Peter FROHMADER : Bienvenue dans le NEKRO-cosme

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Peter FROHMADER

Bienvenue dans le NEKRO-cosme

[En hommage au compositeur et musicien allemand Peter FROHMADER, disparu le 2 mai 2022 à l’âge de 63 ans, nous rééditons un ancien article de TRAVERSES consacré à cette figure mal connue des musiques électroniques progressives européennes et pourtant très prolifique. Nous espérons qu’il servira aux néophytes de guide initiatique dans son œuvre riche et imposante.]

Artiste complet, multi-instrumentiste (privilégiant surtout la basse), et peintre (il fait lui-même les pochettes de ses disques), Peter FROHMADER est à l’origine d’une œuvre dantesque qui égale celles de Brian ENO et de Richard PINHAS. Si ce dernier peut être présenté comme un luministe, un artiste dont sa musique métatronique est lumineuse, illumine par ces envolées cosmiques (« Nous sommes le silence et la lumière, les derniers luministes, les grands acteurs du Plan » – Les Larmes de Nietzsche, p. 31), FROHMADER est son opposé ; en tout cas, à ses débuts. Sa musique est celle d’un artisan de l’obscurité, d’un ange de la mort. Retranché dans son laboratoire « Nekropolis Studio » à Munich, il façonne une danse macabre, trouvant ses origines dans le gothique, le Krautrock, le jazz, le classique, la musique électronique, ambiante et ethnique (surtout orientale). Pour beaucoup, depuis le terrible Nekropolis Musik Aus Dem Schattenreich en 1981, il est considéré comme « le pape de la musique gothique ». Pour les amateurs de peurs ancestrales, de rythmes bruitistes ou hypnotiques, enfantés par des machines de troisième espèce, TRAVERSES/RYTHMES CROISÉS vous invite à découvrir cet artiste intègre, fidèle à son art, et ami des musiques spéciales.

Histoire d’une découverte

Paris, aux environs de Jussieu, point de ralliement habituel, devenu un rendez-vous cérémonial, amical, pour rédacteurs Traversiens, généralement, sous la pluie : je me rappelle cet instant où mon rédacteur en chef préféré me donna pour la première fois un CD de Peter FROHMADER… Le temps s’est arrêté, gravé à jamais dans ma mémoire, parmi d’autres instants éparpillés dans cette éternité infinie du souvenir. Il s’agissait de l’album Eismeer. Je ne connaissais absolument rien de ce musicien allemand, originaire de Munich, à l’exception de sa collaboration avec Richard PINHAS pour Fossil Culture. Sa musique m’était donc inconnue, et le goût de la découverte m’appela. J’étais intrigué par l’ambiance de cette pochette mystérieuse représentant un fond marin tout droit sorti de l’univers de Jules VERNE. L’écoute d’Eismeer et de ses trois morceaux me déconcerta au début. Les deux plus longs, surtout (Eismeer, Orchestral Crossover) me semblaient difficiles d’accès. Cette succession, tel un puzzle musical, de sons électroniques, gothiques, symphoniques me dérouta, et l’utilisation de rythmes technos ne m’avait pas vraiment séduit.

J’aurais pu tout simplement arrêter là, et rendre ainsi ce CD, évitant par la même occasion de rédiger une chronique. Mais, cela aurait été trop facile, et je décidai de persister en réécoutant de nouvelles fois la « Mer de Glace » (traduction de « Eismeer »), avec pour seul objectif de me laisser imprégner totalement par ces atmosphères, que je trouvais a priori étranges. En fin de compte, au lieu d’être ennuyeux, ce style m’est apparu fascinant et original : comment un musicien peut il arriver à créer un tel canevas sonore ? Comment lui vient l’inspiration ? Ce processus de création, qui aboutit à l’Art ultime, reste et restera une énigme. Être submergé par un univers sonore est un exercice complexe qui nécessite de la concentration, et aussi du temps : et cela n’est pas évident lorsque nous sommes confrontés à des titres qui font plus de 30 minutes. Plus tard, l’acquisition de disques supplémentaires (Macrocosm, Cycle of Eternity, Nekropolis 2) confirma mon avis sur Peter FROHMADER.

