ENO & HYDE – Someday World – High Life

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ENO & HYDE – Someday World
ENO & HYDE – High Life
(Warp Records)

eno-hyde-someday-worldDe préférence, choisissez l’édition spéciale de treize titres répartis sur deux CD. ENO continue de nous surprendre avec ce disque de collaboration avec Karl HYDE, incluant aussi le très présent Fred GIBSON (comme producteur, compositeur et musicien). Someday World n’est pas un album d’ambient music comme le précédent, Lux. C’est un album de pop électronique avec des chansons rythmées et inventives sur le plan sonore et mélodique. Le chant, dans l’ensemble très plaisant et riche en émotions, est partagé entre ENO et HYDE (dont les voix par ailleurs sont assez similaires, au point d’avoir parfois du mal à les différencier), secondés régulièrement par des interventions vocales féminines.

C’est un disque vraiment abordable qu’il faut écouter et savourer à plusieurs reprises pour en apprécier la fraîcheur, la modernité, la richesse mais aussi pour en déceler les quelques défauts.

Cette approche d’une musique pop électronique et multi-culturelle, notamment par ses nombreuses références à la musique funk (Daddy’s Car) et africaine (en écoutant les guitares sur A Man Wakes Up et Who Rings the Bell, il y a de vagues réminiscences à l’album Naked des TALKING HEADS et au titre Waiting Man de KING CRIMSON) séduit évidemment par ses rythmes électronico-urbains et ses mélodies à la ENO très reconnaissables, à la fois accrocheuses et émouvantes (The Satellites, To Us All).

Malgré tout, ce travail d’équipe ne peut s’empêcher de montrer ses faiblesses, n’évitant pas les pièges d’une certaine “facilité commerciale” et d’un manque évident d’imagination. En effet, si le premier titre, The Satellites, est un grand moment de réjouissance sonique par sa richesse mélodique, nous émettons quelques doutes face au titre suivant. Daddy’s Car en effet peine à convaincre avec une mélodie faiblarde, des rythmes répétitifs de batterie qui paraissent bien ordinaires, des arrangements parfois de mauvais goût (notamment ces sons de “brass” démodés) et un chant quelconque. A Man Wakes Up et Witness, sans faire preuve de grande originalité, sont des chansons qui retiennent davantage notre attention: des petits bijoux électro-pop sans prétention mais assez finement ciselés, contenant quelques instants de grâce, en particulier ce court passage sur Witness où une voix féminine cite une liste de mots sur une musique rythmée et hypnotique.

L’album devient sérieusement plus aventureux dès le cinquième morceau. Les compositions s’avèrent rythmiquement plus convaincantes avec des mélodies entraînantes (Strip it Down et son intro rappelant vaguement Third Uncle), des ambiances mystérieuses (Mother of a Dog avec ce son de basse qui crée un paysage lourd de tensions, et des guitares résolument space et psychédéliques) et des développements sonores nettement plus travaillés et moins caricaturaux (When I Built this World construit à partir d’un tas d’instruments improbables : tapestry synths, dissonant glass guitars, talking drum, rolling drums, pulse bass…). Who Rings the Bell nous envoûte par sa musique colorée et world soutenue par un choeur aérien de voix féminines. To Us All conclue magnifiquement le premier CD et revêt l’apparat d’une simple et belle chanson avec une instrumentation réduite et basique (synthés, guitares, batterie). C’est du ENO dans toute sa splendeur, un titre rempli de mélancolie.

Le CD bonus propose quatre morceaux dont trois instrumentaux, dans la lignée des neuf autres mais n’apportant rien de plus. Big Band Song composé par ENO et GIBSON est une pièce instrumentale électro-planante avec ENO aux synthés et un GIBSON responsable des synthés, de la batterie et du sampling. Brazil 3 permet d’entendre ENO seul jouant de tous les instruments, livrant une courte escapade rythmée avec des sons dissonants. Les derniers titres sont composés par ENO et HYDE : l’envoûtant Celebration fait penser à du KRAFTWERK – CLUSTER, alors que Titian Bekh, où HYDE chante et joue de la guitare, n’est rien d’autre qu’une ballade ordinaire trouvant difficilement sa place ici… Un final pas franchement mémorable !

