L’Épopée du rock noir – Daniel LODDO

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L’Épopée du rock noir – Daniel LODDO
(CORDAE / La Talvera / Rocktime)

La (re)naissance du festival Rock In Opposition en 2007 dans le Sud-Ouest de la France a permis d’orienter les projecteurs sur l’association organisatrice, Rocktime, et sur son mentor, Michel BESSET, qui redécouvrait avec ce festival ses racines, ses premières passions musicales et leur offrait une exposition
scénique enfin digne de leur nom. Loin d’être sorti d’un chou-fleur, ce projet s’inscrit dans une aventure de trente ans qui a écrit un chapitre fondamental de l’émergence du rock, et plus généralement des musiques amplifiées, en France et plus particulièrement en Midi-Pyrénées, dans le Tarn.

Avant Rocktime, il y a eu Transparence (qui existe toujours, même si en sommeil) ; ce fut la première association fondée par BESSET et quelques jeunes activistes fous furieux de musique, inspirés par le modèle de Tartempion, l’un des premiers réseaux militants hexagonaux fondé par le regretté Michel GRÈZES, dont l’Auberge du Sanglier (entrée dans la légende grâce à une composition du groupe CARAVAN) a accueilli nombre de ténors des musiques dites progressives (GONG, MAGMA, ZAO, POTEMKINE, VERTO…).

Ethnomusicologue et musicien membre du groupe occitan LA TALVERA, Daniel LODDO est allé fouiller dans les archives éparses de ces associations pour reconstituer les épisodes d’un feuilleton qui, heureusement, dure encore : celui de la naissance et du développement du projet rock de Carmaux. Ce faisant, il a mis en évidence le rôle de premier ordre qu’elles ont jouées dans la solidification d’un terreau culturel identitaire dans la région carmausine. Interrogeant les dimensions historique, patrimoniale, anthropologique, sociologique, géographique, ethnomusicologique et humaine, l’auteur commence par rappeler le contexte territorial d’origine (le bassin industriel minier de Carmaux) et évoque les bouleversements sociaux, démographiques et économiques qui ont inspiré ce désir d’identité locale par l’action culturelle.

On voit comment l’histoire de la région d’Albi s’est interpénétrée dans l’histoire plus globale de l’émergence du rock et des « musiques actuelles » en France et comment, à partir du phénomène pionnier Tartempion, puis Transparence et Rocktime, se sont structurés les réseaux régionaux et nationaux.

Lire les pages consacrées à l’activisme de Michel GRÈZES et de son réseau donne l’impression de remonter à une époque quasi préhistorique, où l’organisation d’un concert était uniquement due au bénévolat le plus jusqu’auboutiste. Surtout, on découvre un personnage entièrement habité par sa passion de la musique, et qui en a fait un mode de vie. Idem pour Michel BESSET, qui a flashé sur des musiques aussi sombres que les mines et qu’il a cherché à révéler en pleine lumière (celles d’UNIVERS ZÉRO, ART ZOYD, PRÉSENT, ou encore Léo FERRE), quitte à se ramasser des bides financiers retentissants (treize entrées pour un concert d’ÉTRON FOU LELOUBLAN ! On voit que la méconnaissance et la marginalisation des musiques nouvelles ne sont pas… nouvelles !). Au fil des pages, on se délecte d’anecdotes sur ces acteurs des musiques progressives, et de photos rares et uniques.

De fait, quand on arrive au chapitre sur les années 1980, avec l’institutionnalisation des projets culturels, leur mise en place et leur accompagnement par les collectivités territoriales, on croirait presque qu’on nous raconte une autre histoire. Michel BESSET s’est fait à la fois une expérience et une raison, de nouvelles musiques ont fait leur apparition et le contexte de promotion et de diffusion de celles-ci a changé. Transparence s’est allié au Centre culturel d’Albi, Rocktime est apparu, et les enjeux culturels ont pris une autre dimension. C’est l’apparition des festivals de blues, du Summer, du Winter…

Rocktime a grandi vite, s’est fait (un peu) remarquer par les institutions, s’est impliqué dans des projets toujours plus grands, a connu ses premiers bouillons, repensé ses programmations… mais a évité de jouer la carte du showbiz vide et sans saveur.

Il y a des valeurs auxquelles les membres de Rocktime tiennent plus que tout, et leur histoire est aussi « in fine » celle d’une perpétuelle exigence de sens quant à la démarche et aux idéaux. Faire découvrir, révéler des talents, plutôt que s’accrocher aux queues des stars dégonflables en fait partie. Faire œuvre de philantropie, en somme.

Daniel LODDO a balisé chaque chapitre de son enquête d’extraits d’entretiens avec des membres de Rocktime ou des proches, des musiciens, etc., pour rappeler que ce projet culturel est avant tout une histoire humaine. Cette mise à plat de l’histoire de ces associations tarnaises peut paraître par moments trop intime ou impudique, y compris lorsque sont suggérées en dernière partie des perspectives d’avenir. Mais elle a une imparable valeur éclairante sur la façon dont les êtres construisent et se construisent dans un espace donné et affrontent les éléments et les situations tout en cherchant à préserver un sens sans démériter de leurs vision et passion premières. C’est une fort belle leçon d’éthique en vérité…

Stéphane Fougère

Page :  https://talvera.org/catalogue/lepopee-du-rock-noir/

Site : www.rocktime.org

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°27 décembre 1999)

 

 

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