Au fil de ses albums, il peint des paysages sombres, effrayants, sans oublier toutefois d’y inclure cette poésie romantique, cette atmosphère gothique-médiévale (Homunculus), propres à cette vieille Europe. La musique de Peter FROHMADER est aussi irréelle qu’un livre oublié et maudit des Temps Anciens : parfaite accompagnatrice pour un Necronomicon ! Elle nous transporte aussi dans des endroits mystérieux (Eismeer), ou dans le Temps, parmi des mondes antiques, peuplés de divinités (Anubis Dance), parfois juste pour nous faire découvrir et apprécier un pays et sa culture légendaire (Armorika, en hommage à la Bretagne). Entre le rêve et la terreur (Culte des Goules), le monde de FROHMADER baigne dans le macabre (le Mal, l’Au-delà, la Mort), la science-fiction, le cosmos, et dans toute cette littérature terrifiante représentée par Edgar Allan POE, H. P. LOVECRAFT, Henry JAMES, Algernon BLACKWOOD. Ses peintures, elles, trouvent l’inspiration parmi les travaux de son ami H. R. GIGER (Alien), BOSCH et GRÜNEWALD.

Sélection discographique

Peter FROHMADER est un formidable créateur de sons. Certains pensent que ses disques se ressemblent, qu’ils expriment toujours la même chose : honnêtement, c’est mal connaitre son œuvre dans son ensemble. Chaque album, depuis les années 1970 jusqu’à maintenant, apporte une pierre de plus à son édifice. Entre Musik Aus Dem Schattenreich et ses créations récentes, il y a une évolution radicale. Par son style très prolifique, axé sur la diversité, le changement, il a su créer une pyramide sonore complexe, intemporelle, immortelle : ballet de la mort (Culte des Goules), symphonies pour basse (Stringed Works), musique ambiante (Armorika, 3rd Millenium’s Choice Vol. 2), gothique (Homunculus), industrielle (Nekropolis 2), Krautrock (Nekropolis 23), techno (Das Ist Alles, 2001).

Devant tout ce choix, il serait bien dommage de passer à côté. Pour les plus curieux, voici une sélection très rapide des albums les plus représentatifs de la musique de Peter : ou comment, à travers sept albums, se faire une idée plus précise de sa musique, de son évolution, de ce passage évident de l’ombre à la lumière.

Nekropolis Musik Aus Dem Schattenreich (Musique du royaume des ombres)
(1979, Ohrwaschl OW 042)

Déjà, le titre annonce la couleur ! Ne parlons pas de la pochette, des plus macabres, montrant un amoncellement de crânes humains. Cet album, contenant 12 titres (dont 4 « bonus tracks ») fait peur, par son atmosphère lugubre, oppressive. Ce disque sent la mort (Krypta). FROHMADER, tenant tous les instruments (basse, fretless basse, guitares, électroniques) propose un voyage inquiétant dans la folie, en passant par le Purgatoire (Fegefeuer), une descente aux Enfers (Hölle Im Angesicht, Höllenfahrt), en sachant que nous ne pourrons pas nous échapper et que l’issue finale est la crypte (Krypta). Il joue sur nos peurs en développant des ambiances métalliques, bruitistes (Hölle Im Angesicht, Fegefeuer), avec cette basse lourde, violente qui prédit que notre tourment sera infini (Unendliche Qual). Puis, FROHMADER insiste sur des passages atmosphériques, macabres, quasi-ambiants (Krypta, Ghul, Pagan)… voire des sortes d’expérimentations électroniques comme Inquanok, qui pourraient nous apaiser. Au contraire, nous sommes encore plus terrifiés. Le final Bass-Praludium, superbe hymne à la basse, termine cette éprouvante messe de minuit (Mitternachtsmesse), qui va en faire fuir plus d’un !

