Les Utopies sporadiques de Jannick TOP

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Les Utopies sporadiques de Jannick TOP

En juillet 2001, un nouveau label français indépendant a attisé la gourmandise des amateurs de la scène zeuhl et post-magmaïenne : Utopic Records, créé à l’initiative du renommé compositeur et multi-instrumentiste marseillais Jannick TOP, ancien élève de Pierre HENRY et ésotériste avéré. En un an à peine, le label a déjà publié six CD regroupant des enregistrements live rares de différentes formations dont TOP a fait partie des années 1970 à aujourd’hui, ainsi que des inédits de studio.

L’occasion était trop belle de réviser un peu le parcours de celui qui a souvent été perçu comme l’alter ego cabalistique de Christian VANDER. Ces empreintes digitalement ressuscitées offrent en effet un éclairage sur le passé et suscitent une mise en interrogation de l’avenir de tout un genre musical qui occupe depuis une trentaine d’années une place de choix dans le vaste chaudron des “musiques nouvelles” et transversales.

Les bandes de concerts et les enregistrements studio inédits présentés dans les six CDs publiés par Utopic Records couvrent les “actes” musicaux du “vrai” Jannick TOP, en tout cas celui dont tous les séides de la zeuhl ont envie de se rappeler, “ẀAHRḠENUHR REUḠEHLEM^ËSTEH”, le guide spirituel du peuple d’Ork, un satellite de Kobaia…

Pour l’essentiel, ces archives sonores couvrent la période entre 1974 et 1981, mais aussi celle de son retour en 1997-98. Ses tout débuts dans MAGMA (1973-74) ne sont donc pas représentés, pas plus que sa participation, juste avant d’intégrer le groupe de Christian VANDER, à celui d’André CECCARELLI, TROC, ni ses collaborations à des groupes plus obscurs à la même époque. (On se souvient que le label Legend Music a exhumé des bandes du groupe NYL avec Jannick TOP, par exemple.)

Rappelons que la première trace d’enregistrement d’une composition originale de TOP figure sur l’album Köhntarkösz de MAGMA (1974) et que sa plus célèbre est contenue dans l’album Üdü Ẁüdü (1977). On peut dire sans trop exagérer qu’il ne s’agit là que d’une petite partie de l’espace compositionnel que TOP a cherché à concevoir. Surtout célèbre pour l’originalité de ses trouvailles sonores – puisqu’il a accordé sa basse électrique sur le même accord qu’un violoncelle, mais un octave plus bas (Do grave, Sol, La, Ré), au lieu du traditionnel accord en Mi –, Jannick TOP, outre qu’il est multi-instrumentiste et possède un singulier timbre de voix, n’a peut-être pas encore été suffisamment apprécié pour ses talents de compositeur. D’où la raison d’être de ces documents sonores…

Jannick TOP – Soleil d’Ork
(Inédits 1974-76)

Attendu depuis quelque 25 ans, voici ni plus ni moins le premier album solo de Jannick TOP. La perspective d’enregistrer un album sous son nom, TOP l’avait eu déjà vers 1975, dans la foulée de la parution de son premier 45 Tours. On avait même chuchoté dans les milieux autorisés que le disque sortirait sur un label nommé Utopia Records… Puis le messager d’Ork s’est transformé en étoile filante… Gageons que la parution de ce recueil de compositions de Jannick TOP et que la création du label Utopic Records correspondent à une volonté manifeste de ressusciter un mythe qui n’a jamais été totalement oublié par les “guerriers de la zeuhl”…

Tout ce qu’il vous a toujours fallu savoir sur les compositions de Jannick TOP durant son pèlerinage dans la galaxie magmaïenne, mais qui n’avait pas encore été révélé ou si peu, voilà la raison d’être de ce Soleil d’Ork. Toutes ses compositions majeures, connues ou non, y figurent peu ou prou. Cela commence par les deux morceaux du 45 Tours de Jannick paru subrepticement en 1974 et devenu un objet de culte autant que de collection : Epithecantropus Erectus et Utopia Viva, présentés dans leur version intégrale. Cela signifie que les versions gravées sur 45 Tours à l’époque ne l’étaient pas (probablement parce que le Maxi 45 Tours n’existait pas encore…) Le premier morceau est une prime ébauche du légendaire opus De Futura, tandis que le second, aux allures “disco-zeuhl”, n’aurait pas déparé sur la première façe de l’album Üdü Ẁüdü de MAGMA. Nous avons de même droit à la version “longue” (soit neuf minutes) de Mekanik Machine, déjà paru sur la compilation Simples de MAGMA, mais en version écourtée. Il faut croire que le format 45 Tours n’était décidément pas adapté à l’esprit et à la durée des compositions de TOP…

