Les Esprits écoutent – Musiques des peuples autochtones de Sibérie

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Les Esprits écoutent (The Spirits are listening) –
Musiques des peuples autochtones de Sibérie
(Buda Musique / Universal)

LesEspritsEcoutent-SiberieEn Occident, on pense que la musique est faite pour être écoutée par des auditeurs normalement constitués. En Sibérie, on croit que la musique est aussi susceptible d’être écoutée par un autre type de public : les esprits. C’est ce que conçoivent les peuples autochtones de cet immense territoire dont la superficie égale au moins 23 fois celle de notre hexagone, et qui s’étend de l’Oural à la côte continentale du Pacifique, soit à peu près les trois-quarts de la Russie.

Cette croyance en un monde invisible d’esprits s’explique par le fait que ces peuples, qui, ensemble, forment un million et demi d’individus environ, ont pour fond religieux commun le chamanisme (ce qui n’empêche pas certains de pratiquer aussi le bouddhisme). Leurs coutumes et expressions musicales, intrinsèquement liées à leurs pratiques religieuses, ont été dûment couvertes par les collectages « in situ » de l’ethnomusicologue Henri LECOMTE dans un corpus de 11 CD constituant la collection Sibérie sur le label Buda Musique, et dont la publication s’est étalée de 1992 à 2011.

Enfin, en 2012, Henri LECOMTE a synthétisé ses recherches au sein d’un ouvrage paru aux éditions Delatour, Les Esprits écoutent. Musiques des peuples autochtones de Sibérie, qui s’avère être le premier live en français proposant un panorama des expressions musicales de 34 peuples autochtones vivant sur cette surface à priori peu hospitalière de quelque 13 millions de km².

Pour accompagner et compléter cet ouvrage, en lieu et place d’un coffret qui aurait réuni les 11 CD précédemment publiés, il a été décidé de réaliser un double CD, format plus digeste et synthétique qui, à défaut d’être écouté par les esprits, sera au moins plus facilement écouté par les auditeurs attirés par le sujet. Son contenu a été structuré de la même manière que l’ouvrage, c’est-à-dire qu’il regroupe les enregistrements en fonction des grandes familles linguistiques de ces peuples.

Le premier CD est consacré aux peuples de langue ouralienne (les Khanty et les Mansi, du groupe linguistique finno-ougrien, et les Nénètse, les Nganassane et les Selkoupe, du Finistère arctique, appartenant au groupe samoyède), ainsi qu’aux populations de langue louoravetlienne (les Korjak de Kamtchatka et les Tchouktche/Čukč de Kolyma), de langue youkeskale (les Youkaguir de Kolyma), et de langue paléosibérienne (les Nivkh de Sakhaline) ; tandis que le second CD regroupe les peuples de langues altaïennes (toungouso-mandchous, türk et mongol).

Ce panel de 18 peuples permet de découvrir différents types de chants, soit solo, soit collectifs, masculins ou féminins : chants de louanges, chants de lamentation, chants tirés de contes, chants pour la cueillette des baies, berceuses, chants « animaliers », mais aussi des épopées et des chants rituels (dont un monumental rite pour écarter le suicide des jeunes chez les Nganassane, un rituel bouddhique tantrique chez les Bouriates) ou encore des chants accompagnant des danses (la longue danse en rond « osuhokhaï » des Yakoutes/Sakha).

Certains de ces chants sont strictement a capella, d’autres sont accompagnés d’instruments, tel le tambour khendir, les tambours sur cadre jarakh ou zja zjaj. D’autres plages encore sur ce double album sont strictement instrumentales, offrant à écouter de la guimbarde khomus, de la guimbarde à traction kanga, de la flûte komurgaï, de la cithare sangkyl’tap, de la harpe taryg, de la vièle tyn’gryn, ou bien encore une poutre musicale (!) ou un altérateur de voix.

La variété typologique des sélections retenues illustre à merveille la richesse des expressions vocales et musicales de ces peuples dont la culture reste fort peu connue et explorée.

À la différence des livrets qui accompagnaient les 11 CD de la collection Sibérie, fort documentés et érudits mais peu avenants sur le plan formel, le livret de ce double CD présente avec beaucoup de clarté et tout en couleurs chaque sélection (avec mention des noms des « artistes », des lieux et dates d’enregistrement, et traduction en français et en anglais des chansons – même si les caractères sont minuscules !) et richement décoré sur le plan iconographique.

Le remarquable travail de Henri LECOMTE défriche un terrain gigantesque en termes purement ethnomusicologiques, et on souhaite qu’il suscite d’autres vocations.

Label : www.budamusique.com

Stéphane Fougère

 

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