Nekropolis 2
(1982, Spalax)

FROHMADER livre ici un album terriblement angoissant, d’une violence inouïe, qui me fait penser par certains aspects à l’univers des EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN. Le premier titre, intitulé Neutronen-Symphonie Für 8 Saitigen Bass, ouvre ce bal maudit d’une manière assez brutale (du Krautrock bruitiste), avec cette basse à 8 cordes qui rugit comme un bombardier, pour finalement s’achever avec une chorale fantomatique à six voix, annonciatrice d’une fin du monde imminente.

Que ce soit avec une simple guitare et une basse (l’assourdissant Rock Arrangement Für Guitarre Ünd 8 Saitiger Bass, Classicer, Hardcorps), ou avec le strict minimum (vibraphone, gongs, percussions, boîte à rythme sur Geistertanz ou l’irréel Sirenenmusik), Peter FROHMADER interprète dix compositions, dont deux non titrées, à l’ambiance lourde, métallique et obscure. Nous restons dans cet univers marqué par le surnaturel (Geistertanz, la danse des esprits), la mythologie (Sirenenmusik), la mort et la maladie (Influenza), la chair (Innereien). Son monde côtoie celui de LOVECRAFT et de Christian VANDER (cités dans les remerciements).

C’est un monde, de terreur, de créatures démoniaques, d’esprits maléfiques, et non de lumière. La pochette exprime une vision d’horreur : ce tourbillon cauchemardesque, aux dents abominables, prêt à nous engloutir dans le Néant, le Vide absolu … torture dans cet Infini. C’est cela qui vous attend à l’écoute de ce disque impressionnant par son radicalisme sonore proche de l’industriel.

3rd Millennium’s Choice Vol. 1
(1990, NCD 002)

Une autre merveille ici, contenant 4 bijoux enregistrés entre 1982 et 1989/90. Personnellement, l’un de mes disques favoris. La pochette continue dans la même lignée : fond noir avec pour seul dessin ce crâne qui vous fixe … le silence de la mort ! Musicalement, c’est encore assez macabre, dans la lignée de Culte des Goules, Homunculus, Ritual, mais sans être bruitiste comme Stringed Works. Ce quatorzième album commence avec l’épique Saturn Symphony (1989/90) : une longue pièce complexe de 24’50, incluant un poème de Norman JOPE (Medusa) lu par Jürgen JUNG. Cette composition se rapproche d’Eismeer, par ses ambiances multiples, à la fois sombres et féériques. Cet hommage à Saturne mélange habilement musique gothique, électronique, classique et symphonique. Ici, il n’est pas question de guitare agressive ou de basse assourdissante. Peter est aux machines et livre une sorte de musique tribale électronique, hypnotique, qui garde un certain côté lugubre (Hyperion). Eisenkraut (à l’origine sur 2 Compositions, 1983), ici dans une nouvelle version (New Mix 1990), est à mon avis l’une des plus grandes réussites de son œuvre. Ce duel-duo entre Peter FROHMADER et Stephan MANUS au violon est magnifique.

Et, que dire face à ce final somptueux, cette envolée spatiale, qui vous transporte… un appel cosmique d’une rare beauté. Le dernier morceau, Pharao (nouvelle version de 1990 du titre Grave Chamber), est tout aussi superbe et inquiétant. FROHMADER se rapproche de l’univers de POPOL VUH, à la fois mystérieux et mélancolique, à travers une musique d’outre-tombe fascinante et effrayante. Avec Pharao se referment à jamais de multiples secrets enfouis de puis des millénaires et propices à des malédictions inimaginables.