Tout naturellement, on retrouve dans ce recueil les classiques Soleil d’Ork et De Futura, tous deux des fragments (encore cette histoire de durée !) d’une trilogie qui n’a jamais vu intégralement le jour. Les versions présentées ici sont inédites, il s’agit de démos dans lesquelles tous les instruments et voix sont entièrement joués ou presque par Jannick TOP. Soleil d’Ork y gagne en durée (encore et toujours…), en épaisseur et en épuration incantatoire. Peut-être du fait que Jannick y tient quasiment tous les instruments, la version démo de De Futura n’est quant à elle pas aussi dynamique que la version magmaïenne de l’album Üdü Ẁüdü, mais réserve son lot de surprises, avec notamment son introduction cauchemardesque qui mêle d’authentiques geignements de foetus à une récitation en allemand de « Notre Père ». (Dans le premier tirage de ce CD, il était fait mention de la présence de Richard PINHAS à la guitare sur cette version de De Futura, mais ce crédit a disparu du pressage ultérieur.)

Enfin, au chapitre des inédits suprêmes, il y a Glas, un morceau pour basse qui préfigure presque les productions dark wave par son climat funèbre, et une version courte mais dense, en tout cas sublime de puissance et de discipline, de la Musique des Sphères enregistrée sur le tard (en 1980) mais dans des circonstances singulières narrées dans le livret et qui voit l’inattendue participation des tambourinaires sénégalais du célèbre Doudou N’DIAYE ROSE. Voilà une rencontre fortuite que l’on aurait aimé voir se prolonger, sur scène par exemple, tant le cycle percussif des Tambours de Dakar renvoie l’écho d’une mystique qui se combine admirablement avec le climat de complainte céleste du morceau de Jannick.

À bien des égards, cette astucieuse compilation s’impose comme l’indispensable complément à Üdü Ẁüdü. Écouter Soleil d’Ork, c’est bien entendu se replonger dans une époque, mais aussi dans un univers qui n’avait été qu’entrouvert par le groupe de Christian VANDER. Toutes les pièces retenues ici exposent la face cachée d’une période de l’histoire de ce qui a été baptisé la musique zeuhl. C’est le leg de TOP à un combat pour éveiller les consciences à une certaine dimension spirituelle de la musique.

VANDERTOP – Paris 76 //
Best on Tour 76

Jusqu’à présent, l’existence de VANDERTOP n’avait pas été consignée sur disque, tout au plus signalée par le logo qui figure sur la pochette arrière du disque Üdü Ẁüdü, enregistré en mars 1976. Cela suffit à définir l’étroitesse des liens de cette formation avec l’histoire de MAGMA. Rappelons que Jannick TOP avait quitté MAGMA fin 1974 et qu’il n’a rejoué avec Christian VANDER qu’en octobre 1975, à l’occasion de la seule et unique représentation de l’UTOPIC SPORADIC ORCHESTRA, dirigé par Jannick, au festival Nancy Jazz Pulsations. MAGMA ayant été lui aussi pressenti pour jouer à ce festival, la confusion s’est quelque peu installée dans les esprits quant à l’identité de cet orchestre utopiquement sporadique (ou le contraire).

Cette représentation a cependant scellé les retrouvailles entre Christian et Jannick, et leur envie d’élaborer ensemble un nouveau projet musical s’est d’abord concrétisée avec la participation de TOP, à la fois comme bassiste et comme compositeur, à l’album Üdü Ẁüdü. Mais MAGMA s’étant dissous à l’époque où le disque est sorti (septembre 76), il a été convenu que le projet commun du bassiste et du batteur prenne le nom VANDERTOP. Cette formation, qui intégrait également Klaus BLASQUIZ, Gabriel FEDEROW, Michel GRAILLIER et Didier LOCKWOOD (à peu de choses près la formation précédente de MAGMA !), n’a duré que le temps d’une tournée de deux mois (octobre-novembre 76), principalement dans le sud de la France et, en point d’orgue, une dizaine de jours au Théâtre de la Renaissance à Paris fin octobre et début novembre.

