DDAA – Gnz-11, The First Five Singles 1979-1984

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DDAA – Gnz-11, The First Five Singles 1979-1984
(Fractal)

Ce CD paru à l’initiative d’un label français qui résiste encore et toujours à la non-reconnaissance a le mérite de rappeler l’existence d’une vague d’« agitation musicale française » autrement défricheuse que celle qui l’a précédée. Ça ne va pas peut-être pas plaire à tout le monde, mais il y a eu une époque où, en France, tous ceux qui étaient bon gré mal gré rangés sous les étiquettes « rock progressif avant-gardiste » et « muzik zeuhl » ont cessé d’avoir l’apanage de l’innovation, de l’originalité et de « l’alternativité » musicales et se sont même mis à tourner sérieusement en rond, n’ayant plus rien à prouver, ni parfois à dire. Mais à la fin des années 1970, d’autres musiques – progressives dans l’esprit à défaut de l’être à la lettre – ont émergé, dont les traits esthétiques relevaient d’autre sources d’inspiration. VELVET UNDERGROUND, FAUST, CAN, THROBBING GRISTLE, NURSE WITH WOUND, SUICIDE, SWELL MAPS étaient passés par là et ont pavé le terrain pour d’autres, y compris sur le sol français. DDAA (pour DÉFICIT DES ANNÉES ANTÉRIEURES, si vous avez besoin de sous-titrages), tout comme DIE FORM et autres PTÔSE, est de cette génération et ont été les pionniers de ce qui fut appelé le mouvement DIY, qui a engendré une nouvelle scène de musiques indépendantes avec ses labels militants et ses fanzines éclairés.

Loin des archétypes du prog’ avec ses compositions épiques et tarabiscotées servies par des musiciens surdoués et virtuoses, la tendance DIY s’est mise à défricher un terrain plus « froid » et urbain, entre synthé-pop, post-punk, new wave et musique électronique de pointe, non sans y distiller quelques touches de décalages dadaïstes et surréalistes. L’année même où le « No Futurisme » fut porté au pinacle, DDAA a été formé par trois étudiants des Beaux-Arts de Caen, Jean-Philippe FÉE (guitare), Jean-Luc ANDRÉ (guitare) et Serge LEROY (batterie), bientôt remplacé par Sylvie MARTINEAU-FÉE.

Sorti après une première cassette éponyme clairement sous influence THROBBING GRISTLE, le premier single de DDAA a posé les bases de son style : servi avec un son « bocal » (esprit « DIY » oblige !), Miss Vandann fait intervenir des guitares rêches et étouffées, des percussions aigües et un chant répétitif, et Jets over Kashima Airport des boucles hypnotiques de bruits d’avion, des notes de guitare dépecées et des percus tapotées.

Un cocktail similaire de sons industriels et de percussions tribales se retrouvent sur le premier morceau du stupéfiant EP Front de l’Est (1980), Danse… danse…, dont les paroles font preuve d’un minimalisme aussi agaçant que grisant (« Danse… Danse… Elle Danse… », répété à satiété), car exprimées avec un sens aigu de l’urgence outrée. On remarque bien vite que l’accent est mis sur les voix, que ce soit celles des membres du groupe que d’autres « samplées » à partir de films, émissions… Tous écoutaient King Harris est un exemple saisissant de télescopage de voix en mode mi-parlé, mi-chanté. Avec le Chant du Front de l’Est, on plonge sans détour dans une ambiance de rituel lugubre, avec ses voix chorales glaçantes et cette voix proférant quelque prière imprécatoire. C’est indubitablement un must du gothique cinématique !

Des pièces plus instrumentales dépeignent des climats tout aussi malaisés : Bruxelles 1956 démarre avec un extrait de musique d’orchestre comme celles qui illustraient les films muets, avant de muer en bad trip indus avec bourdon intraitable, frappes assourdies et notes de guitare chavirées. Un thème saccadé au piano et des voix « fœtalisées » constituent l’armature de  Guerre froide ; tandis que Et l’on perçoit au loin le frémissement des chenilles d‘acier verse dans une ambiance ambient glauque, donnant l’impression de se retrouver hagard et hébété à bord d’une cabine sur un cargo, avec en fond sonore un crachement continu et des frappes nonchalantes et crispantes, comme celles que ferait inlassablement des gouttes de pluie tombant sur une caisse, supplice chinois par excellence.

L’autre single de DDAA paru en 1980 était une collaboration avec Joel HUBAUT et MANOU. Là encore, le rôle des voix est aussi déterminant que les textures instrumentales cold-indus : Bacterial Voice Epidemia est envahi par une voix écorchée et hystérique ; alors que E.B.V. fait rire jaune avec cette voix d’enfant s’exprimant dans un allemand aussi appliqué que bancal.

Sur son EP sorti en 1981, Aventures en Afrique, DDAA ajoute de fortes doses de rythmiques tribales dans son univers urbano-industriel. Reine africaine est circonscrite par des frappes épileptiques et des voix livrant des stances incantatoires ; Radio Tombouctou prend la forme d’un jingle aux vraies-fausses sonorités ethniques ; Guawa (1) et (2) poursuivent dans la mirage ethnisant, ressuscitant quelque image de jungle peuplée de tribus sauvages (remember les Tarzan avec WEISSMULLER ?) ; et on se retrouve une fois de plus en plein délire rituel ethno-indus avec Motorrad in Africa (clin d’œil à la Motorbike in Africa de Peter HAMMILL ?). L’ensemble fleure bon le bricolage « fake », mais génère une réelle ambiance à forte portée émotionnelle.

Trois ans plus tard est paru le EP 5e anniversaire : le son de DDAA s’est affiné, clarifié, mais ses atmosphères restent aussi chargées de froideur fielleuse et de bile grinçante. Il n’est que d’écouter la basse capiteuse, le chant éraillé et le discret synthé vintage dans Les 25 Pièces sont vides, les scansions de cymbales et les voix dodelinantes de La pluie sur ton visage, la ligne de guitare rauque, le chant féminin refluant, ponctué de battements étouffés et de percussions métalliques dans The Sea it Leaps at Transistor Geisha Girls, et la voix atone, la basse apathique et les tintements sur Now it’s Time Now to Go to Bed. Il y a dans ces piécettes un sens aigu de la dramaturgie plastique qui verse à la fois dans un contexte abstrait et familier.

Un pas décisif vers l’abstraction ambient radicale est cependant franchi avec les deux pièces quasi instrumentales (les voix y sont traitées comme des instruments) que DDAA a livrées en 1986 sur la compilation thématique Necropolis, Amphibians & Reptiles (The Music of Adolf Wölfli), à laquelle ont aussi participé Graeme REVELL et NURSE WITH WOUND. Elles figurent ici à titre de bonus, histoire de montrer que, neuf ans après sa naissance, DDAA accédait à un nouveau stade de son évolution.

Ces cinq EP de DDAA ici réunis et remastérisés en support CD forment un puzzle somme toute cohérent dans son dédale d’images et d’impressions soniques, donnant même l’impression d’écouter un album perdu et retrouvé. Leur réédition permet de rappeler combien ils s’avèrent aussi essentiels que les deux albums dont ils sont peu ou prou contemporains (Action and Japanese Demonstration en 1982 et Les Ambulants en 1984). Les « vieilles musiques nouvelles » se rappellent à notre bon souvenir, c’est l’occasion de s’offrir un bain de jouvence régénérant !

Stéphane Fougère

Label : http://www.fractal-records.com/

 

 

 

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