FORGAS BAND PHENOMENA – Le Cirque de la voyance

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FORGAS BAND PHENOMENA

Le Cirque de la voyance

Avec un courage et une conviction toujours intactes, le FORGAS BAND PHENOMENA, mené par le batteur et compositeur Patrick FORGAS, continue à se faire l’écho parisien de l’héritage ” canterburyien “. Roue Libre, le premier album de cette formation, inaugurait il y a deux ans le catalogue du label Cosmos Music qui, depuis, s’est enrichi d’une nouvelle référence, Extra Lucide, second opus du FORGAS BAND PHENOMENA ! N’allez pas y voir un devoir d’allégeance du groupe envers le label, mais plutôt un nouvel acte de foi commune envers une certaine forme d’inspiration, que même les principaux acteurs du style Canterbury de la première époque peinent à retrouver.


Il y a deux ans, le FORGAS BAND PHENOMENA fut sujet à moult remaniements de personnel et parvint finalement à se stabiliser. Extra Lucide bénéficie donc du talent et du savoir-faire de nouveaux musiciens qui ont pour la plupart la particularité d’avoir fait partie d’un groupe de jazz-fusion, HEXANE. Il s’agit de Juan-Sebastien JIMENEZ (basse), Gilles PAUSANIAS (claviers) et de Mathias DESMIER (guitare électrique), qui avait déjà participé à Roue Libre. Le dernier débarqué n’est autre que le saxophoniste Denis GUIVARC’H. Dans l’ensemble, FORGAS a reconstitué une formation dont la couleur sonore est assez proche de la précédente mouture. Cela n’empêche pas Extra Lucide de se distinguer de Roue Libre, au moins par la qualité du son, ici excellente en dépit du peu de moyens mis en œuvre. Mais surtout, là où Roue Libre était dominé par le saxophone, on observe ici un plus juste équilibre instrumental entre les solistes, tandis que FORGAS et JIMENEZ fournissent une assise rythmique infaillible, impressionnante de maîtrise et de subtilité, offrant les rebondissements les plus inattendus.

D’une certaine manière, Extra Lucide s’avère aussi plus abordable que son prédécesseur par le fait qu’il présente des pièces plus concises (entre 5 et 8 min), Pieuvre à la pluie constituant la seule pièce ” dantesque ” (19 min). Cela ne signifie nullement que la musique s’est simplifiée. Elle présente au contraire toujours autant d’espiègles détours, avec une coloration jazzy sans doute plus marquée et une plus grande implication de la part des musiciens. Si l’écriture de FORGAS présente de sérieuses affinités avec celle de HATFIELD & THE NORTH et de SOFT MACHINE, sa source d’inspiration ” visuelle ” est plus certainement le Paris du début du siècle, avec sa Cour des miracles animée par la Grande Roue, les cirques ambulants et les spectacles médiumniques. Sur le sujet de la voyance, Patrick FORGAS a bien voulu nous en donner à voir un peu plus…

Patrick, parles-nous de ton dernier album, Extra Lucide

PF : Le répertoire d’Extra Lucide a été rodé en concert. Le dernier musicien arrivé dans la formation est Denis, mais autrement avec Mathias, Juan Sebastian et Gilles, on avait déjà joué les morceaux, notamment au Petit Journal Montparnasse et au Théâtre Dunois. Ça a permis à la musique d’arriver en terrain conquis dans le studio, chose qu’on ne peut pas avoir quand on joue pour la première fois en studio avec des musiciens avec lesquels on a uniquement répété, comme on avait fait pour Roue Libre.

Roue Libre avait pour thème la Grande Roue de Paris du début du XXe siècle. Extra Lucide est-il aussi un album à thèmes ?

PF : Oui. Extra Lucide est dédié à BARNUM, dont le cirque s’est produit au pied de la Grande Roue. Extra Lucide est également le premier morceau du CD, qui donne un peu un caractère de voyance, de prédilection, puisqu’on arrivait à l’an 2000. Il faut savoir aussi que les musiciens ont des voyances, peuvent sentir des choses à travers les sons. Et puis, c’est aussi donner une autre dimension à la conscience humaine, à savoir que l’irrationnel peut aussi faire partie d’un monde qui est très robotisé.

