LE GRAND SBAM – Vaisseau Monde // Furvent

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LE GRAND SBAM – Vaisseau Monde // Furvent
(Dur et Doux)

Sbam ? Non : SBAM. En capitales, parce que ça fait plus GRAND. Et ce qui est GRAND est forcément imposant. Et s’il y a bien une qualité qui caractérise LE GRAND SBAM, c’est qu’il en impose. À tous les niveaux. Le GRAND SBAM, tu te le prends dans la gueule, pas moyen de faire autrement. Comme une onomatopée suprême dans une planche de B.D. qui ferait toute une page, genre poster géant aux couleurs pétantes et cadrage renversant. LE GRAND SBAM, parce que ce « collectif de création, de recherche et d’expérimentation musicale qui défend la musique vivante dans toute sa richesse, sa complexité et son universalité » (sic) n’a pas lésiné sur la tâche qu’il s’est donnée, n’a pas fait les choses à moitié ni ne s’est fixé de limites dans l’élaboration de son grand-œuvre. Et pour tout dire, il lui a peu importé de se rendre intelligible et accessible aux béotiens qui ne se sont pas nourris aux mêmes sources que lui. Ils n’avaient qu’à le faire, na !

Conglomérat d’irréductibles défricheurs pratiquant des formes musicales savantes ou populaires, actuelles et anciennes, acoustiques comme électroniques, rock aussi bien que baroque, autodidactes ou diplômés d’écoles parisiennes et lyonnaises (certains s’étant déjà commis dans ces unités instabilisantes que sont POIL et PINIOL, parmi d’autres), LE GRAND SBAM doit sa singularité à cette combinaison contrastée de forces éclectiques mais complémentaires mues par une envie commune de défrichage sonore en mode foutraque mais scrupuleusement maîtrisé et obsédées par l’idée de nourrir son flux créatif avec une part non négligeable d’imprévisibilité.

LE GRAND SBAM a atterri avec fracas en 2019 avec son Vaisseau Monde. Personne ne s’y attendait, même pas David Vincent, qui en avait pourtant vu d’autres. À bord de ce Vaisseau Monde se trouvaient deux porte-voix féminins, Mamcochon et Princesse Goyaya, dont le lyrisme incandescent le disputait au sussurement éthylique dans un assortiment épicé de boucles et de saccades à priori incontrôlables mais implacablement négociées. Omniprésentes, ces voix déclinaient toutes formes d’expressions vocales, du solo au choral, de la polyphonie à la monodie, de l’unisson au contrepoint. Leur langue ne ressemblait évidemment à rien de connu, usant volontiers de l’onomatopée (origine “sbamique” oblige) et déformant et malaxant les mots pour en secouer les cellules sémantiques et en exhiber les éclats colorés.

Intarissables et inextinguibles, ces voix étaient portées par un kommandoh… pardon, une unité ressérée composée d’Acchiourdiou au vibraphone et autres percussions, d’El Glouton le batteur et compositeur, du bassiste Herr Bassonne et de l’Arbitre, claviériste et autre compositeur. Cette unité générait des architectures électriques et acoustiques parfaitement contrastées et perfidement alambiquées dont les angles d’attaques étaient subtilement réglés sous leurs allures sauvages et barbares et dont les poings… euh les points d’impact étaient calibrés à l’extrême en dépit de leurs trajectoires brinquebalantes. Car c’est bien à une méga-bringue stratosphérique que nous invitait ce Vaisseau-monde compartimenté en cinq compositions pratiquement enchaînées obligeant à une visite auditive d’une seule traite, histoire d’éprouver l’éventail complet de toutes les secousses dont LE GRAND SBAM est capable.

