Magma, décryptage d’un mythe et d’une musique – Philippe GONIN

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Magma, décryptage d’un mythe et d’une musique –
Philippe GONIN
(Le Mot et le Reste)

En quarante ans de carrière dévouée à la cause des musiques “autres”, MAGMA n’avait fait jusqu’à aujourd’hui l’objet que d’un seul ouvrage, celui d’Antoine de CAUNES paru en 1978. Il fallait une mise à jour, et ce livre en fait désormais office. Sauf qu’entre-temps il y a eu la création de la maison-mère impériale, le label Seventh Records ; puis de nombreux sites et blogs ont germé sur la toile, offrant au novice comme au guerrier aguerri de sérieuses et pointilleuses informations de toutes natures sur l’histoire, l’univers et l’œuvre de MAGMA.

Des cénacles de “fans hardcore” se sont constitués pour célébrer et promulguer la parole de Christian VANDER, ou simplement pour échanger des impressions, aussi variées que virulentes. D’où l’impression souvent ressentie par de simples curieux d’entrer en MAGMA comme dans un univers parallèle, une communauté farouche régie par des “gardiens du feu” indéniablement incollables sur la genèse des compositions magmaïennes, les origines du mythe de Kobaïa, les motivations profondes de VANDER ou la couleur des chaussettes du bassiste. Et voici que débarque de façon impromptue ce Magma !

Son auteur, Philippe GONIN, n’est pas plus connu que ça des services d’immigration de Kobaïa, mais il est manifestement passionné par MAGMA et il a un CV de musicien doublé d’un musicologue universitaire. Fatalement, la gent fanatique s’attendait à une analyse érudite et exigeante de l’œuvre magmaïenne, comme le laisse entendre le sous-titre de l’ouvrage, Décryptage d’un mythe et d’une musique.

La lecture des premiers paragraphes fait déchanter quelque peu : la biographie du groupe accumule les faits divers, les lacunes, les erreurs, les grands écarts  chronologiques, les digressions et les hors-sujets (notamment quand sont évoqués les parcours de certains musiciens après qu’ils ont quitté MAGMA). Manifestement, cette partie cherche à attirer un lectorat candide qui ne saurait rien ou presque de MAGMA, mais qui ne risque guère d’y capter grand-chose étant donné la nature tentaculaire de l’histoire du groupe. On est loin du ton de la thèse universitaire, mais plus proche d’une édition vulgarisatrice « …pour les Nuls ».

La suite de cette première partie relève la barre, traitant des sources d’inspiration de la musique et du mythe kobaïens. Sont donc convoqués les inévitables COLTRANE, SANDERS, STRAVINSKY, WAGNER, ORFF, les folklores est-européens collectés par BARTOK, la soul music, le gospel et… Blake et Mortimer ! C’est bien vu, mais un peu court. D’autres influences auraient mérité d’être mentionnées.

Suit une autre chapitre tout aussi intéressant sur la cosmogonie de MAGMA, où il est question de la “nécessité intérieure” (selon KANDINSKY) de VANDER, de l’ésotérisme de Jannick TOP, du rapport au rite et à la transe, de la place de l’image et de la théâtralisation chez MAGMA, de ses épopées conceptuelles, et de l’art de la composition.

La seconde partie est consacrée aux opus discographiques, les albums studio comme les archives live de la série AKT, dûment décortiqués et analysés. Mais là encore, on se perd en conjectures sur la direction que veut prendre l’auteur, tant son discours semble partir dans plusieurs directions à la fois, selon qu’il traite de la genèse et du contenu d’un disque, de l’histoire d’une œuvre (ce qui n’est pas forcément la même chose), ou qu’il évoque le regard de la presse à l’époque sur chaque disque, ou bien qu’il donne son sentiment personnel sur telle œuvre, ce qui n’apporte pas grand-chose au schmilblick, vu que ses avis subjectifs ne sont étayés par aucune analyse.

Et parce qu’il doit surtout être question de MAGMA, la période OFFERING et les aventures jazz et soliste de Christian VANDER sont évoquées avec un lance-pierres, comme s’il s’agissait d’escapades musicales sans conséquences spéciales. Et là, on se demande si l’auteur n’a pas raté sa cible.

Car peut-on parler de MAGMA sans s’intéresser de près au parcours intégral de sa figure de proue, Christian VANDER ? Et bien que le rôle central de ce dernier ne soit pas ignoré (manquerait plus que ça !), l’auteur a fait le choix d’une relative distanciation vis-à-vis de lui – alors qu’il s’attarde plus volontiers et plus complaisamment sur d’autres anciens musiciens, qui ont certes laissé leur empreinte.

De plus, certaines sources sont mentionnées du bout des doigts, voire avec négligence ou à contre-cœur, tandis que d’autres (notamment des conversations privées) sont étalées alors qu’elles n’apportent pas forcément grand-chose à la compréhension du sujet. L’auteur a de plus repris à son compte des analyses émises sur des blogs ou dans des fanzines sans toujours les citer. Il est vrai que le copier-coller est devenu une pratique courante chez les thésards…

De même, il est fait grand cas de problématiques factices qui auraient pu être résolues avec un travail plus approfondi sur les archives disponibles ici et là et qui contenaient certainement les réponses… ou bien en s’adressant directement au grand “Zebëhn Straïn Dë Geustaah” ! Mais c’est comme si l’auteur avait cherché à éviter de passer à tout prix par la case VANDER, allant même jusqu’à mettre en cause certaines de ses allégations.

Bref, si audacieux soit-il, son angle d’approche – typique du franc-tireur – laisse dubitatif, car rien de très inédit ne débouche de ce décryptage qui prend parfois des vessies pour des lanternes. Mais au moins, on est redevable à l’auteur d’être resté sur le terrain de la musique, plutôt que sur celui des “mythes et légendes” concernant la vie et la pensée supposées de VANDER.

Le réel intérêt de l’auteur pour son sujet a manifestement pâti d’une obligation de “faire vite”, sans doute pour que la publication de l’ouvrage puisse surfer sur l’actualité événementielle du groupe (ses quarante ans) et s’affirmer comme la première sur le marché avant les autres prévues.

Des choix typographiques confus et de regrettables approximations syntaxiques et grammaticales témoignent d’un manque flagrant de relecture globale, sans compter que le style n’égale pas en verve lyrique celui de de CAUNES…

Du coup, on ne sait plus trop à quel public ce livre s’adresse. Le fan indécrottable y trouvera trop d’erreurs ou de lacunes, tandis que le lecteur “tout-venant” ne saura plus à quel aspirine se vouer… Tout au plus permettra-t-il à certains retardataires qui avaient largué la locomotive MAGMA de raccrocher les wagons.

Stéphane Fougère

Site : http://atheles.org/lemotetlereste

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°28 – mai 2010)

 

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