Jason MOLINA – Eight Gates

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Jason MOLINA – Eight Gates
(Secretly Canadian)

Jason MOLINA, “singer / songwriter” américain né en 1973 à Oberlin dans l’Ohio et décédé le 16 mars 2013 à 39 ans, peu connu des grands circuits comme ses pairs (Bonnie Prince BILLY et Bill CALLAHAN) mais objet de culte au sein des fans du courant lo-fi a eu une production discographique importante entre 1998 et 2009. Il a commencé comme beaucoup d’artistes de ces années (entre 1992 et 2000) sur des labels minuscules et aventureux quasiment à compte d’auteur et a étrenné le bien nommé label Secretly Canadian en étant une de leurs premières signatures dès 1998.

Après avoir chanté en presque solo avec son propre groupe à géométrie variable SONGS: OHIA plusieurs albums restés confidentiels mais essentiellement portés par sa voix guitare (dont deux chefs-d’œuvre, Didn’t it Rain et The Lioness) assortis de tournées dans des petites salles en Europe et aux États Unis jusqu’en 2003, MOLINA s’aventure vers une formation plus étoffée et plus rock? THE MAGNOLIA ELECTRIC Co, qui poursuit l’œuvre du chanteur en envisageant une carrière plus ample et plus structurée (tournées live et collaborations diverses). Il est à noter que, depuis 2014, les principaux albums de SONGS: OHIA et de MAGNOLIA sont ressortis agrémentés de chutes de studio et de démos en bonus qui montrent bien l’intensité avec laquelle le groupe assistait notre songwriter depuis ses débuts.

En 2008, exilé à Londres après une longue période d’addiction à l’alcool, déambulant au gré de ses promenades solitaires dans la grande ville en quête de signes lui permettant d’écarter ses pensées noires, déclarant être incapable d’assurer des concerts et prétextant avoir été affaibli par le venin de la piqure d’une araignée en Italie, notre homme est dans un piteux état physique, sentimental et psychique. Il trouve néanmoins la force, la volonté et le courage d’enregistrer neuf chansons dans un petit studio londonien (au départ, MOLINA voulait faire l’enregistrement dans une église) sans prévoir que peu de temps après il allait décéder des suites de ses addictions.

Ce studio qui a accueilli Brian ENO et David BYRNE semble être le cadre idéal pour ces enregistrements calmes, sereins et apaisés, pas finalisés mais pas perdus. En effet, ceux-ci seront restés longtemps dans les tiroirs (secrets) de Secretly Canadian ; peut-être davantage par respect pour la mémoire de MOLINA que par opportunité de faire un “album posthume” sur les cendres encore tièdes du chanteur, car ces démos peu abouties restaient plus un témoignage qu’un aboutissement même si la matière brute était une des marques de fabrique de MOLINA en studio.

Petit studio et ambiance feutrée ; chansons courtes mais déjà arrangées (guitare, piano, orgue, violoncelle) mises bout à bout et enchainées comme le déroulement d’un long sanglot et d’une tristesse maitrisée mais à fleur de peau ; les huit portes/grilles du titre de l’album comme autant de tentatives de s’échapper des brumes de Londres (la “huitième porte” étant une référence aux sept portes encerclant la ville à l’époque romaine). Chansons fidèles au postulat d’essayer de trouver une illusoire paix intérieure et une possible sérénité.

Musique ascétique et mélancolique (mais nous y sommes habitués depuis les premiers albums de SONGS: OHIA) issue d’enregistrements calfeutrés comme dans une bulle emplie d’instruments rares et économes. La voix toujours affectée devient douce et épurée a perdu du vibrant qu’elle possédait et semble proche de l’effondrement comme si le chanteur cherchait désespérément à s’échapper de ses hantises, de son isolement et de ses douleurs, et des issues incertaines (errances et hospitalisations) qui l’ont menées loin de chez lui, même si l’Europe l’a toujours bien accueilli.

Les démos sont le témoignage d’une sorte de perdition physique (« Every Heartbeat I Vanish » dans Be Told the Truth). Les morceaux s’enchainent parfaitement : batterie un peu bancale, suivie de rythmes de basse et voix nue, guitare et violoncelle, quelques effets de réverbération sur le clavier/voix lorsque MOLINA semble vouloir s’extirper de sa langueur et essayer de revenir à ses ballades amoureuses, mais rien n’y fait.

Les deux derniers morceaux semblent plus orchestrés et aboutis et laisseraient penser que le chanteur ne voulait pas en rester là ; le temps ne lui a pas laissé assez de vie pour finaliser cette ébauche et la huitième porte l’a emporté malheureusement trop tôt. Il faut également saluer le travail du producteur pour l’édition de ce joyau qui semble préservé avec beaucoup de respect, ainsi que l’artwork du CD, notamment l’intérieur de la pochette avec ces huit oiseaux aux allures et aux masques inquiétants (hommage possible au groupe TALK TALK et à son chanteur Mark HOLLIS).

Pour les fidèles, ce disque met en avant les ultimes obsessions du chanteur ; pour les autres, c’est une “porte d’entrée” dans l’univers de cet homme si triste et à la voix si belle qu’il est à ranger aux côtés des grands singers/songwriters américains depuis le Tim BUCKLEY des années 1970.

Xavier Béal

Site : https://jasonmolina.com/

Page label : https://secretlycanadian.com/artist/jason-molina/

 

 

 

 

 

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