Chöying DROLMA & Steve TIBBETTS – Chö // Selwa

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Chöying DROLMA & Steve TIBBETTS – Chö
(Hannibal / Rykodisc)
Chöying DROLMA & Steve TIBBETTS – Selwa
(Six Degrees Records)

Il était une fois, en 1997, un guitariste américain du Minnesota nourri au jazz-rock et au rock expérimental des 70’s qui rencontra une nonne tibétaine, et ils enregistrèrent un disque qui scellait leur complicité autant artistique que spirituelle… Ce scénario, peu de monde aurait voulu y croire avant d’être mis devant le fait accompli. Et quel fait ! Dans la nébuleuse des échanges artistiques est-ouest, Chö a créé son effet sur la scène internationale, non pas tant comme « onde de choc » (non-violence contextuelle oblige) mais plutôt comme étincelle souterraine qui brille subrepticement dans les esprits sur le long terme.

Chö atteste donc de la singulière rencontre entre une moniale du monastère himalayen Nagi Gompa, Chöying DROLMA, et un guitariste rompu aux expériences de haut vol après un parcours ô combien sinueux, Steve TIBBETTS, passé du rock progressif au jazz contemporain (quelques disques sur ECM) pour se retrouver à tester de nouvelles sonorités sur le toit du monde.

La trame de cet album repose sur la pratique yogique du Chö, issu de la tradition mahayaniste (l’un des trois « véhicules » du bouddhisme tibétain) du Prajnaparamita, ou connaissance transcendantale. Dans le Chö, le Yogi offre mentalement son corps à une divinité en guise de détachement par rapport à sa réalité physique, égotique, qui n’est qu’illusion, comme chacun sait…

Les chants que contient ce CD ont donc été composés pour la pratique de la méditation. Ils y sont interprétés par Chöying DROLMA et une dizaine de religieuses de Nagi Gompa, qui les ont appris du Lama Tulku Urgyen RINPOCHE et de sa femme Kunzang DECHEN, qui a beaucoup encouragé les autres femmes tibétaines à s’adonner à la pratique spirituelle.

Avec guitares traitées, bouzouki et percussions, Steve TIBBETTS, secondé par son fidèle percussionniste Marc ANDERSON, s’est évertué à tisser des masses sonores susceptibles de mettre en évidence l’essence subtile de ces chants. C’est du reste avec une grande discrétion (ou une grande humilité) qu’il dépeint ses couches d’immatérialité, son souci ayant visiblement été de trouver un accompagnement dont la teneur ne doive pas alourdir l’optique contemplative des mantras de Chöying DROLMA (on imagine mal quiconque se mettre à méditer après trois cuites de vodka…). Viole de gambe, cello, violon et basse électrique font aussi partie du décor instrumental, à charge pour chacun de savoir où…

On regrette d’autant que la brièveté des premiers morceaux ne permette pas à l’auditeur de s’imprégner suffisamment des nuances fugaces de cette dimension éthérique. L’impression d’écouter des bouts d’essais est de plus renforcée par le temps de pause alloué entre chaque morceau. Mais toute intronisation à une cérémonie rituelle exige de la patience. Peu à peu, l’envoûtement finit par agir. Le minimalisme expérimental dont fait preuve Steve TIBBETTS ne nuit certes pas à la fonction rituelle de ces chants, mais on pourrait juger cette « esthétisation » surfétatoire ou au moins velléitaire. Cela dit, fallait-il trahir pour renouveler ? Eu égard au contexte, c’eût été malséant.

Il aura fallu sept ans à Steve TIBBETTS et à Chöying DROLMA pour passer de la pratique du rituel chö – qui vise à couper les liens avec la réalité physique et tangible des choses – à l’état de « selwa », un état de clarté, de transparence, de lumière, d’éveil. Au moins cette nouvelle collaboration s’inscrit-elle dans le prolongement de la précédente, avec le bouddhisme tibétain pour principale ligne de force.