Le premier volume d’archives paru sur Utopic correspond à l’un de ces concerts parisiens, celui du 2 novembre. Nous n’avons malheureusement pas droit au concert complet, mais à une sélection de titres. Celle-ci comprend deux morceaux composés par Christian VANDER et deux composés par Jannick TOP ; comme ça, pas de jaloux ! On se retrouve donc avec l’inévitable et inusable Hhaï, déjà maintes fois représenté sur les albums live de MAGMA, et amputé ici du morceau qui lui servait d’introduction, Ëmënhtëhtt-Ré. Plus rare est le dégingandé Tröller Tanz, dont il n’existait aucune version live “officielle”. Mais la part belle a été faite aux compositions de Jannick, dont les notes de livret nous rappellent souverainement qu’elles remplissaient « la moitié du programme » des concerts de VANDERTOP (l’autre moitié comprenant entre autres Mekanïk Destruktïw Kommandöh !).

Il était impensable de ne pas voir figurer De Futura dans le répertoire. C’est sans doute la plus populaire des compositions de TOP, au point qu’elle a été jouée par MAGMA avant même l’enregistrement de Üdü Ẁüdü (cf. le concert à l’Opéra de Reims, paru dans la collection AKT de Seventh Records), puis jusqu’en 1977 et reprise en 1996. Mais c’est la première fois qu’elle apparait sur CD en version live jouée avec son créateur en personne ! S’étalant sur 25 minutes, l’interprétation de De Futura livrée ici présente des similitudes avec celle du concert de Reims. Il faut croire que la version “ultraspeedée” sur Üdü Ẁüdü constitue une exception…

L’intérêt suprême de ce disque live tient cependant à la présence d’une autre pièce dantesque de Jannick dont il n’existait jusqu’à présent aucune version sur disque, la mythique Musique des Sphères ! Nul doute qu’à son écoute, beaucoup se demanderont comment cette pièce n’a pu voir le jour auparavant. Sa lente introduction, avec les spirales lugubres et spectrales des claviers, ponctuée par des notes sentencieuses de basse récurrentes, crée un climat envoûtant et science-fictionesque du plus bel effet. S’immiscent bientôt des mantras imprécatoires proférés par BLASQUIZ, sur lesquels s’ébroue la paire rythmique “vandertopienne”. Puis, une fois le terrain chauffé, Jannick se lance dans un chorus magistral et possédé qui correspond à lui seul à près de la moitié du morceau !

Il est à noter que le rôle du guitariste Gabriel FEDEROW est sur ces deux pièces de TOP assez minimal, et celui de LOCKWOOD quasi inexistant. Il est toutefois difficile de discerner toutes les subtilités des arrangements sur le répertoire ici exposé puisque le son est hélas relativement médiocre, mat et caverneux, comme tout bon disque pirate qui se respecte. Et quand bien même la sélection de titres retenue est de premier ordre, il sera pénible pour l’auditeur curieux mais pas nécessairement fanatique de goûter toute la dimension tant spirituelle que simplement musicale des sphères vandertopiennes. On serait tenté de déclarer à propos de ce disque, en paraphrasant le sticker collé sur un autre disque bootleg “officiel” de MAGMA, que son intérêt « ne réside pas dans sa technique, mais dans sa musique » (sic)…

Dans sa deuxième fournée d’archives, Utopic Records a publié un second volume d’enregistrements live de VANDERTOP. Là où l’on s’attendait à entendre la seconde partie du concert parisien, c’est en fait à un Best on Tour 76 que l’on a droit. Faut-il en déduire que le premier volume n’avait qu’un répertoire de seconde zone ? Non point, puisque le répertoire de cette compilation, qui comprend des sélections de concerts à Antibes, Toulon et d’autres dates parisiennes, est identique au Paris 76, à un titre près !

