et les ornementations, ces pièces sont de rythme assez libre, celui-ci n’ayant jamais été noté au cours des siècles. L’intérêt est porté sur le timbre et la pulsation, qui doivent être animés par le souffle vital, le « qi ».

TSAR TEH-YUN a fait partie de ces maîtres portés sur l’approfondissement des mélodies plutôt que sur l’accroissement d’un répertoire (raison pour laquelle on trouvera différentes versions de certaines pièces sur ce double CD), et se souciait de leur sens, de leur effet au-delà même de l’instant musical. Car ces mélodies, une fois animées par le qi, avaient une vie propre et devenaient des jalons, des soutiens dans l’existence du musicien, aptes à plonger celui-ci dans un processus cathartique. On ne s’étonnera guère que TSAR TEH-YUN pratiquait simultanément la poésie et la calligraphie à l’art du qin. Les volumes suggérés par des glissandos sur l’instrument et les doigtés accélérés ou ralentis sont comme des échos à ceux créés sur une toile par des traits de pinceau…

Sans doute est-ce la complexité technique de ces mélodies qui s’imposera d’emblée aux oreilles aussi exigeantes que courageuses qui se poseront sur ce double disque. Mais au-delà, il importe surtout de saisir la dimension extra-musicale à l’œuvre dans le processus d’interprétation de la musicienne, qui doit faire totalement sienne leur dimension spirituelle et s’immerger dans leur poésie.

TSAR TEH-YUN considérait l’art du qin comme un moyen de se connaître et de s’accomplir en tant qu’être humain. L’écoute de son art a de ce fait une vertu initiatique qui impose une disponibilité totale.

Label : www.vdegallo-music.com

Stéphane Fougère

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