Cycle of Eternity
(1992, Cuneiform Rune 59)

Toujours enregistré dans son studio, en 1991/92, Peter a changé de directions. Au niveau des illustrations, c’en est fini des ténèbres, de la mort et autres goules. Tout cela est remplacé par des décors lumineux, colorés : Arktis Vision et ce bleu dominant, apaisant ou Light Out of Clouds et cet univers cosmique définissent une nouvelle approche axée davantage sur le rêve, l’enchantement. La musique, même si elle conserve son caractère gothique et mystérieux, amène à une élévation spirituelle, à la contemplation, à l’évasion (Elevation, Inexorability, Contemplation, Reflection…). Cycle of Eternity présente neuf pièces, toutes lumineuses. Dès les premières notes de Spiral, pièce de 12 minutes, nous entendons une musique d’apaisement. FROHMADER rejoint ainsi PINHAS, en devenant lui aussi un luministe.

Par sa musique envoûtante et répétitive (Emphasis, Spritedness, Hypnosis), Peter apporte la lumière. Voilà un très bon disque de musique électronique, minimaliste, teintée de jazz et d’ambient, à écouter de préférence sous un ciel étoilé et aussi l’un de ses albums les plus mélodiques, délivrant une véritable poésie cosmique.

2000 : Space Icon (2000, Elektroshock Records)
2002 : Transfiguration (2002, Elektroshock Records)

Au cours de sa carrière, Peter FROHMADER a réalisé quelques collaborations (PINHAS, FUCHS-GAMBOCK). Nous allons nous intéresser à la rencontre entre FROHMADER et ARTEMIY ARTEMIEV. Ensemble, ils vont enregistrer, dans leur studio respectif à Munich et Moscou, deux albums : Space Icon et Transfiguration. La musique y est beaucoup plus mélodique et surtout très spatiale.

Nous sommes dans l’ère du sampling (E-MU sampler), des programmations et des claviers aux noms compliqués (ENSONIQ « SQ 80 », ROLAND « MC-202 » ou « SBX-10 », etc.). Nous sommes éblouis par de magnifiques envolées synthétiques (Mir ou Zen Garden sur Space Icon, Transfiguration I & II), qui n’ont rien à envier à TANGERINE DREAM.

Sur le premier, les deux musiciens interprètent de longues et magistrales pièces électroacoustiques : Space Icon, sorte de rock’n’roll électronique de 19 minutes aux allures d’ASH RA TEMPEL, ou le cérébral et planant Cosmic Jungle, voyage de 23 minutes dans l’univers du mental.

Pour le suivant, ils nous transportent avec des morceaux électroniques, entre techno et musique ethnique (Transfiguration II, III & IV), dont la pièce maîtresse de presque 30 minutes, Transfiguration V, reste un grand moment de musique « électronico-space-ambiante » processionnelle, digne de Brian ENO, ou de CLUSTER (MOEBIUS et ROEDELIUS).

2001
(2001, NCD 009)

À la même époque, FROHMADER sort ce disque enregistré entre 2000 et 2001. Il montre clairement un changement dans sa musique, débarrassée des tourments d’antan. 2001 offre une heure de musique techno, à l’image de sa pochette éclatante, rayonnante de luminosité purificatrice. Cet album est à classer à côté d’autres manifestes technoïdes (Das Ist Alles et Anubis Dance). Peter aborde le nouveau siècle avec une musique du futur, la « métatechno ».

Les machines mutantes (Creature) ont bel et bien pris le pouvoir, avec pour unique objectif de nous faire danser (Ethereal Dance) et de transcender notre esprit à l’aide de sonorités orientales (Java Talk). C’est une grande « ceremony » fusionnelle, où l’homme/musicien devient machine, et où la machine devient homme/musicien.

Cédrick Pesqué

Entretien avec Peter FROHMADER

De la genèse…

Vous avez commencé à faire de la musique très jeune dans les 70’s. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos débuts ?