Hhaï a été remplacé par Mekanik Zaïn, autrement dit un extrait non avoué (mais quand même) de Theusz Hamtaahk, plus précisément le final que l’on retrouve dans la version BBC de 1974 (cf. AKT XIII). Avoir parachuté tel un OVNI “roswellien” ce final en ouverture de ce “Best of” est pour le moins incongru et insensé ! Quant au son, il est un poil plus clair que sur le Paris 76, ni mieux ni pire.

Résolument redondant et de qualité sonore implacablement rebutante, ce nouveau volume n’attirera malgré tout que les collectionneurs récidivistes, ceux dont la jubilation tient par exemple à l’obtention de la toute première version live de la Musique des sphères du fait de son intérêt historique, et ce quelle que soit la qualité d’enregistrement. Les accrocs pourront toujours s’amuser à comparer les versions des pièces présentées sur chaque CD, car il y a de menues différences dans leur interprétation. Le fan sera cependant en droit de se demander pourquoi, après deux CD live de VANDERTOP, il n’a toujours pas droit au répertoire complet des concerts donnés par cette formation.

UTOPIC SPORADIC ORCHESTRA – Nancy 75

Voilà une autre archive dont la valeur tient essentiellement au caractère exceptionnel et unique du moment d’histoire qu’elle relate et, corollairement, qu’elle démystifie. L’UTOPIC SPORADIC ORCHESTRA est une formation éléphantesque (18 musiciens) dirigée par Jannick et qui ne s’est produite sur scène qu’une seule fois, au festival Nancy Jazz Pulsations le 17 octobre 1975, pour interpréter ce qui était alors une unique pièce inédite du bassiste-compositeur. Ce n’est un secret pour personne, De Futura (Hiroshima) est un opus qui a grandement contribué à assoir la légende et le succès de MAGMA, au point de se confondre avec sa mythologie. Il est vrai que De Futura a fait de Üdü Ẁüdü l’album de référence que l’on sait. Mais ce morceau n’appartient pas à proprement parler à l’utopie de Kobaïa, mais bien plutôt à celle du peuple d’Ork, dont Jannick TOP est le conteur attitré.

Depuis longtemps, toutes sortes de rumeurs ont circulé autour de cet “avènement” live, au point d’occulter la véritable paternité de l’œuvre et du projet. Dans un entretien de l’époque, Jannick TOP rapporte que De Futura a été ainsi présentée comme une œuvre conjointement écrite par lui, Christian VANDER et Bernard LUBAT ! Il a également été dit que l’UTOPIC SPORADIC ORCHESTRA était dirigé par Christian VANDER et Georgio GOMELSKY.

Mais le mythe s’est surtout cristallisé sur les musiciens présents ce soir-là. À la faveur de souvenirs embués de la part de certains spectateurs ou d’un délire d’interprétation de quelque fans tardifs, il a été déclaré que l’orchestre contenait en son sein une trentaine de musiciens issus des groupes MAGMA, ZAO, HAMSA, PERCEPTION, le Quatuor MARGAND, CONFLUENCE et même HENRY COW ! Ce dernier jouait il est vrai le même soir au festival nancéen… Mais il faut se rendre à l’évidence, tout cela n’était qu’affabulation. En fait, la plupart des musiciens impliqués dans l’interprétation de la première de De Futura sont restés d’illustres inconnus, à l’exception évidemment de ceux de MAGMA (Christian et Stella VANDER, Didier LOCKWOOD, Gérard BIKIALO), et éventuellement de Jean SCHULTES, auteur d’un tube passager dans les années 1980, du violoniste Michel RIPOCHE et du guitariste Denis LABLE (qui a joué avec Francis CABREL, entre autres).

Ce CD permet donc de goûter la version live originelle de De Futura, version qui se caractérise par sa forme… orchestrale bien sûr et donc surtout pour ses arrangements inédits, mettant notamment en valeur des interventions de guitare électrique et autres petits détails distinctifs. À la version jouée ce 17 octobre 1975 s’ajoute de plus la version jouée la veille, soi-disant en répétition (apparemment publique puisqu’on y entend des applaudissements !), et l’on se plaira là aussi à comparer les deux versions. Celle de la répétition est du reste totalement inédite (même en bootleg) et s’avère être plus clairement audible que la version live. Du fait que la durée de De Futura s’y prêtait assez bien, Utopic Records a aussi fait paraître ce disque en 33 Tours, histoire de créer un “collector” de plus.

