DOCTOR NERVE & THE SIRIUS STRING QUARTET : Manifeste pour une turbulence sonique sophistiquée

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DOCTOR NERVE & THE SIRIUS STRING QUARTET

Manifeste pour une turbulence sonique sophistiquée

Acteur assidu de la scène “downtown” new-yorkaise depuis 1983, DOCTOR NERVE est un ensemble qui, dans sa forme comme dans son fond, s’est donné pour mission d’abolir les frontières stylistiques. Dans ses compositions, cet octet aux allures de “big band” combinant une instrumentation rock (guitare, basse, batterie) et jazz (sax soprano, fûte, trompette, clarinette basse, claviers) annihile les contours trop cernés entre rock métallique, jazz, musique contemporaine et musique improvisée.

Son dernier méfait discographique paru sur Cuneiform Records, Ereia, présente une seule et même composition divisée en trois mouvements et neuf pistes, pour laquelle DOCTOR NERVE fait front commun avec un ensemble de musique de chambre contemporaine, le SIRIUS STRING QUARTET. Si, jusqu’à présent, DOCTOR NERVE s’était forgé une réputation par ses compositions alambiquées relevant de l’écriture contemporaine mais jouées par un big band à l’énergie sauvagement métallique, il franchit avec la suite Ereia un nouveau pallier combinant la complexité contrapuntique à l’improvisation dirigée, avec cette fois le concours d’un ensemble de cordes acoustiques contemporain, le SIRIUS STRING QUARTET.

Jouée pour la première fois sur scène en 1997 au FIMAV (Festival international de musique actuelle de Victoriaville, au Québec), Ereia a suivi un patient processus d’élaboration et d’enregistrement qui a duré quatre ans, l’album ayant été publié en 2000 sur le défricheur label américain Cuneiform Records (lire notre chronique). L’année suivante, le festival Musique Action de Vandœuvre-lès-Nancy, pour sa 18e édition, accueillait DOCTOR NERVE et le SIRIUS STRING QUARTET afin de jouer l’intégralité d’Ereia pour la première (et unique) fois sur le sol français. TRAVERSES/RYTHMES CROISES a saisi cette opportunité pour faire parler ce compositeur hors normes qu’est Nick DIDKOVSKY.

Entretien avec
Nick DIDKOVSKY (DOCTOR NERVE)

Ereia est constitué de trois mouvements musicalement dictincts. Quelles en sont les caractéristiques ?

Nick DIDKOVSKY : Le premier mouvement, uniquement pour quatuor à cordes, était l’opportunité pour moi d’appréhender et de pratiquer l’écriture pour quatuor à cordes que j’avais déjà amorcée en composant Their Eyes Bulged With Sparkling Pockets, que Eric GRUNEN avait commandé pour le CROSSTOWN ENSEMBLE, un ensemble de musique de chambre. Un mouvement de Their Eyes Bulged… avait été conçu pour un quatuor, et j’étais impatient de pousser cette recherche plus loin. J’ai trouvé aussi intéressant d’écrire un mouvement qui puisse être joué à l’écart de la formation à 11 membres.

Le deuxième mouvement est fondé sur l’improvisation dirigée, que DOCTOR NERVE pratique depuis plus d’une dizaine d’années et honore nos premières tentatives de collaboration avec un quatuor à cordes qui furent là encore dans un contexte d’improvisation dirigée. J’avais également besoin d’établir un lien entre les idées du premier mouvement et celles du troisième, et ce deuxième mouvement s’acquitte de cette tâche à merveille, vu qu’il contient des fragments de chacun d’entre eux.

Le troisième mouvement commence par six minutes de musique créée de façon algorithmique et qui s’inscrit dans l’évolution de la composition musicale sur ordinateur que DOCTOR NERVE expérimente depuis 1989. Cela différait quelque peu des premières compositions sur ordinateur où je coupais dans le tas et changeais ce que je voulais, car cette partie n’est pas coupée. Le reste du troisième mouvement a été conçu de manière traditionnelle, en utilisant ma guitare et mes oreilles, en “travaillant la pâte” pour former la sculpture musicale, jusqu’à ce qu’elle prenne une forme qui me satisfasse.

D’après les notes de livret du CD Ereia, le deuxième mouvement a été enregistré live au Festival FIMAV en 1997 avec une autre formation du SIRIUS STRING QUARTET. Est-ce à dire que les deux autres mouvements ont été conçus par la suite ?

ND : Ereia a été conçu en intégralité avant sa première interprétation au FIMAV. Les premier et troisième mouvements y ont été joués également. C’est apparemment le troisième mouvement qui est musicalement le plus proche de ce que l’on connaît du DOCTOR NERVE “classique”, mais le SIRIUS STRING QUARTET s’y intègre très bien.

Peut-on donc s’attendre, par la suite, à ce que la musique et la formation de DOCTOR NERVE puissent éventuellement intégrer des cordes classiques contemporaines ?