Peter FROHMADER : La prise de conscience a eu lieu très tôt, et à vrai dire je ne m’en souviens plus. Mes parents m’ont cependant raconté que, déjà dans ma petite enfance, je m’amusais à produire des sons avec toutes sortes d’instruments (des instruments pour enfants) et des objets insolites (et j’en faisais du bruit !). Dès que j’ai pu marcher et que j’en avais l’occasion, je restais admiratif et fasciné devant les scènes où jouaient des orchestres. Voilà en ce qui concerne mes débuts. Plus tard, dans les années 1960, lorsque je fréquentais l’école primaire, on m’offrit pour mes 8 ans mon premier tourne-disque électrique. J’écoutais des disques actuels et des singles. Avant cela, j’écoutais des 78 tours sur un ancien tourne-disque mécanique. Je possédais d’ailleurs beaucoup de 78 tours. Mon morceau préféré était La Marche Triomphale d’Aïda (jusqu’à la connaître par cœur), et j’écoutais volontiers mes disques de jazz américain. Sur mon nouveau tourne-disque, j’écoutais, entre autres, de la musique classique, le Boléro de RAVEL que j’adorais, mais également des disques des BEATLES.

Toutes ces expériences constituaient pour moi le point de départ, c’est-à-dire que la volonté de créer moi-même de la musique devenait immanente. À partir de 1970, j’ai commencé de manière concrète à expérimenter avec des bandes sonores ; le résultat en était une sorte de « musique concrète ». En 1971 ou alors au début 1972, j’ai eu ma première guitare électrique, et j’ai essayé de fonder un groupe avec plusieurs personnes. Aujourd’hui, je qualifierais les résultats de relativement insignifiants.

Mon plus vieil ami, Michael SCHOBERT – nous nous connaissons depuis l’âge de 6 ans –, faisait également partie de cette entreprise. Ensemble, nous avons créé en 1972-1973 le duo ELECTRONIC DELUSION, dans lequel nous produisions une musique qui était un mélange non conventionnel et inhabituel d’électronique et de « tape music », associé à des instruments électroniques et acoustiques. L’électronique se composait majoritairement de générateurs bricolés et de générateurs trouvés par hasard. On peut écouter des « vestiges » de ces productions sur l’enregistrement intitulé KANAAN Live 1975 : Paranoia Frame.

Il s’agit, comme le titre l’indique, d’une construction truffée de parties reliées entre elles, ce qui donnait dans son ensemble une espèce de « machine infernale ». La majeure partie des années 1970 fut occupée par KANAAN, de 1974 à 1979. Le disque (CD) donne un échantillon représentatif de l’évolution future de ce groupe. Au début, il y avait davantage de membres dans le groupe, il y avait beaucoup de changements. Le violoniste Stephan MANUS, qui a collaboré à la production de disques postérieurs, par exemple Eisenkraut, faisait partie, pendant de longues années, de KANAAN (il s’agit également d’un vieil ami). On se voit encore régulièrement, et nous voyageons ensemble.

La musique produite par KANAAN était un mélange d’underground, de Krautrock et de free jazz. Celui qui veut s’en assurer n’a qu’à écouter le disque. J’adore toujours cette musique, encore maintenant. Comme je l’ai déjà dit, KANAAN 75 était représentatif pendant quelques années. En ce qui concerne ce genre de musique live, en tout cas. Les expérimentations privées du groupe étaient une autre histoire à ce moment-là, et elles avaient une importance moindre. En tout cas, c’était moi l’instigateur de toutes sortes d’activités initiatiques.

Cela veut dire que pendant les années 1970, j’étais le meneur de tous les projets, en ce qui concerne la création, les noms et les concepts des groupes. Un autre groupe de la fin des années 1970 était le trio CIA. Il a duré deux/trois ans et a eu trois programmes de concert pendant ce laps de temps. Le dernier ne fut pas présenté, parce qu’à cette époque j’étais déjà trop investi dans NEKROPOLIS. Beaucoup d’événements eurent lieu en même temps ou alors se brouillèrent.

La musique de CIA était de même essentiellement de la musique live, même si à l’époque un LP aurait été recommandable. L’éventail musical allait du rock psychédélique-underground jusqu’au hard rock pur et dur à la MOTÖRHEAD (qu’on adorait à l’époque : le groupe avec les premiers membres, et leurs premiers disques). Le set de CIA se composait de diverses versions étranges de B.O. copiées, que j’avais arrangées pour la basse, la guitare et les percussions. CIA, c’était : Peter FROHMADER (basses, électroniques), Peter BECKER (guitare, voix) et Philipp BENKE (batterie).

