Kyriakos KALAITZIDES – Exile

Print Friendly, PDF & Email
Kyriakos KALAITZIDES – Exile
(En Chordais)

kyriakos-kalaitzides-exileVers la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, la Méditerranée orientale fut le théâtre de guerres fratricides entraînant, en même temps que la formation de nations indépendantes, de vastes et déchirants mouvements de population. Plus qu’une fracture sociale ou politique, c’est une fracture culturelle qui a frappé ces terres, lesquelles partageaient depuis l’Antiquité un héritage commun. Même la musique est devenue un terrain de rivalités nationalistes, à la faveur d’une perte de conscience de ce qui a pourtant constitué un fond commun de modes mélodiques, de figures rythmiques, de familles instrumentales…

Une nouvelle réalité s’est imposée à tous ces peuples méditerranéens, celle de l’isolement, de la déchirure, de l’oubli, de l’exil… laquelle réalité a nourri toute une poétique du déracinement que l’on trouve dans les chansons de style rebetika, entre autres.

Soucieux de libérer les esprits des préjugés nationalistes et culturels, des organisations culturelles se sont fixées pour objectif de réveiller les consciences et de rappeler aux peuples concernés leur héritage culturel et artistique commun. C’est ce que fait par exemple EN CHORDAIS, incarné par un quintette du même nom qui bat en brèche les clivages ethniques en rappelant les liens musicaux communs aux populations grecques, turques, mais aussi séfarades, iraniennes, voire égyptiennes, liens hérités de l’époque byzantine. Depuis sa création en 1993, EN CHORDAIS s’est fait remarquer à travers ses nombreuses performances scéniques et ses réalisations discographiques combinant musique traditionnelle grecque et musique classique ottomane, notamment son enregistrement live au Théâtre de la Ville de Paris, publié chez Ocora et qui a fait suite à son obtention du prix France Musique en 2008, ou encore sa participation à la création de Keyvan CHEMIRANI, Melos, Chants de la Méditerranée, chez Accords Croisés.

A la tête d’EN CHORDAIS se trouve Kyriakos KALAITZIDES, natif de Thessalonique, un grand maître du oud doublé d’un enseignant et d’un chercheur réputé. Parue en 2005, Exile est la première réalisation discographique qu’il signa de son nom, mais qui est loin d’être un simple album solo. C’est au contraire une vaste création thématique sur la condition de l’exil, originellement conçue pour un film et qui a fini par devenir un projet artistique à part entière.

Pour ce faire, Kyriakos KALAITZIDES a mis les petits plats dans les grands, conviant une multitude d’amis et de collègues à se joindre à lui, notamment ses partenaires d’EN CHORDAIS (violon, kanonaki, contrebasse, luth, bendir, dumbek…), mais aussi plein d’autres de manière à créer une tapisserie sonore évoquant les différentes cultures rayonnant dans le périmètre de la Mer Egée et aux alentours.

Sur les deux plus longues pièces – celle d’introduction (Exile) et celle de conclusion (New York Syrto) – Kyriakos KALAITZIDES et EN CHORDAIS sont rejoints par un trio de musique persane dont le nay, le setar et le dumbek étendent le propos jusque dans les arcanes du maqam moyen-oriental.

Entre ces deux pièces de résistance, piano, accordéon, violoncelle, cor anglais, guitare acoustique, viole de gambe, chant féminin, luth, santuri, ney, klarino et bendir apportent leurs touches subtiles et racées à cet ouvrage d’envergure qui prend la forme d’une longue suite enchaînant des pièces plutôt courtes, certaines étant liées par un même thème conjugué d’abord sous la forme d’une chanson de rebetiko (The Song of the Swallow), puis traité sous une forme orchestrale (Hidden Views) pour finalement se métamorphoser en tango enflammé (The Tango of Fire). Ce dernier est du reste l’un des rares moments du disque (avec une valse orientale) où l’ambiance se fait plus légère, dansante, car la tonalité principale est, compte tenu du sujet, plutôt à la mélancolie introspective, à la complainte langoureuse, au recueillement endolori, déclinés en de multiples nuances et modes.

Car l’exil, comme le rappelle Kyriakos KALAITZIDES, n’est pas seulement une affaire de déplacement géographique, c’est aussi une mise à l’écart sociale due à un positionnement philosophique, idéologique ou religieux. En tous les cas, il est un chemin de croix – au mieux un sacerdoce – que chacun peut vivre quel que soit l’endroit (ou l’époque) où il se trouve ; c’est un chemin de réalisation de soi qui peut prendre plusieurs formes, à l’instar de cette fresque musicale à haut ferment spirituel.

Sites : www.enchordais.gr et www.medimuses.gr

Stéphane Fougère

 

Laisser un commentaire