Festival Interceltique de Lorient 2016 (3) – La Grande Tribu

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Festival interceltique de Lorient 2016 (3)

LA GRANDE TRIBU

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Il y a dix ans disparaissait Youenn GWERNIG, un des plus éminents représentants de la culture bretonne du vingtième siècle. Youenn fut à la fois un chanteur, un poète et un écrivain. Il a laissé une œuvre remarquable qu’il est important de transmettre aux jeunes générations afin que ces dernières puissent la découvrir et y puiser de quoi comprendre la richesse de la culture bretonne.

Afin de pérenniser ses écrits, les filles de Youenn GWERNIG, Annaïg et Gwenola ont décidé de reprendre le flambeau et de former, non pas un groupe, mais un collectif qu’elles ont appelé LA GRANDE TRIBU, du nom du célèbre roman de Youenn, paru en 1982.

Un CD a vu le jour au printemps 2014. Les filles de Youenn y sont bien entourées. On retrouve deux des petits-enfants du poète, Julie et Erwan, ainsi que des musiciens faisant tous plus ou moins partie de la famille que cela soit en lien direct ou indirect.

Plusieurs concerts ont déjà eu lieu, avec une formation réduite, notamment au Festival des Vieilles Charrues de Carhaix ou au Cornouaille de Quimper. Il semblait dès lors tout à fait logique que le Festival Interceltique propose à son tour cet hommage à Youenn GWERNIG.

Le spectacle a débuté par une chanson emblématique, Identity dont le thème et les paroles sont encore aujourd’hui d’une actualité brûlante. Si les chansons de Youenn GWERNIG étaient à leur époque interprétées dans un style folk ou country, LA GRANDE TRIBU, sans les trahir, les reproduisait en leur donnant une tournure plus actuelle (guitares, basse, batterie, accordéon, saxophone). Les grands classiques étaient bien sûr au programme, E kreiz an noz (avec une superbe ligne de basse) ainsi que Tuchenn Mikael. La surprise est venue du poème Stok ouzh an Enez, repris en anglais sous le titre In view of the Island, et mis en musique sur un air reggae sans que cela ne semble dissonant ou irrespectueux.

SENEQUE a écrit «La mémoire des bienfaits ne doit pas vieillir». Pour tout ce qu’elle peut encore représenter aujourd’hui, l’œuvre de Youenn GWERNIG doit être perpétuée et LA GRANDE TRIBU y pourvoit remarquablement.

Entretien avec Anaïg GWERNIG

Comment est né le projet de LA GRANDE TRIBU ?

Anaïg GWERNIG : Il est né d’une volonté de mes sœurs, Gwenola et Mari-Loeza, et de moi-même de ne pas laisser perdre cet héritage de chansons populaires et de poèmes. Et puis surtout, on avait des petits-enfants qui commençaient à fréquenter les écoles Diwan. On se rendait compte que tous ces petits gosses chantaient E kreiz an noz ou d’autres chansons de Youenn puisqu’elles sont rentrées dans le répertoire populaire. Les gens ne connaissent pas forcément l’homme qui est derrière les paroles et la musique et on s’est dit que c’était dommage. Graeme ALLRIGHT, qui était un grand ami de Youenn, disait que les gens ne savaient pas qu’il chantait Sacrée bouteille, alors qu’il l’a écrite et qu’il est encore en vie. C’est bien que ce soit entré dans le répertoire populaire, mais il a envie de dire qu’il est encore là. Youenn, c’est un peu pareil !

On s’est dit : «Bon, faisons un disque !». Et on a ouvert ce disque à plein de monde. On est vingt-quatre, les neveux, nièces, tous ceux qui voulaient. On a dit à nos enfants, dont beaucoup sont musiciens, en tout cas suffisamment bons amateurs, qu’on prenait les chansons qu’on aimait, celles qu’on a chantées avec notre père, et qu’ils pouvaient y aller et faire ce dont ils avaient envie avec ces chansons.