… à NEKROPOLIS

Vous avez fondé ensuite NEKROPOLIS. Pouvez-vous nous expliquer le choix d’un tel nom pour un groupe ?

PF : Musik aus dem Schattenreich (paru en 1979) portait le nom du projet NEKROPOLIS, afin de l’introduire dans le monde des médias, de la radio. Le terme a pour moi un sens mystique qui rejoint la conception de l’éternité dans la mythologie égyptienne ancienne. Pour illustrer cela, on peut citer comme exemple la Vallée des Rois, la nécropole des pharaons. Au-delà, il n’est pas d’une grande importance si les CD portent le nom de Peter FROHMADER ou NEKROPOLIS. Naturellement, NEKROPOLIS était également le nom des projets de mon groupe.

Méditations électroniques

Vous avez fait surtout beaucoup de musique électronique, voire même de la techno-trance dans les années 2000 (Das Ist Alles, 2001, Anubis Dance). Qu’appréciez-vous dans ce style de musique moderne ?

PF : La musique électronique m’a toujours fasciné. Ce moyen est unique pour créer des mondes propres. Du moins, en ce qui concerne l’élaboration de sons nouveaux et plus communs. En général, je préfère un mélange d’instruments « naturels » et électroniques. Parfois, je suis également enthousiaste par le travail à proprement dit synthétique. J’utilise volontiers les techniques analogiques et digitales, que je peux concilier afin d’atteindre mon but (et les mélanger aussi naturellement). Il faut dire que les synthétiseurs anciens possèdent des caractéristiques sonores très marquées qui ne sont pas faciles à imiter sur des appareils et des programmes récents. Pour cette raison, je préfère jouer moi-même sur des instruments électroniques plutôt que d’utiliser des programmes d’ordinateur. Pour moi, c’est plus magique.

Bien évidemment, on ne peut pas posséder tous les instruments. Comme je ne possède pas un «musée de synthés», il faut que j’ai recours aux sons « samplés ». C’est évident. En tout cas le ARP 2600 est la pièce ancienne préférée de mon équipement.

Contacts et projets

Musicalement, vous êtes éloigné des autres groupes allemands tels que KRAFTWERK, TANGERINE DREAM ou ASH RA TEMPEL. Connaissez-vous des musiciens issus de cette scène allemande mythique ?

PF : Je connais bien évidemment un grand nombre de compositeurs et de musiciens, et je ne suis pas désintéressé par d’éventuelles collaborations. Je connais également, depuis bien longtemps, plusieurs pionniers du Krautrock allemand. Par exemple, Florian FRICKE (POPOL VUH), que je côtoyais depuis le début ou le milieu des années 1970, mais le contact a été interrompu les dernières années avant sa mort.

Je vois Chris KARRER (AMON DUUL) de manière plus ou moins régulière. Nous avons toujours des projets de prévu. Certains sont réalisés, d’autres pas. Je vois également parfois Joachim IRMLER, de FAUST, ou alors nous nous téléphonons. Frank FIEDLER de POPOL VUH fait partie de mes connaissances. (Nous avons un projet. Il voulait tourner un film sur moi, car il est caméraman professionnel.) Il a fait les prises de vue et monté aussi le DVD, filmé au printemps 2004. J’espère que cette production DVD sera en vente sur le marché cette année. Vous trouverez de plus amples informations sur le site : http://www.nekropolis-23.de/gallery.php

J’entretiens également des contacts avec Conrad SCHNITZLER ou Damo SUZUKI, et d’autres encore qui font partie de l’ancienne scène allemande (Mani NEUMEIER, à l’époque également Uli TREPTE, Hellmut HATTLER de KRAAN ; je pourrais encore citer Christian BURCHARD d’EMBRYO, Remigius DRECHSLER de OUT OF FOCUS, qui faisait partie de l’ancienne scène de Munich). Avec Hubl GREINER (THE BLECH), nous travaillons sur un projet studio, en collaboration avec Luigi ARCHETTI (GURU GURU) et avec un violoncelliste scandinave.

