IVARH – Splann

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IVARH – Splann
(Lenn Production)

Le jour où Alan STIVELL a combiné sa harpe et sa bombarde avec la guitare électrique de Dan Ar BRAZ, il a marqué l’émergence d’un nouvelle approche musicale du répertoire breton qui s’est déployée en plusieurs styles : folk-rock breton, folk-rock celtique, rock breton, rock celtique… C’était dans les années 1970, autant dire il y a maintenant bien longtemps… Mais alors qu’on pourrait se dire que, depuis, tout a été dit dans ce domaine, et que les formations folk-rock encore actives en Bretagne ne peuvent qu’exploiter à satiété des formules trop prévisibles et convenues quant au résultat, voici qu’une formation débarque discrètement, se met à pousser le bouchon plus loin et ose frotter les racines bretonnes à des épaisseurs sonores que, vraisemblablement, il y a peu de chances d’entendre aux heures de grande écoute radiophoniques et télévisuelles, dans les grand-messes médiatiques de type « Euromachin de la chanson », etc. Assurément, IVARH est ce groupe.

Pourtant, de prime abord, sa formation n’a rien d’inquiétant, ni d’extra-terrestre ni de trop exotique : un chanteur, deux guitaristes, un batteur… bref, la panoplie communément admise de tout groupe pratiquant un folk-rock, éventuellement teinté de jazz (oui, parce qu’il y a aussi un saxophoniste, alors forcément c’est que ça doit être quand même un peu jazz…). Mais une simple écoute de son premier EP, Splann, laisse très vite deviner qu’IVARH n’est pas un énième groupe de musique à danser en fest-noz (même si certains morceaux sont dansables, socle traditionnel oblige) et qu’on a là affaire à quelque chose de plus radical, quitte à laisser quelques oreilles fragiles sur le bas-côté.

Car indubitablement, IVARH n’emprunte pas l’autoroute des musiques « actuelles » trop clinquantes et éphémères, aux sons déjà entendus mille et une fois ; il préfère les sentiers de traverse que Mr. Tout-le-monde ne songe même pas à emprunter. Du reste, le terme breton « ivarh » désigne un chemin creux entre deux haies ou deux rangées d’arbres dans lequel les gens se croisent. Lieu de rencontres, d’allées et de venues, ce chemin garde l’empreinte d’histoires transgénérationnelles.

IVARH raconte donc des histoires, de celles qui font faire des voyages dans le temps, des histoires de vies et de morts. Tout au moins, dans Splann, il s’approprie des histoires, des textes et des mélodies qui ont circulé dans le Bro Gwened (le pays de Vannes) comme en Kreiz Breizh (le Centre-Bretagne), et il en révèle la force émotionnelle en faisant parler non pas la poudre, mais l’électricité. Mais c’est tout comme.

Car l’électricité chez IVARH a des relents de soufre, de brûlure, de vibration venimeuse. Il ne s’agit pas seulement d’amplifier le son pour se faire entendre sur les foires, mais de restituer ce que le fonds de tradition bretonne recèle de rustique, de rugueux, de granitique, de cahoteux, de venteux, de tempétueux. Faisant sien les audaces soniques d’un certain rock expérimental et bruitiste, IVARH produit une musique qui, par endroits, prend l’allure d’un geyser sonique à la fois incisif et vibrant. (Et ce sans utiliser de bombarde ni de biniou, et tant pis pour la couleur dite locale !)

Mais si l’électricité est radicale chez IVARH, elle n’est pas envahissante : l’acoustique mate, nue, tendue et hypnotique fait aussi partie de sa grammaire. Et cheminant entre ces deux pôles, il y a la voix d’Elouan LE SAUZE, marquée par la profondeur du chant traditionnel et la musicalité intrinsèque de la langue bretonne qu’elle égrène sans outrance, sans théâtralité, mais avec une sorte de détermination implacable, de force tenace et tranquille comme pouvait en avoir un certain Yann-Fanch KEMENER. Il y a du reste un peu de réminiscences de BARZAZ chez IVARH, quand celui-ci s’aventure dans une voie acoustique en suspension. Puis, quand tout bascule dans le déluge électrique, cette voix reste là, imperturbable, opiniâtre, même pas gênée ni étouffée par les bourrasques de vents et les déflagrations orageuses qui déferlent sur ces contes d’antan.

Il y a donc de la densité chez IVARH, mais aussi de l’épure. Cette palette instrumentale aux forts contrastes climatiques comprend la subtile guitare électro-acoustique à « effets » de Pablo MOLARD, également responsable des arrangements, et les textures sonores sauvages et amples, traitées à la guitare 12-cordes et aux claviers, de Benjamin BESSÉ. Entre ces cordes s’immiscent sans complexes les saxophones alto et soprano, sinueux et promeneurs, d’Ewen COURIAUD (par ailleurs sonneur de cornemuse, notamment dans NOON), aussi à l’aise dans les sentiers buissonniers que sur les terrains minés. Et c’est à un autre BESSÉ, Thomas (également à l’œuvre dans TALSKAN et dans la KREIZ BREIZH AKADEMI #8), qu’échoit la tâche d’arrimer l’ensemble tout en variant les chavirements rythmiques avec sa batterie et ses percussions.

Avec les six pièces de son EP Splann, IVARH redéfinit les contours d’un folk-rock progressif qui s’oriente sur des sentes avant-gardistes afin de raviver les éclats sensibles de ses racines et de les parer de nouveaux panoramas oniriques. En bref, si vous pensiez avoir fait le tour des formations bretonnes amplifiées, assurez-vous quand même de faire un détour par cet IVARH, vous pourriez bien prendre une claque. Et sur scène, autant vous dire que le son du groupe vous cloue au sol tout en projetant votre esprit dans les nuages ! Sur disque comme en concert, IVARH est une expérience qu’il faut tenter sans plus tarder.

Stéphane Fougère

Page : www.lennproduction.fr/artistes/ivarh/

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One comment

  1. Merci Stéphane pour cette découverte. Je ne connaissais pas ce groupe. Intéressant.
    A quand une critique de l’album de Youn Kam « Trei[z]h » ? Dans le genre Breton qui défriche de nouveaux horizons et mélange les genres (jazz, prog, post-rock), c’est ce que j’ai trouvé de plus fort. On trouve qq vidéos sur internet, ex : https://www.youtube.com/watch?v=s7qDpN7jakE

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