Rebirth représente le baptême de l’air dans la Grande Roue. Pieuvre à la Pluie est en quelque sorte l’illustration du cirque Barnum ; il avait comme tous les cirques des animaux, des clowns, des prestidigitateurs, des jongleurs… Mais BARNUM était un personnage absolument invraisemblable qui a fait découvrir aux gens des phénomènes, donc d’où l’esprit “Phenomena” qui m’a un peu interpellé pour le nom du groupe. Quant à Annie Reglisse, il fait référence au bâtiment du parc d’attraction qui s’appelait l’Alcazar de Paris, et qui donnait des spectacles de danse à l’époque dans la tradition du french-cancan. J’ai voulu conjuguer un peu le côté des parfums de l’Alcazar avec tous ces parfums immortels qu’on retrouve dans les fêtes foraines. C’est aussi un morceau que j’ai écrit pour Annie, ma compagne.

Villa Carmen, dernier morceau de l’album, est une villa qui a existé au début du siècle dernier. La Villa Carmen se trouvait à Alger et a vu naître une des plus grandes médiums à matérialisation, Marthe Bérault, qui faisait apparaître des fantômes. Celle-ci avait perdu son fiancé lors d’une guerre et avait donc, émotionnellement parlant, fait naître d’elle des ectoplasmes ; ces ectoplasmes, qui proviennent des sens, devenaient des fantômes qui se mouvaient dans la salle. La Villa Carmen, dans le cadre de l’attraction et de Extra Lucide, intervient, car dans toutes les attractions foraines de cette époque étaient organisées des séances de tables tournantes où des médiums se produisaient comme des artistes. Avec une lumière noire on pouvait voir la médium en transe qui sortait de sa bulle des ectoplasmes et donnait un spectacle ” de l’au-delà “. Composer de la musique aussi, c’est jouer un rôle de médium : se retrouver dans un endroit qu’on aime bien, avec une photo accrochée au mur, un décor qu’on se fait soi-même, attendre que l’inspiration vienne… Médium veut dire ” entre le ciel et la terre “.

Comment t’es-tu intéressé à ces phénomènes étranges ?

PF : A l’âge de cinq ans j’ai vu des ” fantômes ” ; je pense qu’on ne peut croire en ces choses-là que lorsqu’on les vit soi-même. On a supposé qu’il y avait eu certainement des gens décédés dans cette maison et que leur esprit était encore présent. Mais il y a tellement de témoignages sur ces sujets-là qu’il faut en prendre et en laisser. De plus, aujourd’hui, les gens sont dénaturés et notre côté instinctif, intuitif, a un peu disparu…

Et, en ce moment, je travaille aussi pour des spectacles de magie ; je fais des musiques instrumentales pour servir le monde de la magie, le monde de l’illusion. C’est un monde qui me passionne, qui fait naître l’enthousiasme, qui peut également déboucher sur des technologies incroyables, comme les images virtuelles.

Je trouve qu’à l’heure actuelle les musiciens sont peut-être bardés de diplômes, sont de très bons techniciens, mais ne sont pas de très bons magiciens. Cette magie ne s’apprend pas à l’école. Hugh HOPPER, par exemple, a toujours été un magicien, un sorcier.

Justement, peux-tu nous parler de ta collaboration au tribute à SOFT MACHINE ?

PF : Mellow Records m’a proposé de faire un morceau de SOFT MACHINE. J’ai choisi Hope for Happiness, qui a été pour moi le morceau fétiche, révélateur. J’ai chanté par-dessus un texte que j’ai écrit en français ; ça s’appelle Échec naturel. J’ai en fait tout simplement raconté une histoire de l’époque, un échec. Mais il n’y a jamais de mal sans bien ; il est souvent reconnu que les artistes qui ont beaucoup de choses à dire n’ont pas toujours eu une vie facile. La musique, c’est également un moyen de s’élever, de penser.

Article réalisé par Stéphane Fougère (2000)

 

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