LA SOCIÉTÉ DES TIMIDES À LA PARADE DES OISEAUX – Les Explositionnistes

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LA SOCIÉTÉ DES TIMIDES À LA PARADE DES OISEAUX – Les Explositionnistes
(E-Klageto / Psych.KG)

Parce que, trente-quatre ans après sa création, LA SOCIÉTÉ DES TIMIDES À LA PARADE DES OISEAUX reste toujours aussi sibylline et ésotérique aux oreilles de celles et ceux qui se targuent de s’abreuver à des mondes imaginaires avant-gardistes mais s’obstinent à en ignorer l’existence, il faut bien commencer son initiation depuis un point focal indispensable, une porte d’entrée pas nécessairement facile à ouvrir, mais qui promet une vue panoramique sur un univers déconcertant mais fascinant, ou bien fascinant parce que déconcertant. Dans la discographie de LA S.T.P.O., les Explositionnistes jouent parfaitement ce rôle.

Ce disque est paru à l’origine en 1995 sur le label nantais Prikosnovénie (voilà de profonds souvenirs qui remontent…), et les connaisseurs voient en lui un opus majeur, même s’il n’est pas le seul (86-90, Expériences de survie, Le Combat occulté, Tranches de temps jeté, Wir Schwitzen Blumen, L’Imparfait Multiple de Dieu sont autant de candidats propices, autrement dit la quasi-totalité des œuvres de LA S.T.P.O., mais je digresse…).

Que LA STPO reste encore une pierre d’achoppement pour certains séides de l’art-rock tirant sur l’avant-garde progressive et le Rock In Opposition tient décidément de l’entêtement. Car c’est bien à partir de ces références musicales que s’est élaboré la syntaxe sonore de LA S.T.P.O., même si elles ne sont pas exclusives, bien entendu (on peut aussi y inclure le post-punk, le free jazz, l’expérimentation bruitiste, la no wave, la world délocalisée…). Mais quiconque se met à l’écoute des Explositionnistes retrouvera obligatoirement des traces, subreptices ou sporadiques, mais constantes et savamment mélangées ou distillées, de plusieurs fleurons du rock de pointe, celles d’ÉTRON FOU LELOUBLAN, de THIS HEAT, d’Albert MARCŒUR, de GONG, de THE EX, de FAUST, de PÈRE UBU, de KING CRIMSON, la liste n’étant évidemment pas limitée.

Cela dit, il ne faut pas appréhender un disque de LA S.T.P.O. comme un devoir de classe, ni un jeu de pistes référentielles, et encore moins une allégeance artistique à un style ou à un mouvement. LA S.T.P.O. s’est toujours évertuée à concevoir un langage musical qui ne ressemble qu’à elle-même, volontiers tortueux mais en maintes occasions envoûtant, fait de hachures, de ruptures, de tensions et de suspensions, doublé d’un verbe polyglotte à la syntaxe escarpée, sorte d’esperanto cryptique criblé d’éclats oniriques.

Si la musique des TIMIDES est aussi « éclatée » et labyrinthique, conjuguant érudition et primitivisme, c’est parce qu’elle représente et émane d’un monde utopique qui a été autant nourri de « flashs » musicaux que de chocs picturaux. Elle est construite comme un rêve, c’est-à-dire discontinue, irrationnelle, en prise directe avec un flot sensitif qui aime jouer du contraste. Ces langages non linéaires se sont de même développés dans les mouvements artistiques du XXe siècle, de l’expressionnisme au surréalisme en passant par le cubisme et le mouvement Dada, et c’est précisément avec eux que Les Explositionnistes tissent des liens.

Ces Explositionnistes sont « des peintres dont les créations se poursuivent en qui les regarde par l’effervescence d’un univers intime et rajeunissent notre regard sur la réalité » (sic). Plusieurs compositions dans ce disque sont ainsi liées à ce thème explositionniste, car inspirées par une peinture, ou par tout ou partie de l’univers d’un plasticien, et restituent les émotions que ces œuvres ont pu susciter dans cette SOCIÉTÉ volatile. Il ne s’agit pas d’interpréter, mais de faire ressentir le mystère du choc vibratoire à l’œuvre dans ces tableaux, véritables déclencheurs d’explosions mentales et sensibles que LA S.T.P.O. a cherché à retranscrire dans son langage musical.

