John GREAVES – The Caretaker // On the Street Where You Live // PYLE/IUNG/GREAVES – The PIG Part

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JOHN GREAVES – The Caretaker (Blueprint) //
On the Street Where You Live (Blueprint) //
PYLE/IUNG/GREAVES – The PIG Part
(Voiceprint)

On le sait d’expérience, quand John GREAVES se tait – discographiquement parlant –, c’est pour longtemps. Mais quand il décide derechef de se faire entendre, il y va par quatre chemins ! Enfin, en l’occurrence, trois seulement ; trois chemins, donc trois disques, et dans la même année (2001) ! À quoi tient cette prolixité subite ? Allez savoir, mais on ne s’en plaindra pas, d’autant que ces trois albums de John sont suffisamment distincts pour qu’on évite de lui reprocher toute espèce de redondance. Ne vous bousculez pas, il y en a pour tout le monde !

Trois albums, trois voies, trois façons d’aborder l’esprit de John GREAVES (ancien bassiste de etc, etc.). Dans le premier, il joue au concierge (The Caretaker) et nous raconte dix nouveaux potins. Signalons au passage que ce disque contient les premières compositions inédites de John depuis… La Petite Bouteille de linge en 1991 (réédité en 2001 comme par enchantement) ! Entre temps, il y a bien évidemment eu Songs (six ans déjà !), mais qui était surtout conçu comme une revisite du répertoire de John conçu par lui-même (on n’est jamais mieux servi que…) et dans laquelle ses chansons étaient interprétées par d’autres.

Avec The Caretaker (affublé hélas d’une pochette un peu conne), nous assistons au grand retour de John GREAVES le chanteur, mais aussi le bassiste. (Le pianiste est également là, rassurez-vous.) Et histoire de ne pas se faire attendre là où l’on pensait le trouver, John a réalisé un disque électrique, rock, avec un vrai groupe ! Ça ne lui était pas arrivé depuis… Parrot Fashions (1984). À son âge est-ce raisonnable, demanderez-vous ? Non, bien sûr, mais c’est la déraison (et son corollaire immédiat, la dérision) qui sied le mieux à John GREAVES.

Alors voilà, il a écrit de nouvelles chansons (enfin sept, puisque trois sont écrites par le camarade de toujours Peter BLEGVAD) pour un groupe, plus précisément un trio, avec l’éternel François OVIDE (guitares), comme au bon vieux temps de… Parrot Fashions justement, et un petit nouveau dans son univers, le batteur Manuel DENIZET. Et l’on voudra bien croire que ces deux-là ne sont pas de simples accompagnateurs et qu’ils ont au contraire contribué au façonnage des morceaux.

La sophistication des arrangements se traduit aussi par le concours de nombreux invités, tels que Syd STRAW aux vocaux, Vincent COURTOIS au violoncelle, Yannick JORY au sax baryton, Geraint WATKINS à l’orgue Hammond, David LEWIS à la trompette, Patrice MEYER à la guitare, etc.

Nul minimalisme n’est à craindre, c’est un vrai power-trio – augmenté selon les besoins de chaque chanson – qui s’exprime dans The Caretaker, comme on peut en juger à l’écoute de No Body et de One in the Eye, le morceau d’ouverture dans lequel John nous refait son numéro de bulldog bourru.

Mais ne vous attendez pas non plus à du free-noise-rock-grunge dépareillé. John GREAVES livre ici un rock acéré mais ciselé et mélodique qui, paradoxalement, met en relief la fragilité sensible sous les coups de sang. Le résultat n’en est que plus attachant, même s’il n’est pas exempt de faiblesses (la reprise discutable de Hell’s Despite). Les ballades sont toujours présentes, mais la formule adoptée leur fait prendre des tournures imprévues, au point qu’elles s’emballent facilement (Earthly Powers, From Start to End). Seule une chanson échappe à la formule guitare/basse/batterie, et elle est intitulée comme par hasard The Wrong Song ! Mais avec elle, au moins, les amateurs de Songs ne se sentiront pas oubliés.

Paru en même temps que The Caretaker, On The Street Where You Live, est de nature assurément plus récréative. Accompagné juste par un piano, tenu par Marcel BALLOT (instigateur et co-producteur du disque avec John), et par la guitare acoustique de Patrice MEYER, John GREAVES interprète rien moins que des standards de Broadway. On The Street Where You Live… Bon sang mais c’est bien sûr… My Fair Lady !

