Naïssam JALAL – Quest of the Invisible

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Naïssam JALAL – Quest of the Invisible
(Les Couleurs du son / Tour’n’sol / L’Autre Distribution)

Le premier enregistrement sur lequel on a pu entendre la flûte de Naïssam JALAL était dédié Aux Résistances. C’était l’album du duo NOUN YA. Peu après, ces résistances ont pris une forme plus rythmique, et la flûtiste parisienne d’origine syrienne a appelé son nouveau quintet RHYTHMS OF RESISTANCE. Une décennie et quelques autres expériences musicales plus tard, Naïssam JALAL est passée à un autre stade de son évolution, celui où la résistance ne se fait plus dans les cris, mais dans le murmure, voire dans le silence. Nous la retrouvons donc ici en pleine quête mystique, tâchant cette fois d’atteindre… l’invisible.

Par définition, l’invisible ne se donnant pas à voir, on ne voit pas comment il pourrait laisser des traces… sinon des traces musicales, la musique ayant pour point commun avec le temps d’être un art éphémère, un art de l’instant à recomposer sans cesse. L’instant est cette trace, coincée entre passé et avenir. Ce n’est pas par hasard si la musique a souvent été appréhendée, dans bon nombre de traditions mystiques, comme un moyen d’accéder au divin, donc à l’invisible. Quest of the Invisible contient donc les traces, impalpables mais pas inaudibles, du cheminement introspectif de Naïssam JALAL.

La flûtiste a pris soin de s’entourer de complices qui ne craignent ni le son du silence, ni l’emportement de la transe. Il s’agit rien moins que du contrebassiste Claude TCHAMITCHIAN et du pianiste Leonardo MONTANA. Chacun des artistes est à l’écoute de l’autre, accompagne l’autre, le complète, le soulève, creuse son relief, et trouve encore le moyen de s’accorder quelque moment de déréliction méditative, sans que cela n’entrave la marche de tous vers le but qu’il s’est fixé. Sur ses flûtes (occidentale et orientale – le « ney »), Naïssam JALAL décline ses circonvolutions en laissant parfois échapper quelques émanations vocales entre deux notes soufflées, Claude TCHAMITCHIAN alterne notes caressantes, accrocheuses ou glissantes, selon qu’il joue pizzicati ou à l’archet, Leonardo MONTANA égrène ses touches de piano avec un sens consommé de la discrétion quand il le faut, mais sait aussi monter au créneau, allumer des mèches et ouvrir des brèches quand c’est nécessaire.

Notre trio livre avec Quest of the Invisible une épopée musicale qui se conjugue dans les grands espaces, empruntant les couleurs d’un jazz feutré et velouté tendance ECM, s’imprégnant des élans mystiques d’un John ou d’une Alice COLTRANE et des tentations universalistes d’un Pharoah SANDERS et s’ouvrant aux vents des traditions mystiques extra-occidentales, un peu plus loin sur la Route de la soie… En filigrane s’y trouvent l’inspiration du « mounchid » (chanteur soufi) égyptien Cheick Yassin AL TOHAMI et du maître indien de la flûte bansuri Hariprasad CHAURASIA, deux figures tutélaires de Naïssam JALAL.

En chemin – pour ainsi dire à mi-parcours – le trio s’agrandit en intégrant Hamid DRAKE, dont les subtils phrasés rythmiques au daf achèvent de donner un ton et une couleur fortement orientalistes à cette quête de l’invisible.

On pourrait penser qu’il à là quelque paradoxe à laisser des musiciens imposer leurs marques avec autant de « présence » dans une quête visant au contraire l’effacement. Mais c’est précisément dans cette dynamique que s’inscrit ce trio/quartet. Car si chaque musicien prend le temps d’imposer ses touches stylistiques, il sait aussi se retirer. À certains moments, le piano est bien présent ici, mais se cache là ; la contrebasse monologue à un point du parcours, puis se tait à une autre étape ; les flûtes alternent leur envols d’une pièce à l’autre, puis font abstinence sur un morceau, Naïssam assurant sa présence qu’en ne laissant passer qu’un filet de voix ; et, comme on l’a dit, le daf n’entre en jeu qu’après la mi-temps.

Car oui, cet album se compose de deux CD. Les huit morceaux qui le compose auraient certes pu tenir sur un seul CD, mais alors l’écoute n’aurait pas été la même, et aurait éventuellement pu être plus fastidieuse. Naïssam JALAL a préféré scinder sa quête en deux étapes, accordant à l’auditeur un temps de pause avant d’être à nouveau happé par ses pérégrinations aux souffles grisants.

L’imprégnation mystique de cette quête se fait dans Le Temps, à la faveur d’une Prière, au détour d’un Songe, dans le creux d’une Ivresse ; elle nourrit l’Âme du voyageur en lui faisant écouter le Chant des nuages, là où l’embouchure d’une flûte se transforme en vortex aspirant, en spirale de braise ou toute autre vision épiphanique comme le suggère la peinture de Hassan MASSOUDY qui orne la pochette de ce disque.

Amateurs de suspensions contemplatives aux mouvements amples et vibrants, cette double galette est pour vous !

Stéphane Fougère

Site : www.naissamjalal.com

Label : http://tournsol.net/artistes/

 

 

 

 

 

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