Mieko MIYAZAKI et Suizan LAGROST – Kyoku

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Mieko MIYAZAKI & Suizan LAGROST – Kyoku
(Felmay / Orkhêstra)

mieko-miyazaki-suizan-lagrost-kyokuJusqu’à présent on connaissait Mieko MIYAZAKI en France comme artiste impliquée dans des projets de « world music » à base de musique japonaise, que ce soit avec N’Guyen LÊ et sa création Saiyuki ; son propre trio comprenant l’accordéoniste Bruno MAURICE et le violoniste Manuel SOLANS ; avec le groupe de polyphonies corses VOCE VENTU ; ou avec le joueur de erhu chinois Guo GAN. Mais comme tout musicien issu d’une autre culture qui s’expatrie en Europe, elle se doit aussi, pour satisfaire un souci de légitimité culturelle, de représenter la tradition de son pays et de son instrument (le koto). C’est désormais chose faite avec cet album, dont le répertoire est entièrement constitué de pièces traditionnelles.

La particularité de ce disque de musique japonaise dite traditionnelle, qui le distingue de tant d’autres présents sur le marché, est qu’il est joué par une artiste japonaise expatriée mais que l’on devine rompue à un certain répertoire de koto, et par un artiste qui s’est taillé une solide réputation pour sa maîtrise du jeu de flûte shakuhachi. Il est vrai que Suizan LAGROST a suivi l’enseignement du grand maître Sozan KARIYA, illustre représentant de la célèbre école Tozan. Son autre trait distinctif est d’être à la base un musicien… alsacien !

Bref, le duo à l’œuvre dans cet album est formé d’une musicienne japonaise vivant en France et d’un musicien français jouant d’un instrument japonais. Faut-il pour autant s’offusquer de ce qui pourrait passer aux yeux des plus puristes comme un crime de lèse-tradition ? Ce n’est pourtant pas la première fois qu’un duo comprenant un musicien non japonais s’empare de la musique traditionnelle japonaise. (On pense notamment au disque Kurokami de Rié YANAGISAWA et Clive BELL, paru chez Saydisc.) Et c’est compter sans l’impeccable bagage technique et la virtuosité de haut vol dont font montre nos deux protagonistes. Certes, il ne s’agit pas d’un « field recording » (enregistrement de terrain) capté dans un quelconque et inaccessible temple bouddhiste de la région de Kyoto et faisant entendre des moines à jamais anonymes, seuls détenteurs d’un art en voie de perdition, etc, etc. Ce n’est pas cette carte exotique qui est en jeu ici. Au XXIe siècle, les grands interprètes du répertoire traditionnel japonais ne vivent pas nécessairement au Japon et ne sont pas non plus forcément Japonais, n’en déplaise aux rigoristes.

Ce qui importe donc, c’est précisément les choix faits par Mieko MIYAZAKI et Suizan LAGROST dans leur exposition de cette musique traditionnelle à travers un répertoire constitué de pièces appartenant au genre « sankyoku », soit une musique instrumentale pour koto, shakuhachi et luth shamisen, dont joue aussi Mieko MIYAZAKI, en plus du chant qu’elle assure sur certains morceaux.

Ce qui est nommé musique traditionnelle japonaise correspond à une période très définie de l’histoire du Japon, celle où il s’est coupé du reste du monde et a donc cultivé une sorte de protectionnisme culturel, soit du XVIIe au XIXe siècle (l’ère Edo : 1603-1867). Cette période est illustrée dans ce disque par des pièces d’antiques auteurs comme Kengyo YOSHIWARA (le célèbre Chidori no Kyoku), Ichijuro KOIDE (le non moins réputé Kurokami, une pièce importante du répertoire de shamisen), Ishikawa KŌTŌ (le complexe Yaegoromo) ainsi qu’une œuvre d’auteur « anonyme », transmise de générations en générations par ces moines zen mendiants nommés komusō (Yamagoe).

Mais l’autre partie du répertoire de MIYAZAKI et LAGROST fait la part belle à des compositeurs du XXe siècle reconnus pour avoir bousculer les codes de la tradition musicale japonaise. Les trois mouvements de Ichikotsu de Hozan YAMAMOTO et Meikyō de Seihō KINEYA témoignent de cette époque où la musique japonaise adopte les manières occidentales et est jouée dans des salles de concert au lieu des temples ou des maisons de plaisir d’antan. Et c’est évidemment Michio MIYAGI, grand rénovateur du koto, qui est le mieux représenté avec trois œuvres : Kisha Gokko, Kōrogi et bien entendu le classique Haru no Umi (La Mer au Printemps). L’intérêt que Mieko porte à ce compositeur légendaire est ici pleinement affirmé.

Mieko MIYAZAKI et Suizan LAGROST ont donc choisi d’enregistrer en majorité des pièces classiques-contemporaines relevant de la musique de chambre, de nature donc urbaine, aussi profondes et subtiles dans l’émotion qu’elles sont délicates et difficiles d’exécution – bref, du lourd ! – et qui ont été taillées pour l’écoute purement musicale, le plaisir esthétique au sens où l’on entend en Occident. Mais on remarquera aussi, en fin d’album, une incursion bienvenue dans le genre « min’yō » (chant folklorique), moins connu par chez nous mais non moins appréciable, avec un thème originaire de l’île de Hokkaido, Esashi Oiwake.

Voilà donc une sélection ambitieuse et goûteuse que l’on conseillera à tous ceux qui souhaiteraient découvrir plus avant l’évolution de la musique japonaise pour koto, shamisen et shakuhachi à travers les âges. Ce disque est autant une porte d’entrée idéale pour néophytes éclairés qu’une pépite pour esthètes exigeants.

Label : www.felmay.it

Distributeur : www.orkhestra.org

Stéphane Fougère

 

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