LA SOCIÉTÉ DES TIMIDES À LA PARADE DES OISEAUX (LA S.T.P.O.) – L’Empreinte

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LA SOCIÉTÉ DES TIMIDES À LA PARADE DES OISEAUX (LA S.T.P.O.) – L’Empreinte
(Azafran Media / Musea)

À défaut de pouvoir assurer une présence scénique à peu près régulière et avertie dans les réseaux où elle mériterait de figurer, LA SOCIÉTÉ DES TIMIDES À LA PARADE DES OISEAUX continue d’agrandir son catalogue discographique, quitte à concevoir un nouvel album à partir d’enregistrements datant déjà de quelques années. C’est le cas avec L’Empreinte, qui présente quatre compositions gravées entre 2010 et 2012. Mais n’allez pas croire à un « best of » déguisé, ni à un « rest-of » de fond de tiroirs et d’« outtakes », et encore moins à des remixes. Le disque s’écoute donc bel et bien comme un album inédit, même si tout son contenu ne l’est pas. L’Empreinte est formée de quatre compositions de durée variable, mais qui confirment les penchants de LA SOCIÉTÉ vers des formats épiques, comme L’Imparfait Multiple de dieu (2015) l’avait déjà montré. Sauf que le contenu de ce disque lui est antérieur.

L’Empreinte illustre une période somme toute étroite durant laquelle LA STPO n’a guère eu le temps de changer radicalement de formation : le guitariste JimB, le batteur et percussionniste Patrice BABIN, le claviériste et clarinettiste Christophe GAUTHEUR et le chanteur Pascal GODJIKIAN constituent le noyau dur, la basse est tenue sur trois morceaux par Guillaume DUBREU (qui joue aussi du violoncelle et du trombone) et des musiciens additionnels différents apportent leur renfort en fonction des compositions (Benoît DELAUME à la basse sur un morceau, Johann MAZE à la trompette et à la flûte et Eric ROGER à la trompette).

Ça démarre sur la pointe des pieds avec une Offre spéciale de lancement de la chute, ou s’esbaudissent claviers et percussions variées, la guitare vient dodeliner sur un pattern « derviche » de xylophone, avant que la basse ne vienne ronfler et que la batterie ne s’ébroue. La voix apparaît sporadiquement pour faire tourner en boucle quelques mantras occultes dont Pascal GODJIKIAN a le secret, d’abord en mode murmure, puis de manière plus aigrie. Il y a dans cette Offre spéciale une tension latente qui se décline en plusieurs chapitres. Sur la fin, un violoncelle âcre semble entonner quelque oraison funèbre, avant un ultime assaut rythmique… Ce n’est peut-être pas l’ouverture d’album la plus engageante, mais elle prévient l’auditeur qu’il n’a pas affaire à du tout-cuit et que son attention est requise à chaque instant dans le développement de ce kaléidoscope.

Ensuite, ce n’est plus une Empreinte qui nous est offerte, mais carrément une Vallée des empreintes, qui n’est pas aussi plate que l’allusion géographique de son titre pouvait le faire supposer. C’est même tout le contraire, le relief étant ici plus abrupt et contrasté, laissant place à des mirages caniculaires et autres buissons ardents entre deux afflux sanguins. Cette pièce figurait déjà dans le LP Wir Schwitzen Blumen, dans une version live datée de 2009 ; cette version studio a été enregistrée peu après, en 2010.

Avec 30 000 Fois, LA STPO étale ses accents de cirque grimaçant aux jongleries structurelles, tours de magie rythmiques, acrobaties harmoniques et vocales, séquences compactes, instants délités et fausses sorties qui font culminer une forme aiguisée d’expressionnisme à la fois abstraite et dadaïste, comme seule notre PARADE volatile sait en concocter. Là encore, on n’a pas affaire à de la musique de fond, mais plutôt à un puits de griserie sans fond, dont la forte consistance nécessite plusieurs digestions. Et nous n’en sommes qu’à la première moitié de l’album.

Accrochez vos ceintures et portez vos casques de protection, la seconde partie ne présente qu’une seule pièce, étalée sur 29 minutes, soit deux minutes de plus qu’Un dieu est un passage dernier, dans l’Imparfait Multiple de dieu. C’est à ce jour la pièce la plus longue du répertoire de LA STPO, et évidemment la plus fertile en rebondissements. Ladies and Gentlemen, veuillez applaudir ceux qui rentrent en scène : Les Liquidateurs.

Ce titre doit dire quelque chose aux plus fidèles séides de LA STPO. C’est bien cette même pièce qui avait fait l’objet d’une édition vinyle en 2015 chez In-Poly-Sons. La voici désormais disponible sur un support CD (L’Empreinte n’étant disponible que dans ce format, en plus de sa version numérique), à l’adresse de celles et ceux qui souhaitent goûter cette épopée sans subir d’éventuels craquements vinyliques.

Elle ne démarre pas par des roulements de tambours, mais par des sirènes d’alarme. La panique prend vite possession des lieux, avec une guitare acide et une basse pointue et répétitive. Nous nous trouvons dans une centrale nucléaire, celle de Tchernobyl… mais qui pourrait très bien être celle de Fukushima.

Adaptation libre du film de Thomas JOHNSON La Bataille de Tchernobyl, Les Liquidateurs évoquent cette mission de sauvetage d’un réacteur nucléaire endommagé au cours de laquelle ont péri nombre d’hommes et de femmes. L’histoire suit plus particulièrement le parcours d’un liquidateur arménien totalement effaré et décontenancé face à la situation. La responsabilité des supérieurs hiérarchiques est pointée au travers de cette séquence où plusieurs voix parlent en même temps, donnant des instructions de fait incompréhensibles.

Les tergiversations du président Gorbatchev, la course vers le réacteur, la vision d’horreur sur le toit de celui-ci sont exprimés par des rythmiques furieuses, des jets de guitare acrimonieux, des bois flamboyants et des vocaux polymorphiques. Et compte tenu de l’atmosphère particulièrement délétère et sinistre qui se dégagent des dernières minutes de la pièce, on comprend que les liquidateurs se sont sacrifiés pour sauver l’humanité.

Les différents chapitres sont incrustés d’Éclats (ou Bursts), sortes d’abstractions sonores poussant vers une forme alanguie de jazz psychédélique ou de bruitisme post-industriel qui évoquent la fuite des émanations radioactives dans la ville ukrainienne de Pripiat (située à trois kilomètres de la centrale de Tchernobyl et aujourd’hui devenue ville fantôme), et leur impact tant environnemental que psychologique et émotionnel sur les populations.

Jamais sans doute LA STPO n’avait été aussi loin musicalement dans l’expression dramatique, dans la peinture de ténèbres apocalyptiques qu’avec Les Liquidateurs. On en ressort soufflé, abasourdi, zombifié, barbouillé d’images grimaçantes et résonantes. LES OISEAUX n’arborent même plus leurs masques de fantaisie surréaliste sardonique, ils vous plantent ce décor sinistre sans afféterie ni garde-fous, car on ne peut pas ricaner de tout. Même les illustrations de JimB dans le livret du CD (lequel est entièrement consacré aux Liquidateurs) revêtent un aspect cauchemardesque accentué, façon de dire que la farce humaine est allée cette fois beaucoup trop loin (et que cette fois ne fut hélas pas la dernière…).

LA STPO nous a laissé là une Empreinte qui ne s’effacera pas de sitôt…

Stéphane Fougère

Page : https://lastpo.bandcamp.com/

Distributeur : www.musearecords.com

 

 

 

 

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