Et secoués autant que secouants sont en vérité les hymnes tarabiscotés et épileptiques du GRAND SBAM, faisant l’effet d’échos survitaminés des envolées kamikazes que nous avait déjà assené la frange nipponne de la cause “zeuhlienne”, comme un KOENJI HYAKKEI tombé dans une potion magique de jouvence régénérante ou un SLEEPYTIME GORILLA MUSEUM qui aurait crêché sur Kobaïa. N’allez pas croire pour autant que l’hystérie y règne en valeur absolue et permanente. Toute la force attractive du GRAND SBAM tient précisément à sa capacité à aménager des séquences très contrastées, tantôt chaotiques, chahutées, tantôt plus éthérées et caressantes, tout en distillant subrepticement la sensation d’une menace constante d’une explosion qui arrive toujours au moment où on ne s’y attend pas. Et même quand on s’y attend, elle n’en est pas moins percutante et déroutante.

L’étrangeté linguistique des titres des compositions du Vaisseau Monde reflétait admirablement leur impact sonique : Kouaïa, Woubit, Dins O Sbam, Vishnu foutrôline… Ce n’est pas sur Kobaïa qu’on aurait inventé ça ! Pas plus qu’on aurait songé à écrire des plaidoiries aussi éloquemment fumées que… Les Lotus ont fleuri, je suis assis à côté d’un éléphant aux oreilles usées. Et pour sûr, les oreilles usées étaient assurées de trouver dans ce Vaisseau Monde les recettes idoines d’un décrassage intégral ! Encore fallait-il se donner le temps de le faire. Mais LE GRAND SBAM n’est pas du genre à attendre d’être compris et digéré pour en remettre une couche, et même une double couche !

C’est ainsi qu’il a enfoncé le clou en 2020 avec Furvent, un album double, du moins dans son format vinylique. Bref, c’est un album encore plus GRAND et résolument plus SBAM dans ta gueule ! Et c’est peu dire que LE GRAND SBAM a mis les bouchées doubles sur Furvent, puisque, en bon adepte de la géométrie variable, il a gonflé son armada instrumentale en la renforçant de moult claviers d’ici et d’hier : piano, synthétiseur, Rhodes, Mellotron, et même un… cymbalum !

C’est donc en octuor que LE GRAND SBAM revient terrasser nos conduits auditifs de sa schizophrénie débridée du nouveau siècle à haute précision et garantie “waterproof”. Vous pouvez donc vous y noyer, personne ne vous tendra de perche, si ce n’est pour vous assener un coup de semonce ! Mais c’est moins le coup de bâton zen qui a servi d’inspiration à Furvent que la symbolique du Yi-King, accouplée sans vergogne à la lecture de la Horde du Contrevent d’Alain DAMASIO, pas moins. C’est armé de cet attirail littéraire que LE GRAND SBAM s’est mis en tête d’incarner dans sa magnificente bâtardise sonique « la rencontre du vent et des éléments naturels » (sic). Après ÉTRON FOU LELOUBLAN, voici donc LE GRAND SBAM « face aux éléments déchaînés ». Déchaînés contre l’auditeur, cela va sans dire.

Des éléments déchaînés, ça laisse des traces. Au moins une. Une GRANDe, tant qu’à faire. Celle du GRAND SBAM s’étale sur toute une face du support vinylique, donc sur un tiers du support CD. C’est dire si l’on est accueilli dans les GRANDes largeurs. Pendant presque vingt minutes, La Trace cogne, bouscule, malaxe, freine, apaise, malaise, crispe, gratte, secoue, émoustille, minaude, ponctue, grogne, assène, malsaine, cingle, balaye, balance, projette, irradie, perce, troue, creuse, enfonce, épileptise, orgasmise, se pose et se dépose, gravée à jamais dans les terres cramées du champ rationnel du cerveau humain. Mais qu’importe ces bouts de chair ambulants devant l’altière immensité des vents en mouvements…

La Trace pourrait être la signature ultime du GRAND SBAM, tant elle synthétise tout ce que la formation est capable d’engendrer. Du moins le croyait-on. Car ce n’est que le commencement.