ND : La première mouture de DOCTOR NERVE, qui s’appelait DEFENSE SPENDING – c’était à peu près en 1983 –, comprenait un violon et un violoncelle. Donc, nous avons une longue histoire avec les instruments à cordes ! Cependant, le prochain projet, baptisé The Monkey Farm (voir la page http://www.doctornerve.org/monkeyfarm), verra NERVE en compagnie d’un narrateur et d’une voix traitée par ordinateur en temps réel. C’est une démarche vraiment excitante pour moi en ce qu’elle reprend pas mal de choses que j’ai pu faire en parallèle dans le passé : mes performances live de musique générée sur ordinateur, mon groupe, ma longue amitié avec C.W. VRTACEK (FOREVER EINSTEIN), dont les textes sont utilisés, et mes récentes aventures avec le théâtre musical. Bien qu’il y ait plein d’autres possibilités à exploiter avec un quatuor à cordes, ce n’est pas dans cette direction que se dirige DOCTOR NERVE.

Combien de fois Ereia a-t-il été joué sur scène avant sa représentation au festival Musique Action ?

ND : Deux fois. La première au FIMAV donc, et il y a eu une représentation à The Kitchen, à New York City. On l’a joué également à Moers, en Allemagne, après Vandœuvre-lès-Nancy.

La pièce a-t-elle été modifiée pour son interprétation live ?

DN : Cette pièce a toujours été conçue pour la scène, pour être jouée live. Par conséquent, aucun changement n’a été fait.

Es-tu satisfait du concert donné à Vandœuvre-lès-Nancy ?

ND : Extrêmement ! Surtout quand les fans les plus endurcis de NERVE n’ont pas voulu quitter la salle alors que les lumières s’étaient rallumées et qu’on a dû jouer un peu plus !

Tu as écrit dans le livret du CD qu’Ereia t’avait poussé au bout de tes limites « créatives, musicales, techniques, émotionnelles, interpersonnelles, physiques… » (sic). Apparemment, ça n’a pas été une mince affaire ! Quelles ont été les principales difficultés à surmonter ?

ND : 11 personnes, ça fait du boulot à gérer. 11 parties musicales, c’est du boulot à gérer. 11 partitions, c’est du boulot à gérer. Et cette musique est très dense ; chaque «voix» vient au premier plan au moment le plus imprévisible, c’est donc une performance qui demande une concentration extrême. Le fait est qu’un ensemble de 11 membres se situe quelque part entre la petite unité gérable et la grande structure gérable. C’est assez petit pour que je puise m’occuper de tout, mais pas assez grand pour justifier un recours aux services d’un manager ou d’un tourneur… Tout est auto-produit, ce qui est assez éreintant. Mais la récompense n’en est que plus grande bien sûr, donc je ne me plains pas.

Quelle sera la suite des événements ?

ND : Le prochain projet est donc The Monkey Farm, puis un autre répertoire pour DOCTOR NERVE, sans cordes. Je travaille aussi sur un nouveau CD avec Hugh HOPPER. Nous avons demandé à John ROULAT de FOREVER EINSTEIN d’enregistrer les parties de batterie, donc il est également impliqué. C’est un projet excitant, d’autant que personne ne sait où cela va nous mener !

Il y a deux ans, tu as joué à ce même festival Musique Action avec Guigou CHENEVIER, avec lequel tu as monté le duo BODY PARTS. Peux-tu nous en dire plus sur la genèse de ce projet ?

ND : Guigou et moi, on connaît nos travaux respectifs depuis longtemps. D’abord, on a joué ensemble dans le SINEW DOUBLE TRIAD de Ruud Van HELVERT, en Hollande. C’était notre première occasion de rencontre, et ça nous a donné l’impulsion suffisante pour travailler en duo. BODY PARTS est assez stimulant du fait que c’est une entité dépouillée. Cela m’a permis de développer mon jeu de guitare dans une voie intéressante, dans la mesure où j’ai dû l’utiliser comme un instrument de percussion.

C’est également stimulant d’un point de vue compositionnel, parce que les choses que j’étais tenté de faire, par exemple faire un solo sur un schéma rythmique de basse groove, ben là, ça l’fait pas puisqu’on est que deux ! Je n’ai pas d’assises tonales pour le faire. Et je ne pouvais non plus utiliser d’instruments additionnels pour atteindre mes objectifs de développement. Donc, j’ai fait en sorte d’écrire des morceaux assez serrés pour BODY PARTS. Et pour encourager à l’improvisation, Guigou et moi avons opté pour des structures de compositions plus libres, et nous avons conçu une suite improvisée à partir de ça qui fonctionne très bien. Ça changeait de concert en concert, et c’était hypnotisant et enchanteur…

Comment le disque de BODY PARTS s’est-il retrouvé sur le label français Vand’Œuvre ?

ND : L’équipe de Vand’Œuvre a énormément encouragé BODY PARTS. Dominique REPECAUD, du CCAM, a programmé le premier concert de BODY PARTS au festival Musique Action et nous a enregistré dans les studios du CCAM, donc bien entendu, nous avons été heureux de pouvoir le réaliser sur le label du CCAM !

Article et entretien réalisés par Stéphane Fougère
– Photos concert : Sylvie Hamon
– Photo groupe : Jimmy Johnsen (Collection Cuneiform Records)

CD : DOCTOR NERVE with the SIRIUS STRING QUARTET – Ereia (2000, Cuneiform Records)

Site : www.doctornerve.org

(Article original publié dans
TRAVERSES n°9 – août 2001)

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