Au départ, il s’agissait de ne faire qu’un disque et que les gens aient du plaisir à réentendre Youenn. Puis on est passé au spectacle parce que Les Vieilles Charrues nous sont tombées un peu dessus, en nous disant qu’une scène portait le nom de Youenn GWERNIG et en nous demandant si cela nous intéresserait de monter dessus. Tout le monde n’avait pas le temps, on est tous un peu éloignés les uns des autres. Gwenola et moi on était partantes, mais on crée un groupe et on s’entoure des copains en qui on a confiance et qui ont confiance en nous. On monte le projet au départ pour faire, on va dire, une dizaine de concerts. Finalement, on y a pris gout et on s’est dit qu’on allait rester dans l’hommage mais aussi créer la continuité. C’est cette idée de continuer, de transmettre, d’aller au-delà, de laisser aussi Youenn évoluer avec son temps. Quand Gwénola et moi on ne sera plus en état du tout de le faire, ça arrivera quand même car on n’est pas des plus jeunes (rires), on serait ravies que les enfants et petits-enfants continuent.

C’est ça le projet en fait, faire vivre Youenn et se rendre compte que même les choses écrites dans les années 60 sont encore d’actualité. C’est quelqu’un qui avait un sens aigu du quotidien, de ce que les gens vivaient. Sans l’affubler d’un mot comme visionnaire, c’était quelqu’un de clairvoyant qui s’apercevait qu’on allait au casse-pipe sur certains sujets comme l’agriculture ou l’environnement. Il voyait bien qu’il y avait des choses qui allaient devenir problématiques dans les années futures. Je pense à l’immigration qui est un sujet qui lui tenait à cœur. Du coup, on se rend compte que les textes sont encore d’actualité. On n’est donc pas à côté de la plaque en chantant des chansons de Youenn de 1968 par exemple parce qu’il n’y a qu’à regarder autour de nous pour comprendre qu’on est «mal-barrés». Cela ne s’est pas amélioré, hélas !

Justement, vous débutez le concert par Identity, qui est un sujet très chaud actuellement.

AG : C’était d’une évidence ! D’abord on adore cette chanson. La musique est en plus de Gwénola. On se sentait très légitimes de la chanter. C’est vrai que notre père, qui a toujours été breton avant toute chose et s’est vraiment battu pour cette culture bretonne, n’a eu de cesse de dire et répéter que la langue bretonne était pour lui quelque chose d’essentiel. Pas forcément parce que c’était du breton, mais parce qu’il disait toujours que quand vous savez d’où vous venez, quand vous connaissez vos racines, il n’y a pas de problèmes pour s’ouvrir aux ailleurs, aux racines des autres et aux cultures des autres. Soyez fiers de ce que vous êtes, portez haut vos couleurs et vous verrez que ce sera un partage avec les autres. On n’a jamais été aussi prêts de dire aux gens «Pep hini zo libr» (chacun est libre). Enfin, bon ça va ! Il faut que chacun vive dans sa culture et que cette culture vive avec celle des autres. C’est tout le merveilleux du monde.

Le répertoire a été facile à construire ?

AG : J’ai envie de dire qu’il s’est fait naturellement parce que Gwenola et moi avons eu la chance de chanter avec Youenn. On a eu envie de chanter des choses qu’on avait aimé chanter avec notre père. C’est vrai que du coup ce répertoire a été assez facile à monter. Ensuite il y a eu la volonté d’ouvrir ce répertoire à nos enfants et petits-enfants et libre à eux de prendre ce qu’ils avaient envie de prendre. Chaleur, par exemple, qui est chanté par Julie, est un texte qui n’avait jamais été mis en musique. Julie a fait la musique avec son père et Arnaud, le guitariste. C’est l’apport de chacun et, en même temps, il y a aussi les fondamentaux. Tuchenn Mikael, c’est un fondamental, un monument même ! Identity, c’est la même chose. C’est presque le passage obligatoire et ô combien voulu de notre part. Là, on est exactement dans la transmission et ça on gardera systématiquement.

Plus surprenant, il y a même un titre interprété façon reggae.

AG : C’est surprenant, mais on est toujours dans cette option d’ouvrir. C’est une musique qui est une musique des racines.