C’est en l’occurrence sur des formats plus courts que LE GRAND SBAM poursuit ensuite son périple élémental. La musique de Nephèsh – à ne pas confondre avec la NEFFESH MUSIC de Yochk’o SEFFER, encore que, sous un certain angle, enfin vous voyez ce que je veux dire… Non ? Mais si, mais si… – développe une veine plus acoustique, faussement néo-classique, avec ce qu’il faut de contorsions vocales et de spirales pianistiques pour propulser le tout en territoire gentiment scabreux.

Huit pièces de durée courte ou moyenne suivent, reliées par cette thématique élémentale alimentée au Yi-King, dont il n’est pas inutile de rappeler qu’il se traduit par « Le Livre des Transformations » ou le « Traité des Mutations ». Car dans Yi Yin I Tchen (Le Tonnerre), LE GRAND SBAM se fait mutant, notamment sa section vocale, qui mute de horde “contreventale” en groupuscule de fantômes (d’opéra) chinois ! Des contrepoints rythmiques et des dissonances électro-acoustiques pimentent ce parcours sinueux à travers les éléments, tous passés en revue et hachés menu au mixeur impénitent du GRAND SBAM : le Tonnerre, le Vent, le Feu, la Terre, l’Eau, et leurs paysages associés : le Lac, le Ciel, la Montagne.

Les chants volent, circonvolent, ascendent et descendent, les percussions galopent, dérapent, propulsent, le cymbalum s’anamorphose en guqin chinois, le piano se pinte la tronche, des voix masculines exhument un refoulé primitiviste, l’ensemble s’émoustille ici, se pâme là, rebondit d’une falaise à l’autre comme des balles de flipper et passe son temps à tournebouler le ciboulot de l’auditeur avec une fébrilité inépuisable. Ces mutations sont permanentes, ces transformations sont incessantes, ces changement sont maintenant, auparavant et pendant longtemps, sans trêve malgré les repos subreptices, toujours surveillés de près par ces explosions subites prêtes à (faire) bondir. Les montagnes chinoises valent bien les montagnes russes, et ne sont pas moins escarpées…

LE GRAND SBAM aurait pu nous laisser croupir dans son escapade cosmologique en mode zombie des hauteurs. Mais il a cette fois prévu un générique de fin, sous la forme totalement anachronique mais imperturbablement sémillante d’une ritournelle tzigano-klezmer qui fait Choun Choun et qui se gave de mimolette ?!…

Faut-il vraiment partir plus rassurés ? Qu’importe, that’s all, Folks ! Alors un peu partis, un peu nases, on sort de cette boîte où l’on jase dans des sabirs sonnants et trébuchants, et l’on se met à respirer bien fort, la truffe au Furvent…

LE GRAND SBAM ne peut se prendre autrement qu’en pleine poire, parce que sa musique est un uppercut qui ne peut que “knock-outer” les curieuses et imprudentes oreilles qui voudraient en percer les secrets. Les oreilles fragiles et inexpérimentées ne s’en relèveront pas ; les oreilles averties s’affaireront à y trouver quelque ressemblance avec d’autres “extra-terrestralités” sonores déjà explorées mais finiront par se perdre, se noyer et s’abîmer dans les spirales hypnotico-hystériques heurtées d’angles droits contondants que génère les fresques musicales du GRAND SBAM.

Pris à revers comme à rebours, LE GRAND SBAM échappe malgré tout à toutes les mises en cage stylistiques. On peut y déceler des bouts de ceci ou de cela, mais fondamentalement LE GRAND SBAM ne ressemble à rien d’autre qu’à lui, et n’aurait pas pu exister avant aujourd’hui. Et rien ne prouve qu’on l’aura domestiqué dans un demi-siècle. Mais que cela ne vous dissuade pas de voir la vie en SBAM !

Stéphane Fougère

Site : https://grandsbam.org/

https://legrandsbam.bandcamp.com/album/furvent

Label : https://duretdoux.com/

 

 

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