Iva BITTOVA / BANG ON A CAN – Elida

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Iva BITTOVA / BANG ON A CAN – Elida
(Cantaloupe Music)

Né dans le prolongement du festival-marathon musical new-yorkais Bang on a Can, l’entité à géométrie variable BANG ON A CAN ALL STARS est un poids lourd des musiques nouvelles, contemporaine et minimaliste, n’hésitant pas à interpréter autant les œuvres pionnières du genre des Terry RILEY, Louis ANDRIESSEN, Steve REICH, Philip GLASS que les pièces de ses membres fondateurs (Michael GORDON, Julia WOLFE, David LANG) et celles de compositeurs de leur génération, tout en s’ouvrant aux œuvres d’auteurs évoluant dans d’autres sphères, notamment Brian ENO ou l’ensemble de percussionnistes birmans KYAW KYAW NAING, et plus récemment encore, Fred FRITH. Comme les ALL STARS ne sont pas avares de surprises, c’est cette fois avec une autre « star » des musiques nouvelles (est-) européennes qu’ils ont conçu une nouvelle création, j’ai nommé la vocaliste et violoniste tchèque Iva BITTOVA.

Elida est le fruit aussi improbable qu’inattendu de leur travail en commun, et se présente sous la forme d’une suite en neuf tableaux conçus à partir des poèmes quelque peu provocants et sensuels de la poétesse féministe tchèque Vera CHASE.

Iva BITTOVA ne se prive donc pas pour mettre en avant toute l’étendue de son talent vocal, celui auquel elle nous a toujours habitué, à base de pépiements, de rires, de pleurs, de gazouillements, de claquements de langue et force onomatopées et « gutturalités », tout un panorama d’inventions vocales qui font participer aussi le corps et déploient toute une gestuelle, et dont les racines se trouvent quelque part dans un réservoir émotionnel en prise directe avec la féminité et l’enfance. Son jeu au violon est tout aussi impressionnant, puisqu’elle en joue avec un archet ou une baguette, et qu’elle peut le transformer à l’occasion en banjo, en percussion ou en guitare hawaïenne…

Comparée à Meredith MONK, BJÖRK, Laurie ANDERSON (en équivalence dans le versant masculin, on pourrait citer Phil MINTON), Iva BITTOVA pratique un art qui lui est cependant propre, et nourri également de son bagage traditionnel folklorique tchèque et morave, évidemment réinventé.

C’est peu dire que BITTOVA s’est littéralement accaparé la création Elida, le BANG ON A CAN ALL STARS se transformant pour l’occasion en « backing band » de la chanteuse, là où on n’aurait pu penser qu’il se serait au contraire contenté de l’inviter sur deux ou trois morceaux.

L’humilité dont fait preuve l’ensemble new-yorkais est assez saisissante, ce qui ne veut pas dire non plus qu’il s’efface complètement. C’est par petites touches progressives que l’empreinte du septet américain anime de ses couleurs et de ses timbres l’univers de la chanteuse tchèque.

Le piano de Lisa MOORE s’avère un précieux condiment aux expressions folkloriques imaginaires de BITTOVA, tandis que les clarinettes d’Evan ZYPORIN impriment des réminiscences klezmer, le violoncelle de Wendy SUTTER et le violon de BITTOVA appellent ça et là des fantômes tziganes, alors que le banjo de Mark STEWART renvoie quelques fragrances de rebetiko grec.

Ces échos folkloriques se voient toutefois contenus dans une atmosphère très musique de chambre d’un bout à l’autre de l’œuvre, dont les couleurs délicates et dépouillées dessinent des nuages intérieurs imbibés de nostalgie, de rêverie faussement surannée que viennent par moments bousculer des traits plus rock ou jazz, avec la basse de Robert BLACK, les percussions de David COSSIN et la guitare électrique de Mark STEWART (par ailleurs membre du FRED FRITH GUITAR QUARTET)

L’ensemble devrait donc légitimement plaire aux amateurs d’une certaine musique progressive de pointe (à laquelle Elida emprunte du reste son esthétique structurelle générale) qui combine accessibilité et contemporanéité, mélodie et dissonance, dans un registre proche de NEWS FROM BABEL et de Lindsay COOPER, par exemple.

L’œuvre, jouée pour la première fois au Carnegie Hall, à New York, au printemps 2005, a – ô miracle – été jouée à Paris lors de l’hiver 2006 au Théâtre de la Ville, devant un public ébahi. Il est vrai que la version live d’Elida, sans rien sacrifier de ses instants de contemplation intense et recueillie, a su pimenter ses séquences plus dynamiques, se rapprochant alors de groupes avant-folk-rock européens tel NIMAL ou BEGNAGRAD.

Que l’on soit un fidèle du BANG ON A CAN ALL STARS ou un fan d’Iva BITTOVA, ou ni l’un ni l’autre, il y a dans Elida matière à émerveillement, tant l’imbrication de leurs langages est cohérent et inspiré. Je ne serais pas étonné que cette œuvre en vienne à figurer parmi les plus marquantes de la carrière de l’artiste tchèque et qu’elle attire un nouveau public à l’ensemble new-yorkais.

Stéphane Fougère

Label : www.cantaloupemusic.com

(Chronique originale publiée  dans
TRAVERSES n°20 – juillet 2006)

 

 

 

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