Toutefois, la version CD offre une sorte de troisième face bonus avec trois pièces sans commun rapport avec l’UTOPIC SPORADIC ORCHESTRA, mais qui ravira les fans de Jannick TOP bassiste : deux versions du célèbre chorus de basse KMX E XII, l’une extraite d’un concert de MAGMA en février 75 et l’autre en 74, et, histoire d’enfoncer le clou, une autre version de la Musique des Sphères tirée de l’un des concerts de VANDERTOP au théâtre de la Renaissance en 76. Hélas, il s’agit d’une version tronquée, privilégiant la partie dominée par le chorus de basse, et ce, afin de rester dans la logique des deux autres morceaux bonus.

FUSION – Paris 80

LOCKWOOD, TOP, VANDER, WIDEMANN : une réunion de “all-stars” magmaïennes à l’aube des années 1980 ? Voilà qui flairait la nostalgie prématurée ou l’opportunisme précoce, d’autant que le nom du quartet, FUSION, induit une continuité conceptuelle avec MAGMA. Il n’en est évidemment rien, puisque les quatre musiciens puisaient ici dans leurs racines jazz (coltraniennes et davisiennes en premier lieu) pour développer un jazz-rock certes on ne peut plus archétypal, mais indéniablement vibrant.

Les acquis des années 1970 (MAGMA évidemment, mais aussi TSUNAMI pour Benoît WIDEMANN et ALIEN pour Christian VANDER) ont évidemment laissé des traces, ou plutôt des braises, bien brûlantes. Par conséquent, et bien que soigneusement paré de tous les clichés du genre possibles et imaginables, le jazz-rock de FUSION transcende bon nombre de productions du même genre à l’époque et a même pu laissé croire que l’exploitation du genre pouvait encore lui ouvrir de nouveaux horizons. C’était la première fois depuis VANDERTOP que Jannick et Christian se retrouvaient pour jouer ensemble, et l’on veut bien croire que ce nouveau terrain de jeu, débarrassé des anciennes querelles de “leadership”, les a particulièrement motivés. L’existence de FUSION a toutefois été de courte durée.

Créé à la fin de l’année 1980, le quartet s’éteindra après la sortie de son unique album éponyme produit par le manager de Didier LOCKWOOD, Jean-Marie SALHANI. Le groupe est mort de ne pas avoir été suffisamment sollicité pour tourner, mais son empreinte dans les esprits est resté suffisamment forte pour lui permettre de refaire sporadiquement (mais non utopiquement) surface en 1995 et en 1996. (Et, non, le quartet ne s’est pas rebaptisé “VOLCAN” ou “BRAISES” !)

Ce CD contient donc un enregistrement de l’un des concerts donnés dans la boîte de jazz parisienne le Riverbop en décembre 1980. De qualité satisfaisante quoique sans éclat, il permet de faire plus ample connaissance avec le répertoire scénique de FUSION, qui comportait pas mal de reprises (mais pas de réels inédits à signaler !). Cela démarre avec un morceau surchauffé et haletant de LOCKWOOD, Fast Travel, et on poursuit avec deux morceaux de TONY WILLIAMS LIFETIME : le Going (ou plutôt Coming…) Back Home composé par Jan HAMMER et Fred, écrit par Allan HOLDSWORTH. Au moins, on situe vite de quoi il retourne !

Seulement deux morceaux de l’album studio de FUSION se retrouvent dans ce set, et leurs versions valent franchement le détour : 767 ZX est presque deux fois plus long, et l’épique GHK go to Miles atteint la demi-heure (et non onze minutes, comme indiqué bêtement sur la jaquette !). Tortueux, imprévisible, audacieux et intense, ce morceau constitue assurément le sommet de FUSION, et son impact est encore plus énorme en live. À l’heure où l’album studio de FUSION n’est manifestement plus disponible en CD (bien que réédité deux fois), il est bon de voir apparaître une trace de ses trop rares performances scéniques. Encore une histoire qui s’est arrêtée trop tôt…