Avec ses nombreux invités comme la fidèle Nell CATCHPOLE (violons, viole), le grand Andy MACKAY (sax alto sur deux titres) et aussi Darla ENO pour quelques participations vocales anecdotiques, Someday World permet d’entendre ENO dans un registre plus accessible, plus pop et bien différent de Lux et de cet “intellectualisme ambient”. Cette nouvelle collaboration, même si elle ne fait pas le poids face à celles plus historiques avec FRIPP, HASSELL, BUDD ou BYRNE, n’est heureusement pas avare en sensations musicales attrayantes (un peu à la manière du Wrong Way Up avec John CALE) et trouvera facilement sa place parmi l’oeuvre imposante de Brian ENO, un artiste toujours en phase avec les sonorités de son temps.

eno-hyde-high-lifeVous en voulez davantage ? Et bien, à peine nous nous sommes habitués à l’univers coloré de Someday World, voici que le label Warp Records sort dans la foulée High Life ; enregistré au studio d’ENO à Londres en avril 2014, c’est la suite logique du disque précité et proposée sous différentes versions, manière de faire du mal à notre porte-monnaie. Le double 33 T est plus intéressant que le CD, car il y a deux titres supplémentaires, le très énergique Sit Down & Breathe, et On a Grey Day, une chanson qui dégage une atmosphère de méditation. De plus, l’objet est esthétiquement très beau avec en prime une lithographie.

Avec High Life, il est plus que certain que si vous avez accroché avec le précédent disque, vous passerez alors un agréable moment lors de son écoute. Tous les titres possèdent quelque chose de particulier, de par les mélodies proposées ou les trouvailles sonores ; et il y a cette alternance entre des chansons rythmées ou plus calmes et des pièces purement instrumentales. Pour compléter le trio ENO, HYDE, GIBSON, nous notons la présence sur plusieurs titres de Léo ABRAHAMS à la basse et aux guitares aux multiples effets (howling horn guitar, cycling guitar, orchestral guitar, deep reverb guitar). mais aussi la participation de Rick HOLLAND pour deux textes.

Comme pour Someday World, l’ensemble puise son inspiration dans la musique répétitive de GLASS ou REICH, le funk et la polyrythmie de Fela KUTI. Le résultat offre des compositions qui ne manquent pas d’humour – par exemple, la voix trafiquée sur Time to Waste it, une chanson dominée par un rythme africain endiablé et tout un tas d’espiègleries sonores de la part d’ENO (CDJ Groove & slicing, distortion organ) – et de folie communicative: pour preuve, les deux instrumentaux (l’excentrique DBF et le très dense et remuant Moulded Life dont le début sonne un peu comme un “Projekct” !) qui foisonnent de sonorités bizarres sorties d’instruments maltraités par ENO (l’impressionnante “horse guitar” sur Moulded Life, ou ces sons de “distorsion” d’orgue et autres “slicing & treatments” sur DBF où tous les musiciens jouent à 100 à l’heure comme pris d’une folie soudaine). Il y a également des titres où règne une véritable poésie : Cells and Bells avec un ENO aérien, au chant très touchant, privilégie l’ambient avec ces “deep reverb atmospheres” par GIBSON et cette “deep reverb guitar” par ABRAHAMS. Sur On a Grey Day, s’écoule une impression de lenteur, comme si le temps était suspendu… Une occasion pour réfléchir et méditer. Les deux morceaux les plus emblématiques sont ceux dépassant les neuf minutes : Return et Lilac (pour ce-dernier, c’est Rick HOLAND qui a écrit le texte) sont des chansons intensément mélodiques avec de fabuleuses envolées aux synthés (Return) et surtout de longs développements instrumentaux, mettant en évidence la beauté, la richesse, la répétitivité et la diversité culturelle de leur musique : Lilac où le chant unique d’ENO, la fusion entre toutes les guitares, les percussions électroniques et le xylopiano offrent un voyage au coeur des rythmes africains des plus passionnants. Nous n’avions pas entendu cela depuis les TALKING HEADS !

Site : http://warp.net

Cédrick Pesqué

 

 

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