Jacky MOLARD QUARTET – Suites

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Jacky MOLARD QUARTET – Suites
(Innacor)

Nous savions que Jacky MOLARD était un musicien avec de la suite dans les idées. Aujourd’hui, il met ses idées dans des Suites… À vrai dire, ce n’est pas nouveau. L’opus inaugural de son quartette, paru en 2006, présentait déjà des « suites » enchaînant des pièces d’inspirations diverses, mais qui faisaient bloc. Ce format lui va manifestement à ravir, puisqu’il l’adopte et le systématise dans ce second CD (troisième si l’on compte l’aventure N’Diale, avec le Founé DIARRA TRIO), en le portant à un nouveau pinacle.

Ces nouvelles Suites condensent et synthétisent tous les ancrages stylistiques chers à Jacky MOLARD et ses acolytes (la contrebassiste Hélène LABARRIÈRE, le saxophoniste Yannick JORY et l’accordéoniste diatonique Janick MARTIN), au point de former une singulière carte du monde, ou plutôt des mondes explorés par le Jacky MOLARD QUARTET, combinant musiques traditionnelles européennes, jazz et improvisation.

Le voyage commence « à la maison », avec un morceau constitué d’un thème traditionnel vannetais (Gwenn) et d’une composition de Jacky inspirée par ce thème (Dourtan), mais qui la précède. Et bien malin qui peut distinguer les frontières entre les deux pièces, tant elles fusionnent avec naturel et semblent avoir toujours été écrites pour aller ensemble.

L’expédition prend le large avec Impair, qui enchaîne un thème arabo-andalou du XVe siècle avec deux thèmes bulgares et l’adaptation d’une composition de l’accordéoniste roumain Marcel BUDALA. Tous ces thèmes ont évidemment pour point commun d’avoir des mesures… impaires, cela va de soi ! Cette suite offre de beaux contrastes climatiques, culminant avec une dérive dissonante particulièrement salée dans Thrace ! Le violon, l’accordéon et le saxophone ne se privent de rien et se lancent dans des improvisations modales que la contrebasse harmonise avec un sens aigu de la pulsation.

À l’autre bout du voyage se trouve une suite dédiée à une grande source d’inspiration de Jacky MOLARD, les musiques celtiques de l’archipel situé à l’Ouest de l’Écosse. Hébrides ouvre sur un thème de pibroc’h (musique soliste de cornemuse) adapté pour le quartet, qui en scrute les lancinantes sinuosités mélodiques et en restitue les envoûtants bourdons climatiques. La dernière minute permet à l’auditeur de rejoindre la terre ferme avant de goûter au thème entêtant de la Pablo’s March, durant laquelle le saxophone sature l’espace avec des effets digne d’une guitare « wha-wha ». C’est ensuite le moment que choisit Jacky MOLARD pour s’autoriser une sortie soliste (une première dans le répertoire du quartette) en franche rupture avec ce qui a précédé, se livrant à des Variations au timbre très rustique mais aux phrasés savants. Ces trois comparses le rejoignent sans crier gare pour un Reel aux couleurs du quartette, compact, virevoltant et enjoué qui fait fonction de banquet final (où, pour une fois, les bardes sont invités !)

Entre ces deux pôles (balkanique et celtique), le Jacky MOLARD QUARTET aura visité des contrées musicales moins localisables en termes ethno-géographiques. Comme un point sur l’océan non inscrit sur les cartes maritimes, Viola fait tourner en boucle une mélodie aussi fragile qu’enivrante et qui prend corps au fur et à mesure. Elle sert d’antichambre vers la suite centrale, Onirique, totalement larguée des amarres. Ici, on entre à pas de loup dans un registre plus contemporain : Hélène LABARRIÈRE et Jacky MOLARD y conjuguent leurs talents de composition pour peindre un univers d’abstractions funambulesques aux contours d’abord inquiétants et perturbés (You), puis plus animés quand vient Alfred, avec une fois de plus des touches néo-psychédéliques et cette tension imperturbable marquée par la contrebasse, tandis que les solistes se serrent les coudes pour gravir ces falaises plus abruptes que les autres.

D’ancrages traditionnels en ouvertures évolutives, de thèmes enracinés en improvisations cadencées, le Jacky MOLARD QUARTET fait montre d’une cohésion et d’un souffle toujours plus impressionnants. Avec ses Suites, il a franchi un nouveau pallier qui servira de mètre-étalon pour les prochains aventuriers-défricheurs des musiques traditionnelles.

Stéphane Fougère

Label : www.innacor.com

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS le 30 novembre 2012)

 

 

 

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