Flûtes-gasba du Nord-Est de l’Algérie – Airs pour gasba et bendir

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Flûtes-gasba du Nord-Est de l’Algérie – Airs pour gasba et bendir 
(Buda Musique / Universal)

En Algérie, l’engouement depuis une vingtaine d’années pour la chanson moderne inspirée du raï et tartinée de sons synthétiques a quelque peu mis au placard des genres plus anciens, notamment la chanson poétique populaire dite melhûn. Ces chants traditionnels avaient pourtant la particularité d’être accompagnés par une étonnante flûte de roseau, la gasba, un instrument emblématique de l’Algérie puisqu’on la trouve dans nombre de répertoires sous plusieurs formes et jouée avec des techniques différentes.

Selon les régions, la gasba peut mesurer de 30 à 70 centimètres et peut compter 11 à 14 trous. À son apparence rudimentaire fait contrepoids une pratique hautement sophistiquée, fondée sur le souffle continu, le musicien soufflant dans le roseau en le tenant de façon oblique.

Loin de n’être qu’un instrument d’accompagnement du chant, la gasba est également riche d’un répertoire de mélodies instrumentales, les fameuses « nawbat » ou noubat (à ne confondre avec les noubas arabo-andalouses !), pour lesquelles elles font jeu commun avec les bendirs, ces tambours sur cadre tendu de peau de chèvre et dont le diamètre atteint 50 centimètres. Ces airs pour flûtes et percussions sont généralement joués à l’occasion de cérémonies et pèlerinages religieux, notamment les festivités (zerda) liés au culte de Saints marabouts, hérité des croyances et mythes ruraux méditerranéens. On dit que les plus beaux airs de gasba et bendir sont dédiés à ces marabouts, dont les psalmodies superposées à ces musiques mènent sans difficulté à un état extatique.

La condamnation de la gasba par l’orthodoxie religieuse et une partie de l’opinion publique tient assurément au primitivisme tellurique de son timbre. Et quand elle est associée au bendir, la gasba peut générer une intensité mélodique et rythmique qui engendre la trance.

Les airs traditionnels inclus dans cet album en fournissent une preuve éloquente. Ils sont joués par quatre ensembles de gasaba (flûtistes) et de bender (percussionnistes) issus des régions du Nord-Est algérien, principalement celles de Souk-Ahras et d’Annaba : un du village Beni-Salah (qui représente la confrérie maraboutique chabbia), un de Nechmaya (qui représente la confrérie ‘ammaria), un groupe de musiciens chaoui de Tébessa et un groupe d’Annaba. Les deux derniers groupes intègrent chacun un chanteur qui fait également montre d’une extraordinaire puissance sonore et émotionnelle.

Airs vifs ou plaintifs, rythmes entêtants, souffles mystérieux, variations mélodiques, envolées dynamiques, lamentations âpres et mélopées déliées caractérisent ces musiques à la fulgurante beauté qui ont subjugué Béla BARTOK comme Brian ENO et David BYRNE (un morceau s’en inspire qui figure dans la version augmentée et remixée du classique My Life in the Bush of Ghosts).

Le CD est accompagné d’un riche livret comprenant photos et textes détaillés sur les traditions maraboutiques et profanes, les instruments et les pièces enregistrées, ainsi que d’un DVD bonus comprenant un film de plus d’une demi-heure tourné durant les enregistrements. Si l’on y retrouve avec plaisir les musiciens dans leur environnement (les « zaouia », ou lieux sacrés), on pourra regretter par contre de n’avoir affaire qu’à des extraits de morceaux. Mais les zooms sur les flûtes permettent d’apprécier leurs ornementations pyrogravées ainsi que les musiciens en pleine action, dont les capacités de souffle laissent pantois !

Remercions donc le producteur Halim DEKKICHE et son équipe (Klaus BLASQUIZ à la prise de son et aux photos, Philippe NASSE à la prise de vue, au montage et aux photos, Bouzid BELMOUNES à la prise de vue) d’avoir immortaliser en sons et en images ces musiques faites de roseaux et de peaux et qui nous propulsent dans un autre temps…

Stéphane Fougère

Label : www.budamusique.com

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°39 – été 2008)

 

 

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