GUO Gan / Emre GÜLTEKIN – Lune de Jade

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GUO Gan / Emre GÜLTEKIN – Lune de Jade
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guogan-emregultekin_lune-de-jadeDu Moyen-Orient à l’Extrême-Orient, la route est longue. On l’imagine bien semée d’embûches, d’anicroches, offrant au voyageur de rudes contours et de périlleux détours. C’est pourtant par cette route que, pendant plusieurs siècles, de délicates soieries chinoises ont transité jusque dans les sultanats de l’Empire ottoman.

Les musiques consignées dans Lune de Jade sont à l’image de cette peinture paysagère. Sous l’aridité de surface pointent la finesse, la subtilité, la douceur… un rien mélancoliques et méditatives. La distance a beau être grande de la Turquie à la Chine, il n’est nul besoin de hurler pour que les deux cultures se fassent écho. Il suffit de faire parler et chanter des instruments emblématiques de leurs traditions. C’est ce que font GUO Gan et Emre GÜLTEKIN, tous deux maîtres de cordes qui ont ici trouvé matière à… s’accorder.

Spécialiste du erhu (instrument chinois à deux cordes), GUO Gan s’est fait connaître à travers de nombreuses créations world (avec Mathias DUPLESSY & THE VIOLINS OF THE WORLD, Mieko MIYAZAKI, Helen SUNG, LINGLING Yu, NGUYÊN Lê…). Quant à Emre GÜLTEKIN, il s’est spécialisé dans la pratique du luth saz, que lui ont enseigné son père Lüftü GÜLTEKIN et des maîtres réputés tels que Talip ÖZKAN et Mustafa KARAÇEPER. Passeur de tradition, il est lui aussi ouvert au dialogue entre cultures, comme l’illustrent ses collaborations avec l’Arménien Vardan HOVANISSIAN, le Sénégalais Malick PATHE SOW, l’Iranien DADMEHR, le Serbo-Croate Goran BREGOVIC… C’est dire si, l’un comme l’autre, GUO Gan et Emre GÜLTEKIN ont bourlingué à leur manière sur la Route de la Soie, mais c’est la première fois qu’ils font route ensemble.

Pour célébrer cette Lune de Jade, présente dans la poésie turco-arabe comme dans la littérature chinoise, nos deux « routiers soyeux » ont amené dans leurs besaces des compositions et des pièces traditionnelles de sa culture d’origine. Hormis sur deux morceaux joués en solo par l’un et par l’autre (Hü Dost pour GÜLTEKIN, et la célèbre et sempiternelle Course des chevaux pour GAN), chacun a convié l’autre à apposer sa marque, sa touche, son « feeling » sur son propre répertoire, manière de brouiller les pistes et, surtout, de faire remarquer que les deux univers, en dépit de leur éloignement géographique, s’entendent à merveille dès lors qu’il s’agit d’animer la matière poétique. L’Amoureuse chinoise que nous présente GUO Gan en début d’album se retrouve ainsi habillée de parures moyen-orientales sans que ça ne gêne personne…

Si GUO Gan se contente de jouer sur son seul erhu, Emre GÜLTEKIN a apporté toutes sortes de luths (baglama, lavta, kopuz), en plus d’une guitare fretless, d’un bendir, d’une darbouka et… de son chant. Il peut ainsi varier sa palette sonore d’une pièce à l’autre. De plus, GAN et GÜLTEKIN ont convié d’autres artistes à partager un bout de chemin avec eux : ainsi de Tristan DRIESSENS, qui dialogue au lavta avec Emre GÜLTEKIN le temps d’un taksim en introduction de la suite Kongurei / Su Yalan Dünyaka, la seule pièce à combiner deux thèmes issus de cultures différentes (Kongurei étant un traditionnel sibérien déjà popularisé par des groupes comme HUUN-HUUR-TU et YAT-KHA).

Sur Chanson d’amour de Kang Ding, Simon LELEUX ajoute de discrètes frappes de riq, et Eleonore ARMANET prête sa voix sur Üsküdar. Le percussionniste et la chanteuse interviennent également sur le Tribute to Hasret Gültekin, qui clôt l’album avec panache, comme une célébration entre amis au coin d’un feu dans une steppe lointaine…

Du Moyen-Orient à l’Extrême-Orient (ou en sens inverse), la route est certes longue, mais mise en musique par GUO Gan et Emre GÜLTEKIN, elle dévoile des charmes discrets et sophistiqués, des « itinéraires bis » qu’il convient de goûter à la faveur d’une lumière lunaire vespérale. Voilà un CD qui invite à laisser ses oreilles baguenauder sur un terrain qui recèle moult pierres précieuses, pour qui sait prendre le temps de les observer…

Label : www.homerecords.be

Stéphane Fougère

 

 

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