GRYPHON – Reinvention

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GRYPHON – Reinvention
(Autoproduction)

Se retrouver, au dernier trimestre de l’an 2018, avec un nouvel album de GRYPHON n’est pas exactement l’événement musical auquel on avait pensé. (Qui, dans le fond, vient de chuchoter à haute voix : « Et GENTLE GIANT, c’est pour quand ? ») Beaucoup d’auditeurs s’étaient certainement persuadés que ce genre de groupe folk qui a vite viré progressif ne pouvait exister que durant les années 1970 et se rappelleront que GRYPHON, dont le premier disque éponyme est paru en 1973, avait effectivement tiré sa révérence en 1977, après un cinquième opus, Treason, que les compilations et « best-of » subséquents s’obstinent à snober (en dépit du sublime morceau Spring Song, qui compte parmi les plus belles réussites du groupe) étant donné qu’on n’y trouvait plus grand-monde de la formation « classique » de GRYPHON. Et ce ne sont pas les deux appréciables volumes d’archives de la BBC parues en 2002 (About as Curious as it Can be) et en 2003 (Glastonbury Carol) qui allaient faire illusion quant à une improbable reprise d’activité… Mais il n’y a pas de fumée sans feu, pas plus que de cromorne sans anche…

C’est ainsi qu’en 2007, GRYPHON devait annoncer subrepticement sa réunion, qui a mis deux ans à se concrétiser sous forme d’un concert au Queen Elizabeth Hall de Londres, excusez du peu ! Ce ne fut certes qu’un feu de paille, mais le groupe a remis le couvert en 2015 le temps d’une tournée anglaise et une annonce de nouvel album a fini par circuler, puis a été démentie (l’un des piliers du groupe, Richard HARVEY, ayant déclaré forfait entre-temps), puis a été remise en circulation, avec quelques concerts supplémentaires en 2017 pour faire patienter… Et au moment où l’on n’y croyait plus, ledit album fait irruption, comme un diable de sa boîte !

Son titre, Reinvention, a de quoi étonner et même inquiéter. N’aurions-nous donc pas affaire au GRYPHON du bon vieux temps ? Le groupe aurait-il métamorphosé sa musique en un gloubi-boulga folklo-électro-techno-hip-hop plus dans l’air du temps ? Mais les sueurs froides se dissipent bien vite à l’écoute du premier morceau, qui démarre par un dialogue virevoltant de flûtes, que viennent ponctuer bientôt une guitare acoustique et un orgue. Pas de doute, c’est bien le son GRYPHON que l’on connaissait ! C’est du folk médiévalisant à dominante acoustique, mais qui n’a pas peur d’intégrer des rythmes tortueux, des harmonies dissonantes, des jets d’électricité, et d’évoluer dans des structures sinueuses et quelque peu labyrinthiques, atteignant même parfois une dimension symphonique. Les amateurs de rock progressif ne manqueront pas d’y trouver par-ci, par-là des influences de GENTLE GIANT et de JETHRO TULL.

Pourquoi donc Reinvention ? Sans doute fait-il y voir une allusion au fait que le départ de Richard HARVEY a poussé ses trois anciens complices, Brian GULLAND (Basson, saxophone baryton, ocarinas, basse de cromorne, piano, chant vocal), Graeme TAYLOR (guitares acoustique et électrique) et David OBERLÉ (batterie, percussions, chant), à se trouver d’autres renforts. C’est ainsi Rory McFARLANE qui hérite du poste de bassiste, tandis que Graham PRESKETT s’est emparé d’un violon, d’une mandoline, des claviers et même d’un peu d’harmonica, alors qu’Andy FINDON accentue les touches médiévales et Renaissance en usant tour à tour des flûtes, de la cromorne et du saxophone (tous deux soprano), de la clarinette et du fifre. Et hormis David OBERLÉ, tout le monde a mis la main à la pâte pour les compositions. McFARLANE en signe une, TAYLOR en signe deux, et GULLAND et PRESKETT imposent leur marque en en signant chacun quatre. Celles du premier se distinguent par leurs turbulences structurelles et leurs arrangements retors et celles du second par leur sens de la jovialité ou de la finesse poétique.

Cela donne un album particulièrement goûtu et plantureux tant en termes d’arrangements que d’inspiration. Reinvention n’est pas plus la suite directe de l’orientation pop-folk-rock de Treason qu’il n’effectue un retour aux piécettes traditionnelles réarrangées du premier LP. À bien des égards, c’est l’ombre du GRYPHON folk progressif qui plane sur cet album. On y retrouve les suaves et délicates effluves folk et médiévales de Midnight Mushrumps (Rhubarb Crumhorn et son thème accrocheur, Hampton Caught et ses touches Renaissance) comme des compositions ouvragées dignes de Red Queen to Gryphon III (le celtisant Sailor V, le « Lewis-Carrolien » Haddock’s Eyes, le cosmologique The Euphrate Connection), et le mélange de pièces instrumentales et chantées renvoie même à Raindance.

Mais GRYPHON n’a pas cherché à dupliquer ni à dépasser ses opus majeurs d’antan ; il fait montre avec Reinvention d’une belle forme en matière d’écriture, dosant équitablement ses assises folk pastorales et ses options progressivo-symphoniques, saupoudrant le tout d’une humeur souvent enjouée et ludique, tâtant même par endroits du non-sensique. On sent que le groupe a pris un réel plaisir à faire ce disque et qu’il a cherché à y injecter de bonnes vibrations. Et qui d’autre que GRYPHON pourrait trouver des titres de morceaux aussi abracadabrantesques que PipeUp Downsland DerryDellDanko, Hospitality at a Price…/Anyone for ?, Dumbe Dum Chit, ou bien A Futuristic Auntyquarian ?

Sinueux mais séducteur, raffiné mais aventureux, Reinvention ne s’avale pas en une fois, d’autant que son contenu est dense et que sa durée dépasse l’heure. Et encore, la version vinyle (double album) contient une pièce supplémentaire (New Dances), également incluse dans la version CD vinyl replica japonaise (qui coûte un bras, comme tous les imports nippons…). GRYPHON a bel et bien soigné son retour (il y a mis le temps), et a accouché d’un opus fort louable qui se fiche bien mal de paraître anachronique ; et c’est bien pour ça qu’il est recommandable !

Et vous, dans le fond, vous attendez toujours un nouvel album de GENTLE GIANT ? Arrêtez donc de croire au Père Noël et écoutez donc Reinvention, ça devrait substantiellement vous occuper pour un moment !

Stéphane Fougère

Site : www.thegryphonpages.com

 

 

 

 

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