Laurent PERNICE – A World Too Late

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Laurent PERNICE
A World Too Late
(The Sublunar Society)

En guise de présentation, le musicien Laurent PERNICE est un ancien membre du groupe français NOX, et il est aussi connu pour avoir intégré les rangs du mythique PALO ALTO. Il a publié deux albums avec Jacques BARBERI (dont L’Apocalypse des oiseaux en 2015). Il joue par ailleurs dans des groupes ethno-ambients (NATARAJ XT fondé à Marseille à la fin des années 1990 et comprenant notamment Dominique BEVEN et Philippe CAPITANI, revisitant une musique traditionnelle de l’Inde du Nord  en version purement électronique) et dans un autre genre, il a formé le projet GOLDENBERG & SCHMUYLE avec Big Buddha. Il dispose déjà d’un c.v. musical solide et impressionnant.

Et puis surtout, son nom est assimilé à une certaine musique dite électro expérimentale ambient indus (ses albums Détails, Axident, Sortie vers la Ville ou Yppah)….Voilà donc tout un programme qui s’annonce fort alléchant lorsque nous recevons son nouveau disque. Et en effet, A World too Late est un témoignage  électro-expérimental qui comblera les inconditionnels du genre.

Depuis deux décennies, il a sorti une douzaine de CD sur d’obscurs labels de musiques expérimentales. Ils étaient introuvables jusqu’à ce qu’ils soient réédités en version remasterisée par le net label de Christophe FERAY consacré aux musiques divergentes de la scène française.

Après avoir retrouvé des poèmes écrits à la fin des années 1980, alors qu’il s’était décidé à ranger sa cave en désordre, il est motivé pour mener un nouveau projet. Et grâce à un ami DJ (Why am I Mr Pink), il va découvrir l’univers de la musique électro actuelle, moins axée sur le dancefloor, mais privilégiant davantage les atmosphères sombres et cérébrales.

De plus, il disposait d’un stock de matériel composé pour la scène et notamment un projet multimédia en octophonie, Bulb, qui n’a jamais eu l’occasion d’être achevé pour une parution définitive. C’est à partir de cette matière qu’il va réaliser ce disque. Producteur et musicien, il est ici seul aux commandes (il programme ou joue de tous les instruments), avec tout de même parfois quelques invités pour lui prêter assistance : à ses côtés, nous retrouvons Jacques BARBERI au sax, Dominique BEVEN (flûte, guimbarde et voix) et Haïk  GOUCHTCHIAN (voix sur le titre Armenian Soul, d’après un texte de l’arménien Komitas, 1869-1935).

Le résultat est surprenant. C’est un album assez fabuleux, qui nous emmène vers des territoires soniques non pas inédits mais intelligemment assemblés pour adhérer au projet. Si vous aimez la musique électro, à la fois hypnotique, mélodique et recherchée, alors vous écouterez ce disque en boucle. C’est moderne, rythmé avec des développements atmosphériques impressionnants voire même totalement planants (Hyperdelic Structures est notamment constitué d’envolées de synthés qui rappellent Manuel GOTTSCHING-ASHRA au temps de New Age of Earth) et atteignant un haut niveau de perfection au fur et à mesure que nous avançons dans l’écoute. Cet album propose en effet de très beaux moments et la présence supplémentaire d’instruments assez inhabituels comme la flûte ou la guimbarde est une idée assez judicieuse.

Accompagné parfois par des textes étranges, décalés et drôles (notamment le titre Pim Pam Poum, qui consiste en une simple énumération de personnages de  contes, de bandes dessinées ou de dessins animés qui ont marqué notre jeunesse), et par des voix rappelant SCHIZOTROPE le projet PINHAS-DELEUZE-DANTEC (par exemple sur Pim Pam Poum  ou Une certaine vague) voire parfois KRAFTWERK (avec ces voix trafiquées ou modifiées sur Hyperdelic Structures), PERNICE nous invite à le rejoindre pour une escapade au cœur de cette électro moderne lumineuse et puissante, rythmée, sombre tout en restant mélodique et accessible voire même dansante : citons A World too Late,  Pim Pam Poum, Hyperdelic Structures, Les Oiseaux.