STS – Paris 98

Un an après la réactivation par Christian VANDER de la forme électrique de MAGMA, Jannick TOP fait lui aussi son retour à la croisée des scènes jazz-rock et musiques nouvelles avec un nouveau trio composé du batteur Claude SALMIERI et du saxophoniste Eric SEVA. SALMIERI, TOP, SEVA : autrement dit, STS. Augmenté du guitariste Thibault ABRIAL, le groupe écume les clubs et certains festivals de France et de Belgique durant l’année 1998, avec en point d’orgue quelques dates au Baiser salé, à Paris, où est enregistré live une suite orchestrale inédite de Jannick, Système solaire. Parue sur un CD entièrement auto-produit, cette suite de neuf thèmes liés chacun à une planète (tiens, voilà qui rappelle Gustav HOLTZ…) confirme l’ambition du bassiste à revenir à une musique originale, intense et inspirée par des idéaux semblables à ceux qui ont donné vie à ses travaux avec VANDER.

C’est une période faste en termes de créativité pour Jannick TOP puisque, en dépit du départ de Thibault ABRIAL, STS se produit de nouveau au Baiser salé en 1998, six mois après ses premières dates au même endroit, pour présenter une nouvelle suite orchestrale : Spirales. Un nouveau guitariste a rejoint le trio, il s’agit de Matthias DESMIER, que l’on a pu entendre au sein du FORGAS BAND PHENOMENA.

Inspirée par les danses circulaires et extatiques des derviches soufis, la suite Spirales est constituée de trois mouvements divisés en sept pièces. Après une introduction pendant laquelle Jannick superpose et fait tourner en boucle des séquences rythmiques de basse, un thème exposé au saxophone sert de base à des développements solistes de saxophone et de guitare, soutenus par une basse et une batterie en perpétuelle effervescence, créant un crescendo dans l’intensité. Puis, une nouvelle séquence éthérique à la basse précède un nouveau développement sur un mode obsessionnel et grisant aux relents “spiraliques” orientaux.

C’est à une danse intérieure et mystique qu’est convié l’auditeur, au point que le label, en publiant cet enregistrement annoncé et attendu depuis presque quatre ans, a présenté Spirales comme la suite logique de De Futura ! La forme en est cependant différente, et le style plus nettement connoté jazz-rock. Mais si l’on passe outre le caractère périlleux de cette affirmation qui pourrait générer des attentes déçues, nul doute que Jannick TOP a trouvé en STS un véhicule tout à fait adéquat pour exprimer une richesse créative que l’on aurait pu croire évaporée après tout ce temps d’inactivité. Il n’en est heureusement rien.

Et après ?

En publiant ces six premiers CDs, le label Utopic dresse un éloquent bilan du parcours de Jannick TOP en tant que compositeur et, en filigrane un brin appuyé, encourage grandement à réévaluer l’apport de Jannick TOP à la cause zeuhlienne. Car c’est évidemment son implication dans l’aventure MAGMA et sa complicité spirituelle et artistique avec Christian VANDER qui ont été exploités en premier lieu. On aura néanmoins remarqué que, pour l’instant, le label n’a livré aucune archive relative à la première époque de Jannick TOP au sein de MAGMA, soit de 1972 à 1974, sans doute pour des questions de droit. De ce fait, hormis le CD Soleil d’Ork, qui constitue un “Young Person’s Guide” idéal à l’univers compositionnel du bassiste, les deux CD live de VANDERTOP et celui de l’UTOPIC SPORADIC ORCHESTRA risquent d’être les plus prisés du label, car ils combleront le moindre fan de MAGMA soucieux d’éclairer sa lanterne sur l’histoire “parallèle” du groupe. La qualité sonore relativement limitée de ces enregistrements ne sera certes pas un handicap pour ledit fan, qui en a entendu probablement d’autres. Mais il y a lieu de rester dubitatif sur la façon dont le label gère son fonds de commerce.

