Le Silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe – Daniel CAUX

Print Friendly, PDF & Email
Le Silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe – Daniel CAUX
(Éditions de l’Éclat)

Le titre même de l’ouvrage reflète parfaitement comment Daniel CAUX concevait la musique : comme un art contemporain tout à fait sérieux mais à relater avec une précision poétique pour retranscrire des expériences sensorielles essentielles. L’art, Daniel CAUX le côtoya toujours sous toutes ses formes puisqu’il fut étudiant en arts plastiques, peintre, dessinateur et, un peu, trompettiste avant de se faire connaître en tant que journaliste.

En 1965, il découvrit le free-jazz d’Albert AYLER et fut si impressionné qu’il se dit que s’il ne pouvait pas aller aussi loin que cela en peinture autant qu’il arrêta tout de suite. Il continua pourtant à peindre, et à dessiner pour raisons alimentaires, mais commença à partir de 1969 à participer à des émissions de Jazz à la radio et à écrire dans le quotidien Combat et dans les revues Jazz Hot et L’Art Vivant. Cette dernière était dirigée par Aimé MAEGHT, grand marchand d’art qui avec sa femme Marguerite MAEGHT créa la Fondation MAEGHT à Saint-Paul de Vence.

À partir de 1965, ce haut-lieu de l’art contemporain accueillit tous les étés Les Nuits de la Fondation MAEGHT, dont la programmation musicale était assurée par Chantal D’ARCY et, en 1969 et 1970, en étroite collaboration avec Daniel et Jacqueline CAUX. Ils y firent venir quelques grandes figures de l’avant-garde américaine, Albert AYLER, Sun RA, Cecil TAYLOR, La Monte YOUNG et Marian ZAZEELA.

Cecil TAYLOR confia à Chantal D’ARCY quatre heures d’enregistrements, mais les maisons de disques voulaient les découper en tranches de huit disques pour les publier. Inconcevable. Elle créa alors son propre label, Shandar, sur lequel les concerts des Nuits de la Fondation MAEGHT furent publiés, puis d’autres enregistrements, pour la plupart avec des notes de pochettes signées Daniel CAUX. Le mythique label Shandar publia ainsi les musiciens que Daniel CAUX n’aura de cesse de défendre à longueur de colonnes dans les journaux et au micro, voire à organiser des concerts pour eux : tous ceux déjà cités auxquels il faut ajouter Terry RILEY, Pandit PRAN NATH, Philip GLASS, Steve REICH, Karlheinz STOCKHAUSEN, Sunny MURRAY, Charlemagne PALESTINE…

Au début des années 1970, Daniel CAUX abandonna en effet son activité de dessinateur pour se consacrer pleinement à l’écriture et à la production d’émissions de radio sur France Culture et France Musique, d’abord dans le cadre de L’Atelier de Création Radiophonique à partir de 1972, puis avec Surpris par la Nuit, les Nuits Magnétiques ou encore Les Magiciens de la Terre et Transversales dans les années 1990. Côté presse écrite il collabora avec Charlie (sa série d’articles sur les musiques arabes n’est malheureusement pas reproduite dans le livre), Le Nouvel Observateur, Le Monde, Libération, Diapason ou encore Art Press, notamment pour le hors-série Techno, anatomie des cultures électroniques en 1998. À cette occasion il prépara aussi une série d’émissions consacrées à la Techno sur France Culture. Il se savait en sursis, mais Daniel CAUX travaillait encore à l’élaboration de Le Silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe lorsqu’il est décédé en juillet 2008. En suivant ses indications, l’éditeur l’a mené à son terme.

Ce livre est donc une mine d’informations puisqu’il rassemble la majorité de ses articles publiés dans divers contextes, éparpillés jusqu’ici, pour beaucoup lisibles seulement en allant fouiner au fin fond de bibliothèques : ses articles dans la presse, ses entretiens (dont un nombre important d’inédits), ses notes de pochettes pour le label Shandar, ainsi que celles, plus récentes, pour les labels Elision Fields et Shiiin, des programmes de concerts et de festivals (le Festival d’Automne, le cycle D’autres musiques au Théâtre de la Ville de Paris dans les années 1980…) ou encore plusieurs chapitres qui furent publiés dans des ouvrages collectifs.

Le tout est présenté en six grandes parties : John CAGE et les répétitifs ; Les Musiciens post-modernes (Gavin BRYARS, Michael NYMAN, Cornelius CARDEW, Arvo PÄRT…) ; Tous les Jazz  ; (Albert AYLER, SUN RA, Cecil TAYLOR, Sunny MURRAY, Milford GRAVES, David MURRAY) ; Trois Femmes hors-normes (Meredith MONK, Laurie ANDERSON et Nina HAGEN) ; Intempestifs & Visionnaires (ALKAN, Leon THEREMIN, Harry PARTCH, Conlon NANCARROW, MOONDOG) et Musiques électroniques (Luc FERRARI, Eliane RADIGUE, Thom WILLEMS…). En ouverture l’éditeur a placé l’article programmatique Musiques hors limites, écrit pour le catalogue d’une exposition au Centre Georges-Pompidou en 1994, dans lequel Daniel CAUX proposait en quelque sorte la synthèse d’un parcours labyrinthique qui au fil de l’ouvrage mène le lecteur de John CAGE à la Techno.

De nombreuses photos illustrent les textes, pour beaucoup prises par Philippe GRAS, un témoin privilégié saisissant le mouvement dans l’acte créateur. Le CD offert avec le livre, Daniel Caux de A à Z, est une émission de radio réalisée par Philippe LANGLOIS, pour l’Atelier de Création Radiophonique, et diffusée en octobre 2008, en hommage à Daniel CAUX. Elle est constituée de nombreux extraits musicaux et d’interventions tirées de ses émissions. On y recroise ceux déjà abordés et bien d’autres : Brian ENO, Pierre HENRY, Oum KALSOUM, URBAN SAX…

Le Silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe est bien sûr extrêmement dense, mais d’une extraordinaire vivacité. Il traverse plus de quarante ans de créations “hors limites” avec le souffle de la passion et le bonheur de la communiquer. Ce qui en fait un ouvrage tout à fait essentiel.

Éric Deshayes

Site : www.lyber-eclat.net

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°28, mai 2010)

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.