Érik BARON / d-zAKord – 58’

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Érik BARON / d-zAKord – 58’
(ADN Italia)

Bruit. Vacarme. Agitation. Compétition. Fureur. Adrénaline. Stress. Speed. Et si ces mots n’existaient pas ? Ou plus ? Imagine-t-on une existence qui ne serait régie par aucune de ces balises verbales et « comporte-mentales » ? Ou plutôt : imagine-t-on pouvoir encore vivre sans ces signes d’alarmes ? Est-ce possible ? Oui, à condition d’y avoir été préparé, et ce disque contient une création musicale qui peut indéniablement faire acte d’étape initiatique. N’allez pas croire à de la musique de relaxation, on en est loin, tant dans les formes que dans l’intention. Nous sommes ici conviés à plonger dans l’univers du « Drone(s) Scape », une sorte d’antichambre de l’immobilisme et du silence, autrement dit dans une dimension qui abolit toute repère temporel horizontal. Elle s’étale sur 58 minutes (d’où son titre ; l’auriez-vous cru ?) et a été à l’origine composée pour une installation sonore et vivante qui durait… trois heures.

Son auteur, Érik BARON, n’en est pas à son premier coup d’essai, même si la composition de 58’ remonte en fait à 2010, l’année même où fut fêté le dixième anniversaire de son groupe d-zAkord, un ensemble de guitares et de basses électriques qui s’est notamment fait connaître par ses adaptations radicales et inspirées de pièces comme In C de Terry RILEY et De Futura Hiroshima de Jannick TOP, avant de s’orienter vers des terrains sonores « bourdonnants » encore en friche aux confins de l’ambient et de l’indus. C’est ainsi qu’en 2020 Érik BARON et son ensemble nous avaient livrés la très « jusqu’auboutiste » pièce 73’, qui n’est ni plus ni moins qu’une version élargie de 58’, la pièce qui nous occupe ici. Enregistrée en 2013 mais jamais parue auparavant, 58’ est donc la version originale de 73’ et paraît donc avec un certain décalage temporel par rapport à son « extension ».

Mais qu’importe, puisque le propre même de 58’ et de 73’ est de brouiller les garde-fous de la notion de temps par des expositions rythmiques trèèèès lennnnntes de drones (bourdons) créés exclusivement par des instruments à cordes joués à l’archet électronique, ou E-bow, à l’exception de deux passages dans 58’ (les trois premières minutes et une section à la 24e minute) où sont utilisés de vrais archets, non sans quelques effets de réverbération, de distorsion, de « delay » et de synthèse granulaire.

Formé de cinq guitares basses et de sept guitares électriques, l’ensemble d-zAkord est scindé en deux groupes différemment accordés, l’un en mode normal (440 hz) et l’autre un quart de ton plus haut de manière à créer des accords, des intervalles et des harmoniques en résonance avec l’autre groupe. Il en résulte des sonorités pour le moins inhabituelles et singulières qui seraient impossibles à générer si tout le groupe était accordé normalement.

L’intérêt de publier maintenant et séparément 58’ est qu’elle diffère de son extension non pas seulement par sa durée, mais par ses composantes structurelles et instrumentales. 73’ devait sa durée à l’ajout de sections supplémentaires faisant intervenir des gongs, des bols chantants, des percussions et des voix, ce qui n’est pas du tout le cas de 58’, qui fait figure de « rough mix ». Outre son dispositif radicalement « bio » (que des cordes, avec pour tous éléments « exogènes » des Ebow et des pédales de volume), 58’ est rigoureusement partitionnée et chronométrée, aucune place n’étant laissée à l’improvisation, laquelle pourrait faire revenir l’événement sonore vers plus d’horizontalité et donc réintroduire une notion de temps.

La réduction de durée dont bénéficie 58’ pourrait induire une plus grande (mais relative) accessibilité d’écoute. Ce n’est pas nécessairement le cas, déjà parce que l’instrumentation y est plus restreinte et que la variété des sons y est donc plus limitée. Et de plus, sur support CD, la pièce 73’ a été divisée en dix plages, offrant à l’auditeur des repères qui peut éventuellement lui permettre d’interrompre momentanément son écoute et de la reprendre plus tard, ou de choisir une section ; sur la version CD de 58’, il n’y a en revanche qu’une seule plage musicale, ce qui oblige l’auditeur à une écoute intégrale, à charge pour lui de s’assurer qu’il peut se dégager 58 minutes continues de temps de cerveau disponible pour cette odyssée sonique qui se projette au-delà du temps… Bien sûr, il peut aussi appuyer sur les boutons « pause » ou « off » de sa télécommande, mais ce serait là commettre un sacrilège mélomaniaque qui le vouera instantanément aux gémonies et autres châtiments humains et inhumains !

58’ n’est donc pas une « edited single version » de 73’ : elle a sa propre identité et existence, et tient tout autant la dragée haute aux auditeurs. Hormis quelques sections à caractère « expressionniste » où la densité granuleuse des basses et les coups d’archet, distordus ou non, peuvent suggérer des images de porte aux gonds rouillés que l’on cherche à ouvrir, des bruits de réacteurs nucléaires en proie à une inquiétante nervosité, des soubresauts volcaniques qui portent la marmite à ébullition, des ondes passantes se frayant un passage dans un lac gelé, des bruits d’atterrissages ou de décollages d’engin spatial, des jets de feu provoqués par un dragon sur la queue duquel un imprudent manant aurait marché…, il s’agit d’une pièce émotionnellement neutre, réifiante et réifiée, tendant vers l’immatérialité.

Seule une section, à la 45e minute, apporte quelque écho d’humanité avec des bribes mélodiques jouées aux archets, donnant l’impression d’entendre une sorte de erhu chinois vaguement « bouché » offrant un court instant de méditation. Mais il faudra auparavant s’être accoutumé au règne alternatif des notes tenues aux confins du silence et du vide, comme nous a appris à le faire l’opus sériel Trio for Strings de LA MONTE YOUNG, auquel sont donnés quelques coups d’œil archetés.

On comprend dès lors le choix d’Érik BARON de ne pas segmenter l’écoute de l’œuvre sur le support CD, car ces instants suspendus auraient pu offrir l’opportunité à l’auditeur trop pressé ou mal préparé à interrompre son écoute s’ils avaient été présentés comme des silences entre les plages. Or, ce n’est pas du tout leur raison d’être. Ces « passages à vide » font partie intégrante du périple sonore ; ils constituent une « matière » à explorer, à laquelle se confronter entre deux manifestations « bruitistes » ou « nappées » pas moins domptables.

Entre suspensions subreptices, déplacements figés, érosions éphémères et aphasies sidérales, 58’ défie l’auditeur sur le terrain vibratoire et l’oblige à repenser son centre de gravité existentiel.

Stéphane Fougère

Site : http://www.erikbaron.com/d-zakord/

Page : https://erikbaron.bandcamp.com/album/58

Page label : https://adnrecords.com/album/erik-baron-d-zakord-58/

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