Le titre éponyme est des plus aventureux mais peut aussi déstabiliser. Si la musique est foncièrement très électro, elle se base sur un rythme très blues et en plus, il y a ,s.v.p., de la guimbarde jouée par BEVEN ; le tout étant agrémenté par des prestations vocales de ce dernier. Cette grosse voix (semblant échappée d’un groupe de rap), même si la performance est en elle-même étonnante, peut vraiment dérouter. Mais laissons plutôt Laurent PERNICE nous expliquer les secrets que renferment ce morceau : “La voix et tout ce qui fait ce premier morceau, ont un côté un peu décalé, “has been” ; et les accords sont ceux d’un blues qu’on a déjà entendu mille fois… Il y a bien une sorte d’ambiance à la David LYNCH dans la mélodie, mais pour moi, cela reflète davantage le côté nostalgique d’un monde perdu, presque mort. C’est à la fois une interrogation sur l’idée de faire un nouveau CD aujourd’hui et sur le monde qu’on est en train de détruire avec beaucoup d’inconscience et de joie !”

Il y a aussi l’intense Armenian Soul, bel exemple d’une certaine électro teintée de rythmes world, où se distingue un fameux son de basse qui pourrait à elle seule sceller la réunion improbable entre le son de TUXEDOMOON et le côté dansant, très Speaking in Tongues des TALKING HEADS… Parce que, faut-il ajouter, la force de sa musique est qu’elle n’hésite pas à subir des mutations et qu’elle ne se limite pas à de la simple électro qui pourrait finir à la longue par rester enfermer dans ses propres codes sonores et esthétiques.

Elle a l’intelligence d’être sacrément variée et ouverte à d’autres styles : il y a des racines profondément blues  avec A World too late, et beaucoup d’ambiances très world music piochant dans l’Afrique, l’Orient et l’Asie ; les morceaux les plus démonstratifs  et les plus colorés par des sons de percussions dépaysantes et inventives étant Cheval de Bataille (où BARBERI en profite aussi pour lancer quelques discrets rugissements free à l’aide de son saxo) et Une certaine vague. Ultra Love, par contre, est auréolé de senteurs plutôt orientales et enivrantes. Sur L’incendie, par ailleurs une superbe chanson qui s’éloigne de l’électro pour des sonorités plus acoustiques, il y a cette magnifique flûte, imprégnée de sons venus de l’Asie lointaine et mystérieuse, et qui semble vouloir nous appeler à la suivre pour un long voyage mélancolique fort émouvant.

Il peut arriver que Laurent délaisse les gros rythmes électros pour voguer sur des nappes moins agitées :  Op 15 n° 7 – Schuman Revisited dérive vers quelque chose de plus expérimental dont les contours atmosphériques ont des allures de soundscapes crimsoniens au temps des Projekcts ou de ce que peut faire parfois Brian ENO. Plus apaisant, L’Espoir commence par un long passage électro-acoustique-ambient. Ici, il joue avec le volume sonore baissé à son niveau le plus bas, rejoignant un Asmus TIETCHENS dans cet intérêt pour l’univers des micro-sons. Pendant ce passage ambient, il faut vraiment tendre l’oreille pour percevoir les bruits de la nature, les piaillements des oiseaux, la douce quiétude d’un monde apaisé et loin de toutes ces convulsions sonores précédemment développées.

Mais cela ne dure pas et comme pour nous faire comprendre que ce monde du silence disparaît hélas peu à peu, une musique surgit doucement pour devenir plus imposante : une mélodie électronique, fatalement dramatique et mélancolique, secondée par des rythmes froids et mécaniques, conclusion parfaite pour célébrer une “fête triste” poignante et émotionnelle.

A World too late est un disque à la beauté esthétique forte, où fusionnent les musiques et les rythmes du monde entier. C’est ce qui fait sa richesse et son principal intérêt. Laurent PERNICE livre des compositions d’une grande intensité, bercées par une poésie évidente, visions d’un monde partagé entre son désir de modernité et son goût pour la nostalgie. Ce disque est disponible via le label The Sublunar Society, basé en Suède, et aussi en version numérique sur le net label lyonnais Atypeek Music de FERAY.

Cédrick Pesqué

Site : http://www.sublunarsociety.net/

http://atypeekmusic.com/Atypeek_Music.html

 

 

 

 

 

 

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