L’aspect bootleg officiel de ces CDs (que renforcent moult erreurs navrantes dans la rédaction des livrets et des jaquettes…) peut en effet dissuader les néophytes ou les “non-encore-totalement-initiés” à se procurer ces documents sonores, en dépit des très doctes notes contenues dans les livrets. Se pose également le problème de la sélection du contenu des albums. La frappante “jumellité” des deux CDs de VANDERTOP est en ce sens critiquable, de même que tous ces doublons et ces charcutages que l’on a relevés ici et là, alors qu’on aurait plutôt espéré écouter des concerts complets. C’est comme si le label nous laissait entendre qu’il a de la matière à (re)vendre, mais qu’il ne la livrerait qu’au compte-gouttes, et selon des critères conceptuels édictés surtout par une nécessité de pérennité commerciale.

Car au fond, on peut aussi se demander si le label est amené à durer longtemps avec la perspective qu’il s’est définie. Il est vrai que sa production a démarré sur des chapeaux de roues, à raison de trois CDs tous les six mois, là où la collection AKT de Seventh Records, dont la matière est en théorie plus riche, n’a fourni qu’une quinzaine de références depuis presque dix années d’existence ! Toutes les étapes importantes du parcours de Jannick TOP ont pourtant déjà été couvertes. Que reste-t-il donc à découvrir, en dehors des bandes intégrales de tous les concerts de VANDERTOP et de FUSION, ou une sélection de “korusz” de basse de Jannick tirés de concerts de MAGMA ? Exceptés la Musique des Sphères et Glas, existe-t-il d’autres compositions inédites de Jannick TOP de la même époque ?

Toutefois, l’ambition du label Utopic ne se résume semble-t-il pas à la publication de bandes de la “glorieuse époque”. Un nouveau CD et un single (si, si !) du groupe STS sont ainsi annoncés. Il s’agit d’une nouvelle formation comprenant, outre Jannick TOP, Éric SEVA et Matthias DESMIER, Paul BESNIN, Fabien COLELLA, et rien moins que Christian VANDER en lieu et place de Claude SALMIERI. Du coup, STS signifierait “Spirit To Spirit” !

Par ailleurs, Jannick TOP aurait annoncé la création d’un projet mêlant grand orchestre et groupe électrique, sorte d’UTOPIC SPORADIC ORCHESTRA nouvelle mouture, qui jouerait enfin la très mythique trilogie musicale dont font partie De Futura et Soleil d’Ork. Les livrets de certains CDs d’Utopic ont de plus relayé ces informations, insistant sur l’imminence des retrouvailles artistiques de TOP et de VANDER. Après un rendez-vous manqué en avril 2002, des concerts de STS sont annoncés pour octobre. Quant au méga-projet évoqué ci-avant, il faudrait attendre 2003 pour en voir la concrétisation… La patience est à compter parmi les vertus de tout partisan de la musique zeuhl…

Précisons pour finir que Utopic Records s’est également donné pour tâche de publier des bandes d’artistes « européens, américains et japonais présentant entre eux des affinités musicales » (sic). Sont ainsi prévus des inédits de Jean-Luc CHEVALIER (alias GORGO), la réédition revue et augmentée de l’unique 33 Tours du groupe TROLL, dans lequel ont officié bon nombres de musiciens de MAGMA (mais non Jannick TOP), et un volume d’inédits du même TROLL. Jusqu’à présent, il n’y avait que sur la compilation Enneade parue sur Musea que l’on pouvait trouver une trace numérique de ce groupe.

Le label Utopic tend donc à élargir ses horizons, quitte à faire de l’ombre à d’autres labels spécialisés comme Soleil Zeuhl, après en avoir fait à Seventh Records. En tout cas, ces parutions sont pain béni pour le fan zeuhlien attitré ! Reste à espérer que l’exploitation des caves de la zeuhl et de ses couloirs attenants, qui finira bien par tourner court tôt ou tard, engendrera un nouvel élan créatif dans ce domaine et nous gratifiera de productions réellement nouvelles…

Réalisé par Stéphane Fougère
(Article original publié dans TRAVERSES N°11 – juin 2002)

NDLR : Les albums et les projets annoncés dans le dernier chapitre de cet article n’ont finalement jamais vu le jour. En dehors des disques chroniqués ci-dessus, le catalogue du label Utopic Records ne s’est enrichi que sporadiquement (!), avec la sortie en 2004 d’un nouveau live de STS (Live 2000) et en 2008 avec le nouvel album de Jannick TOP, Infernal Machina (sur lequel nous reviendrons…).

 

 

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