O’TRIDAL – Karrdi Sessions

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O’TRIDAL – Karrdi Sessions
(Paker Prod)

Inusable et intarissable est la scène musicale folk et traditionnelle bretonne. C’est quand on croit avoir tout entendu de ses renouvellements et de ses ouvertures qu’une nouvelle bombe discographique surgit sans crier gare. Mais sans doute pour éviter d’être traité de terroristes, le trio quimpérois O’TRIDAL a préféré miser, si l’on en croit l’illustration de pochette de ce CD, sur l’effet “enfarinage”. C’est salissant quand ça explose, mais c’est moins dangereux qu’un cocktail molotov. Mais n’allez pas croire que cette explosion de farine ne serait que poudre aux yeux (ou aux oreilles) ! Rien à voir non plus avec un numéro de clowns, même si les membres du groupe se sont apparemment bien amusés avec ces photos de livret où ils apparaissent avec la truffe et la tronche blanchies. L’effet O’TRIDAL ne se contente pas de vous ébouriffer en surface, il vous remue aussi en profondeur, et donne un sacré coup de pied dans la fourmilière musicale bretonne.

Ce trio est composé de musiciens qui ont tous eu une expérience musicale dans le monde des bagadoù en plus de s’être commis dans des aventures folk et rock. Le guitariste Thibault NIOBÉ et le percussionniste-batteur Kentin JUILLARD proviennent du BAGAD PENHARS et le flûtiste Yeltaz GUENNEAU est issu du BAGAD KEMPER (et a rejoint récemment le septième collectif issu de la KREIZ BREIZH AKADEMI, HED). Leur combinaison instrumentale est déjà quelque peu atypique dans le paysage trad’ breton, puisqu’elle ne fait intervenir ni biniou ni bombarde, mais comprend guitares acoustique et électrique, bouzouki et lapsteel basse pour le premier, percussions colorées de plusieurs recoins du globe pour le deuxième, et flûte traversière en bois, doudouk et cornemuse écossaise pour le troisième. Un tel instrumentarium donne déjà une idée du caractère évolutif de sa démarche et donne incidemment à O’TRIDAL des allures de HADOUK TRIO qui aurait viré celtique.

Ouverte est donc la musique d’O’TRIDAL qui, si elle s’appuie sur la musique à danser armoricaine et en respecte les codes de manière à ne pas s’aliéner les critiques des mordus de festoù-noz, fait montre d’une culture élargie à d’autres musiques folk (irlandaise en premier lieu, avec cette flûte souvent montée au créneau), aux musiques du monde et aux musiques actuelles de type rock, jazz, blues, funk, etc.

Ce n’est évidemment pas la première fois que pareils ingrédients se retrouvent ainsi mélangés, mais la cuisine concoctée par O’TRIDAL se révèle assez originale et singulière. Ce groupe, formé il y a déjà plus de deux ans, a pris le temps de se confectionner un son qui lui est propre, et qu’il restitue sur ce disque, titré Karrdi Sessions, avec un mixage mitonné aux petits oignons. C’est un son d’aujourd’hui, aiguisé et velouté, charnu et volatile, cerné de lignes claires et de forme diffuses, métamorphiques, qui livre une musique élaborée et organique, alchimique et élémentale, alternant frénésie et apaisement, puissance et subtilité, bref mariant le cuir et la dentelle tout en ajoutant épices et breuvages aux parfums exotiques et secouant le tout avec une vitalité implacable.

Chez O’TRIDAL, les polka, reel, rond, jig, andro, valse, circassien, mélodie et ballade prennent des tournures buissonnières et fantasques et génèrent des pulsations visionnaires dont les titres illustrent la propension à un certain ésotérisme sémillant : Temple Tuk (10/10), Bag Pondaen 58, Genius Loci III, Kemperceili, Blue Lagoon Meloya… On y parle (sans paroles) de baignade interdite, de horde de bisons, de rouge à lèvres, d’îles lointaines, d’étuve masquée, de contrôle douanier, on y célèbre une Samhain lorientaise et on y croise un tuk tuk dans la nuit dublinoise… Quand on sait que ce disque a été enregistré dans un obscur garage quimpérois (“karrdi” signifie garage en breton), on se demande si l’abus de farine n’a pas entraîné quelques effets secondaires… Et quand deux cornemuseux et une bassiste débauchés du BAGAD KEMPER sont conviés à participer à la liesse générale, ça donne un Pibhakerdenn aux vibrations tant irlandaises que métalliques, entre HellFest et EireFest !

O’TRIDAL aurait donc généré une musique à danser du troisième type ? Soit, mais son propos ne s’arrête pas là. D’autres morceaux prouvent également que la musique du trio peut s’accommoder de la voix, et que l’on peut y insérer des mots. Pas n’importe lesquels, bien sûr ; c’est pourquoi le trio a confié cette tâche au truculent bateleur Lors LANDAT, qui fait entendre son timbre dans Hent’ar C’halon, posant son verbe breton sur un thème yéniche dont il amplifie la dimension nomade, et sur Genius Loci III, où il slamme littéralement des images poético-philosophiques en français tout en se doublant en breton à la cantonade. C’est du reste le morceau final qui rassemble aussi les trois autres invités du BAGAD KEMPER, le trio d’origine devenant pour l’occasion un septette lâché à tous vents pour célébrer « le lieu, l’instant.. la vie quoi ! » (sic).

À danser comme à écouter, ces Karrdi Sessions distillent une inspiration aussi vigoureuse que savoureuse qui balaie large et projette haut. De farine tu es fait, à la farine tu reviendras…

Stéphane Fougère

Site : www.otridal.bzh

Label : www.pakerprod.bzh

 

 

 

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