Et de même que LA S.T.P.O. réfléchit les empreintes de divers horizons musicaux, du post-punk théâtral à la musique de chambre contemporaine, elle investit un univers pictural foisonnant : celui du plasticien allemand dadaïsto-surréaliste Max ERNST (Dadamax Stellt Loplop Vor), de l’expressionniste allemand Lyonel FEININGER (Barfüsserkirche in Erfurt) de l’expressionniste abstrait américain Barnett NEWMAN (Who’s afraid of Red, Yellow and Blue?), du peintre danois (fondateur du mouvement CoBrA) Asger JORN (Kiotosmorama) et de l’inclassable et polymorphe artiste espagnol Pablo PICASSO (Le Portrait de Dora Maar).

On le voit, nos « timides sociétaires » ne s’arrêtent pas aux frontières soi-disant étanches entre figuration et abstraction et ont même une prédilection pour les formes d’expressions qui chevauchent entre les deux. Il en est de même pour les musiques générées par notre PARADE volatile ; la palette est large et les tons choisis en fonction des nécessités dictées par le thème de base.

Mais le thème des Explositionnistes ne se contente pas de faire visiter un musée, car d’autres pièces de LA STPO sur ce disque renvoient au réel, à l’histoire et à ses épisodes obscurs et peu glorieux, comme Au parc des avant-tués et Sarajevo-Stepanakert, lequel fait ouvertement référence à un moment cruel et tragique de l’histoire récente de l’Arménie. Le texte est réduit à ces quelques mots : « Dans la jambe, le trou par, la corde, Vers les mains derrière. Sans la tête. » Laconique et glaçant.

Les Explositionnistes confrontent ainsi les émotions générées par des créations picturales oniriques contemporaines et celles engendrées par un réel cauchemardesque. Les morceaux se suivent et s’enchaînent même sans crier gare, cultivant les contrastes, les ruptures, les crispations, les flottements et les relâches.

Tantôt éclatée, tantôt élastique, la musique de LA S.T.P.O. atteint dans cet album des sommets d’invention. Il est vrai que la formation à l’œuvre sur ce disque a de quoi satisfaire les ambitions : la guitare polymorphe de JimB (auteur des indispensables peintures qui ornent le livret) y croisent le fer avec les saxophone soprano, tubaga et synthétiseur de Christophe GAUTHEUR, la batterie et les percussions bigarrées (xylophone, balafon, Métallophone, etc.) de Patrice BABIN rivalisent d’accents déterritorialisés avec les vocaux pluri-culturels de Pascal GODJIKIAN ; la basse de François MOREL impose ses contorsions pulsionnelles et la contrebasse et la viole de gambe de Jean-Marcel GARO égrènent leurs notes sombres et suaves.

Renforcés par endroit par la clarinette de Franck FAGON, la contrebasse de Lucien NOUIS, le cellobasse de Jean-François BATTAGLINI et le saxophone ténor de Philippe TEISSIER, les OISEAUX en PARADE peignent avec acuité et précision des horizons mouvants déclinant moult nuances d’inquiétantes étrangetés. Les Explositionnistes donnent à écouter autant qu’ils donnent à voir, et chaque nouvelle écoute révèle des instants, des détails, des sensations semblant se métamorphoser à l’infini.

Comme beaucoup de publications obscures, cet album était épuisé depuis belle lurette. Sa réédition en 2018 en version remastérisée sur E-Klageto, un autre label obscur, allemand cette fois, tient du miracle primordial. Cette fois, il n’y a plus aucune mauvaise raison pour faire semblant de passer à côté de cette singulière SOCIÉTÉ. Vingt-trois ans après, cet opus reste aussi moderne et inspiré. On a décidément pas fini de faire le tour de cette… « explosition » !

Stéphane Fougère

Page : www.facebook.com/LaSocTPO

Page label : www.discogs.com/fr/label/89882-E-Klageto

Contact label : psychkg @ online.de

Les Explositionnistes et autres disques de LA STPO sont également disponibles chez Souffle Continu.

 

 

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