Sur Chö, Steve TIBBETTS avait déjà compris que le chant et la récitation de prières étaient pour Chöying DROLMA partie intégrante de sa pratique spirituelle et que par conséquent sa tâche en tant que musicien devait être de créer des reliefs sonores de nature à amplifier, à faire résonner cette disposition intérieure avec les moyens et le vocabulaire qui sont les siens (c’est-à-dire à base d’instruments à cordes et de percussions). C’est la même attitude humble et réceptive que le guitariste adopte ici, à cent lieues des « passages en force » auxquels se livrent trop souvent de grands manitous occidentaux de la globalisation world sur les autres cultures, pressés d’avoir un produit conceptuel à vendre en fin de semaine.

La genèse de Selwa est donc semblable à celle de Chö : TIBBETTS a enregistré la voix de DROLMA sur place, au Népal, et a ajouté tous ses « soundscapes » ultérieurement, en studio. Ses guitares acoustiques et climatiques agissent comme des touches impressionnistes qui reflètent la vibration méditative des prières et des hommages aux divinités chantées par Chöying DROLMA. Éternel complice de TIBBETS, Marc ANDERSON, déjà présent sur Chö, procède également à un somptueux travail aux percussions et aurait mérité de voir son nom figurer en première ligne aux côtés des deux autres sur la pochette.

TIBBETS et ANDERSON sculptent méticuleusement le paysage sans jamais chercher à s’imposer, préférant magnifier les envols disciplinés mais radieux de la jeune nonne. La voix nasale et cristalline de cette dernière est du reste l’objet de fréquentes réverbérations et de démultiplications qui prolongent d’autant sa portée dévotionnelle. Song of Realisation en est un superbe exemple : voix « multipistée », tablas, gongs, cymbales éthérées, claquements de mains symbiotiques, guitares flottantes et autres mystères soniques vont et viennent d’avant en arrière du spectre sonore et tournent autour les uns des autres, propulsant un texte déjà fort et imposant à un niveau insoupçonné de rayonnement spirituel.

Sur Mandala Offering, les deux musiciens, d’ordinaire soucieux de ne jamais perdre la voix de vue, s’accordent en introduction une échappée instrumentale aux accords aussi éthérés que complexes pour mieux préparer l’arrivée – ou plutôt l’atterrissage – des « multi-vocaux » pacifiants de Chöying DROLMA. Rien qu’avec ces deux morceaux, et ne serait-ce que par leur confortable durée et leur caractère épique, on mesure la progression dans l’audace effectuée par les musiciens par rapport au disque précédent, qui n’offrait que de courtes pièces parfois frustrantes. Palden Rangjung constitue une autre surprise, avec ses masses percussives denses et pourtant élastiques, que l’on jurerait passées à l’envers.

Quant à Chöying DROLMA, bien qu’il n’ait jamais été question pour elle d' »harmoniser » son chant tibétain pour satisfaire aux normes esthétiques occidentales, elle fait preuve ici d’une attitude « artistique » encore plus grande et plus ouverte, allant jusqu’à chanter deux textes en sanscrit, Gayatri et Vakritunda, lequel prend indéniablement la forme d’un « bhajan » indien tirant vers l' »hindi-pop » sans vraiment trahir le contexte spirituel de base.

Assurément, le trio a pris plus de libertés sur Selwa qu’il n’en avait prises sur Chö, tout en restant profondément respectueux du matériau d’origine et de ses fondations éthiques. On suppose que Selwa a recueilli les bénéfices de la pratique de l’écoute et de la compréhension mutuelle entre les artistes, ce qui lui permet de s’afficher comme une fenêtre privilégiée dévoilant sous un angle nouveau un peu des arcanes du bouddhisme tibétain.

Stéphane Fougère

(Chronique Chö publiée à l’origine dans
ETHNOTEMPOS n°1 – mai 1998 ;
chronique Selwa publiée à l’origine dans
ETHNOTEMPOS n°17 – juin 2005)

Sites :

Chöying DROLMA : www.choying.com

Steve TIBBETTS : https://stevetibbetts.com

Label : www.sixdegreesrecords.com

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