Nos jeunes se sont mariés, ont rencontré des gens d’ici et d’ailleurs. Gwenola a une de ses filles qui est avec un jeune homme tout à fait charmant, Yann, qui vient du Vanuatu. Chacun de nos enfants par alliance a aussi eu envie de lire Youenn. On leur disait d’en profiter pour lire les livres, pour voir ce qu’il a dit et écrit. Chacun venait ensuite avec le texte qui le touchait. Yann est venu avec En vue de l’Ile car il trouvait cette chanson magnifique. Mais elle n’avait pas été traduite en anglais On l’a fait ensemble et elle est devenue un mélange entre l’anglais du Vanuatu et l’américain de New York. Cela été le vrai cadeau du vanuatais et musicien de reggae, qu’il nous offrait sur un plateau. Libre à nous de le chanter. Notre reggae est à la mode des Monts d’Arrée. En tous les cas, c’est très sympa et ça montre aussi l’universalité des textes. Quarante ans après, on fait un reggae avec ces paroles et ça marche.

Le projet est-il voué à continuer et progresser ?

AG : C’est une question intéressante tout simplement parce qu’on se l’est posée récemment. On s’est tous retrouvés pour répéter et on s’est dit : «Qu’est-ce qu’on fait ? On arrête l’hommage ? Chacun repart de son côté ?». Tous les gars qui sont avec nous sont occupés. Et là, on s’est tous regardés dans un gros éclat de rire en disant : «Oh non, on a vraiment du goût, on n’arrête pas !». Donc si on n’arrête pas, il faut être dans la continuité. Et la continuité, c’est conserver Youenn comme fondement, continuer à travailler sur ses textes, sur des textes des autres membres qui ont envie d’écrire. LA GRANDE TRIBU, qui porte le nom de son roman des années 80, poursuit sa route et on est ravis. C’est un vrai cadeau pour ma sœur et moi, c’est une façon pour nous d’aborder le troisième temps de notre vie de manière totalement musicale.

L’accueil du public est enthousiaste. Mais les gens qui viennent vous voir connaissent-ils Youenn Gwernig ?

AG : Il y a les deux. Il y a ceux qui ne connaissent pas du tout, qui sont un peu surpris. Il y a ceux qui connaissent qui sont également surpris (rires). On a voulu rester dans le respect des textes et des messages qu’il voulait faire passer. C’est important car ce sont aussi des messages politiques. C’est important de ne pas trahir, de ne pas dire n’importe quoi et de ne pas soutenir n’importe quoi non plus. C’est fondamental pour nous. On essaie de ne pas trop brusquer les choses. Identity est telle que Gwenola l’a créée avec Youenn. On a osé toucher un petit peu à Tuchenn Mikael pour réactualiser et pour faire entendre ces mots-là à des plus jeunes qui auraient peut-être trouvé ça un peu vieillot. On a dépoussiéré mais on ne joue pas avec le texte et on essaie de faire en sorte que ce soit quelque chose qu’il aurait aimé. On tente de ne pas trahir.

Le concert a-t-il été joué hors de Bretagne ?

AG : Pour l’instant non ! On est allés à Nantes, au Festival des Voix Bretonnes, beaucoup dans le Finistère. Là on est dans un hommage, donc on a fait le tour des festivals, Cornouaille, Vieilles Charrues, FIL. L’idée est d’être dans des salles de jauge moyenne pour être près des gens. On a aussi fait des soirées cabaret dans des petits lieux parce que Youenn adorait aller dans les petits lieux. Il était capable d’y aller tout seul avec sa guitare. Si lui le faisait, on se devait d’y aller, du moins les quatre chanteurs avec un ou deux musiciens.

Il est question d’aller en Touraine parce qu’il y a beaucoup de bretons là-bas qui nous ont vu ici. On n’est en phase de discussion avec la Belgique. Évidemment, on adorerait aller à New York. C’est la finalité. Peut-être pas Carnegie Hall ! C’est plus pour Gwenola et moi parce que c’est notre histoire à nous avec Youenn et on aimerait beaucoup le faire. On espère.

Tu penses que c’est possible ?