On peut retrouver dans ma discographie les projets existants, et également de plus amples informations sur mes sites officiels. (voir plus bas)

De MAGMA à Richard PINHAS

Je sais que vous aimez aussi la scène française et un groupe comme MAGMA.

PF : Je connaissais MAGMA depuis leurs débuts. Cette musique se compose d’éléments individuels et existentiels ; donc, tout ce qui me fascine et ce que, moi-même, j’ambitionne.

Vous avez travaillé avec Richard PINHAS sur l’album Fossil Culture. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette fameuse collaboration ?

PF : La collaboration avec Richard PINHAS était à l’origine une idée de Cuneiform Records. Ils nous ont demandé si nous étions intéressés, et nous avons accepté tout de suite, sans hésiter tout en pensant produire probablement un très bon CD. Je pense que cette musique est entièrement une puissante combinaison de nos caractéristiques propres. Je produisais les compositions de base, tout comme un grand nombre de détails, et Richard jouait de la guitare et s’occupait des effets. J’ai terminé le mixage final dans un studio à Munich.

De la musique à la peinture : art(iste) total

Par ailleurs vous êtes peintre, vous exposez également. Nous avons un aperçu de vos travaux sur votre site officiel. Pouvez-vous nous parler de votre style, de vos influences ? Avez-vous des projets en cours ?

PF : Je pratique également depuis près de trente ans les arts plastiques proprement dit. À l’époque, je travaillais souvent sur des thématiques semblables ou plus ou moins identiques dans BILD & TON. Maintenant, je possède toujours mes idées propres, mais en ce qui concerne l’arrangement du travail (du son et de l’image), il y a un écart de plus en plus large qui se crée, c’est-à-dire que les deux éléments, le son et l’image, deviennent indépendants. Pendant les années 1970, j’ambitionnais de créer un « Art Total » (GESAMTKUNSTWERK). Je travaillais de manière multiforme, bien évidemment lors de mes concerts et de mes expositions.

Mais, aujourd’hui, je suis d’avis qu’il faut traiter les choses séparément. Le bombardement médiatique qui nous envahit et le gavage, le trop-plein des consommateurs, qui ne font qu’avaler machinalement comme des robots, ne favorisent nullement un point de vue critique, qui est cependant essentiel pour apprécier le genre de musique et d’art que je pratique de manière assidue.

Ma mystique personnelle, mes aventures spirituelles influencées d’éléments fantastiques et du Manifeste du surréalisme sont mes moteurs de création. D’une certaine manière, mon travail est imprégné d’un caractère sacré et occulte (spirituel). Cela dépend du point de vue que nous adoptons.

Timothy LEARY considérait tout simplement qu’il s’agissait de connexions neurologiques. Pendant les mois d’automne et d’hiver, je me retire généralement et je me consacre à mes croquis au crayon. Cela m’a procuré personnellement beaucoup de bien-être, parce que je n’avais plus le temps de m’y consacrer, depuis longtemps.

Au cours de cette année, je prévois deux expositions, qui sont dédiées uniquement à mon art graphique. Je travaille majoritairement mes croquis pendant des semaines entières, bien qu’il s’agisse de croquis de petit format (en général, DIN A4). Cela peut paraître un peu maniaque mais, d’un autre côté, travailler autrement ne me satisfait pas ; et d’ailleurs, l’obsession du détail, à ce que l’on dit, hante certains artistes qui se consacrent au genre fantastique.

Site : www.peterfrohmader.de

Propos recueillis par Cédrick Pesqué –
Traduction de l’allemand : Emmanuelle Prévost, Marie-Anne Noesen et Cédrick Pesqué
Photos: X (avec l’autorisation de Peter Frohmader)

(Article original publié dans TRAVERSES n°17 – avril 2005)

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