Ce n’est pas un gag, on ne rêve pas. John GREAVES “croone” avec délectation sur les craquants Cry me a River, My Funny Valentine, Fly me to The Moon, Que reste-t-il de nos amours ?, Somewhere over the Rainbow, All the Things You are… Et d’autres encore, dont la version chantée avait fini par disparaître de nos mémoires, comme My Favorite Things. Voilà qui devrait rappeler à certains leur jeunesse, et à d’autres leur vie antérieure. Ça ne nous rajeunit pas, mais je me disais bien que j’avais pris un coup de vieux ces derniers temps…

Dans ce contexte acoustique, il n’y a nul déballage instrumental virtuose, pas de prise d’otage expérimentale, et pour tout dire la musique jouée ne fait pas preuve d’une folle inventivité. Mais c’est la pureté mélodique et la force émotionnelle de la voix de John GREAVES qui priment dans ce recueil de “covers” qui lui va comme un gant (de velours s’entend). Pas de doute, John GREAVES « is funny that way ».

Écoutez cet album à la tombée de la nuit (lumières tamisées, s’il vous plaît) et, avec un peu d’imagination, vous verrez votre deux-pièces rafistolé prendre les couleurs d’un night-club sélect de la Belle Époque, agrémenté de bougies dorées, de sofas cossus et de délicate fumée opiacée (en option).

Que les amateurs de sensations fortes se rassurent, John GREAVES a également pensé à eux. Resté quatre ans dans les tiroirs, The PIG Part montre enfin le bout de sa truffe. Il s’agit d’un projet remontant en effet à 1997 et impliquant trois musiciens : Pip PYLE, Philippe-Marcel IUNG et John GREAVES, soit deux légendes canterburyennes qui ont traîné leurs guêtres ensemble dans NATIONAL HEALTH et un compositeur en free-lance qui a été défini comme un « plombier-sonographe azymuté par MOONDOG, Steve REICH, John CAGE, Thélonious MONK et Pierre SCHAEFFER » ! Son truc, c’est la « musique cabotine improvisée », qu’il a pu dispenser dans de nombreuses performances plastiques et musicales. On doit déjà à IUNG quelques CDs sur le défunt label AYAA, comme Aides Mémoires, Ex-Abrupto, Borborygmes et Subit Méthane.

PYLE, IUNG, GREAVES : ça donne en abrégé PIG. Quatre jours d’enregistrement auront suffi à ces trois copains comme cochons pour élaborer un projet décapant et dynamité qui traverse et transcende tous les genres. Pour ce faire, on n’a pas lésiné sur les moyens du bord et on a fait feu de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un instrument : chacun a ramené sa basse, sa batterie, ses guitares, son piano, son orgue, ses ordinateurs, son harmonica, sa contrebasse, sa guimbarde, son kazoo, sa trompe PVC et ses ustensiles… Après, on a embrayé direct vers l’inconnu.

Passés quelques coups de cutter dans le tas et quelques raccommodages bien légitimes, cela donne un alerte conglomérat jouissif et désinhibé de free-rock-jazz-blues-electronica-soundscapes-machinchose, toutes voiles dehors mais le compas dans la poche au cas où. On voit du pays sans trop savoir dans lequel on est, tant le trio a lâché toute bride stylistique. The PIG Part délivre une musique hybride et déviante que vient à peine baliser des textes récités, murmurés et “ronchonnés” sur un ton rauque et sépulcral par notre John. Cela sonne parfois comme les travaux de Simon STEENSLAND, le sens de la déglingue bruitiste “zamlaesque” en plus. Faut-il préciser qu’on a largué toutes les amarres canterburyennes depuis longtemps ?

Ces plages florissantes et agitées, désormais léguées à la postérité, sont davantage de nature à séduire les franges avides d’avant-gardisme progressif. Pas de doute, Pip PYLE et John GREAVES se sont trouvés en Philippe-Marcel IUNG un compagnon de voyage suffisamment déluré pour n’avoir pas été tentés de rebrousser chemin vers des sentiers déjà battus.

Gageons que, dans leurs discographies respectives, ce PIG PART fait l’effet d’un OVNI, mais on ne leur en voudra pas de chercher d’autres soucoupes volantes à l’avenir.

Stéphane Fougère

Site : www.johngreaves.org.uk/

Page : https://www.metisse-music.com/fr/artists/John%20Greaves

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°10 – janvier 2002)

 

 

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