AG : Il y a des discussions qui s’amorcent avec des gens qui tournent dans les universités et qui font tourner des groupes folks. On reste quand même dans le registre folk même si c’est un peu pop-folk. Là, il y avait des bretons de New York dans la salle et ce qu’ils nous ont dit, c’est qu’ils trouvaient pour une fois des gens d’une génération qui a vécu le New York des années 50, 60 et 70 et qui pouvaient leur en parler à eux les New Yorkais dans leur anglais à eux. Beaucoup des générations d’aujourd’hui ne connaissent pas l’histoire. Ils ne parlent pas français pour la plupart d’entre eux, breton encore moins. Quand ils viennent en Bretagne, ils cherchent des gens capables de leur raconter leur histoire, les bals bretons des années 60, comment on allait aux matchs, quels bistrots on fréquentait, ou se retrouvait les bretons. Toute cette histoire d’émigration. Certains ont fait leur vie là-bas. Ils sont bretons profondément. On est le petit chaînon manquant des américains bretons.

2016 marque les dix ans du départ de Youenn. Est-ce qu’un hommage plus large est prévu, au-delà de LA GRANDE TRIBU ?

AG : On y a pensé. Et on s’est dit qu’on serait un peu à côté de nos pompes (rires). Pourquoi se retrouver tous ensemble pour faire une soirée qui va coûter cher à tout le monde. Il y a plein de gens qui chantent Youenn, le trio EDF, Nolwenn KORBELL, Clarisse LAVANANT, des chorales, des bagadou. Ça c’est vivant ! C’est l’hommage à sa juste place avec de gens qui l’intègrent à ce qu’ils sont artistiquement. C’est le plus beau cadeau qu’on puisse lui faire. Alors un jour, faire un grand truc, pourquoi pas. Mais c’est tellement mieux tel que c’est là. Et allez-y, prenez toutes les chansons que vous voulez. On vous les donne, on est ravis. Pas de problème !

Un nouveau CD de LA GRANDE TRIBU verra-t-il le jour ?

AG : Oui, on espère pour fin 2016-début 2017, avec des nouveaux morceaux mais pas forcément des morceaux pas connus. Tuchenn Mikael n’est pas encore sur un CD, Spring et Emañ ar bed va Iliz non plus. On trouve que tout ça doit être mis sur un disque. Il y a une bonne douzaine de nouveaux titres, dont un qui est vraiment neuf dans tous les sens du terme. La musique est nouvelle et de temps en temps, cela m’arrive de commettre quelques paroles, en anglais parce que je suis anglophone et je n’arrive à écrire des chansons que dans cette langue. On avait très envie de parler de l’actualité et de rendre hommage à tous ces jeunes, comme ceux qui se battent à Notre Dame des Landes. C’est un combat que Youenn aurait de toute évidence suivi de près. On sait que c’est une chose qui aurait été importante pour lui. On a eu envie d’exprimer ça et de dire que notre génération a tellement bousillé la Terre, tellement mal fait les choses, qu’on n’a pas été très bons. On essaye de nous faire croire que les jeunes alternatifs sont des fous-furieux. Il faut arrêter. Ce sont des gens qui veulent une autre vie que celle qu’on leur propose, qui est complètement inhumaine. J’aime bien les gens qui cherchent, qui essayent de trouver de nouvelles manières de se comporter, plus humaines, plus justes, plus ouvertes sur le monde et sur les autres. Il y a un juste milieu à trouver. Là, il y a des terres qui sont en bon état et je trouve ahurissant d’aller les détruire pour faire un aéroport qui ne servira à rien. Cela n’a aucun intérêt.

On s’est dit que là on était dans le combat juste dont Youenn aurait voulu qu’on parle. Je n’ai pas la prétention d’affirmer que j’ai son talent pour le dire. J’ai essayé de faire de mon mieux. Donc, dans le prochain disque, il y aura au moins une chanson pour qu’on ouvre un peu nos yeux et qu’on fiche la paix aux jeunes. Si j’avais trente ans de moins, je les laisserais m’embarquer avec eux avec plaisir.

L’héritage de Youenn est toujours bien vivant.

AG : C’est un héritage qui est musical et poétique mais c’est aussi un héritage politique. Cette image-là, on ne veut pas la trahir. C’est essentiel pour nous. On veille à être capable de dire non parce qu’il y a des combats qu’on ne suivra pas. On ne peut pas faire parler quelqu’un qui n’est plus là pour le dire, mais ses écrits sont là pour nous rappeler des choses.

Site : http://www.gwernig.com/

CD : Pedadenn

Entretien réalisé par Didier Le Goff

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