Rokia TRAORÉ : La Nova du Mali

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Rokia TRAORÉ

La Nova du Mali

Il suffit d’écouter Laidu, la toute première chanson de son tout premier album pour déjà tout connaître du style de Rokia TRAORÉ et pouvoir en apprécier la beauté, l’intelligence et l’originalité. C’est à la fois doux et puissant, calme et prenant, berçant et changeant. Et puis il y a cette voix, sa voix, magnifique et envoûtante. Impossible de résister à un tel chant, à une telle majesté dans la voix. D’ailleurs on ne le voudrait pas. Et c’est bien pourquoi Rokia TRAORÉ, en juste quelques années et trois albums, est devenue l’étoile montante de la chanson africaine.

Toutefois, cela n’est pas dû simplement qu’aux chansons que chante Rokia TRAORÉ. Sa personnalité, très forte, très libre, très attachante aussi, y est pour beaucoup. Plus qu’une simple voix servant des mélodies fines et magiques, elle est la voix nouvelle des femmes africaines et, au-delà même, pour beaucoup de ces admirateurs, maliens ou non, la voix neuve et portante d’une Afrique duelle, de plus en plus moderne mais toujours fermement ancrée dans ses traditions.

Rokia TRAORÉ est née au Mali en 1974 à Bamako, dans une région proche de la frontière mauritanienne, le Bélédougou, d’un père diplomate et d’une mère au caractère très indépendant, eux-mêmes issus de la noble lignée de l’ethnie Banaman. Dès l’âge de 4 ans, au fil des affections de son père, elle va sillonner l’Afrique, le Maghreb, l’Europe et l’Orient. Cependant, sa famille conservant en tout lieu les us et coutumes de sa région d’origine, Rokia TRAORÉ grandira dans le respect dans ses racines tout en découvrant continuellement divers parties du monde et leur mode de vie. Noblesse et indépendance, ouverture et tradition, voilà déjà posés quelques uns des repères essentiels à la compréhension de la personnalité si rayonnante de Rokia TRAORÉ.

Pourtant, n’étant pas de descendance griotique, il aurait été a priori difficile de lui prédire dès le départ une carrière si fulgurante. Ce serait oublier un père saxophoniste à ces heures et un frère grand collectionneur de disques. Ce serait oublier aussi les mélopées raffinées que chantait doucement sa maman. Et ce serait oublier enfin une oreille savamment formée aux rythmes du Niger, au balafon de Lamissa BENGALY et aux accents doux-amers des chants du Wassoulou, dont elle apprendra d’ailleurs par la suite et longuement les techniques.

En 1993, de retour à Bamako, elle accomplit ses premières armes de chanteuse dans un groupe lycéen de hip-hop, les LET’S FIGHT avant de changer rapidement de registre en composant ses premières ballades. Elle réussit si bien dans ce nouveau style qu’on la voit bientôt sur l’ORTM, l’Office de Radio-Télévision du Mali et sur diverses grandes scènes maliennes dès 1995. Toutefois, ce ne sera qu’en 1996, à l’âge de 22 ans, qu’elle optera pour une carrière professionnelle, très tôt couronnée, en 1997, par un prix “Découverte Afrique” décerné par Radio France Internationale.

Il ne lui manque juste qu’un premier album établissant concrètement son individualité musicale pour se lancer définitivement à la rencontre d’un public tant national qu’international. Mouneïssa, sorti en 1998, sera déjà plus que le simple opus initial d’une chanteuse en pleine éclosion, c’est un coup de maître. Salué par une critique unanimement enthousiaste, il atteint très vite une audience dépassant largement le cadre des habituels amateurs de chants africains. Mieux, il surclasse même en terme de ventes toute les prévisions usuelles pour un album classé dans la catégorie “Musiques du monde”.

Le pari de Rokia TRAORÉ, marier dans une union subtile et harmonieuse une tradition rénovée du chant africain et des paroles actuelles et personnelles, est dés lors déjà un succès. C’est que Rokia TRAORÉ n’a pas suivi d’un pas passif les traditions vocales et instrumentales de l’Afrique de l’Ouest. Elle en mélange les arts, confrontant dans ses chansons des instruments traditionnels qui ne se rencontrent normalement jamais côte à côte et virevoltant d’une technique de chant à une autre tout en y insufflant son âme propre. C’est tout simplement époustouflant de maestria et de beauté, et ce n’est pourtant qu’un début.

Wanita, sorti en 2000, mêle de nouveau et mieux encore n’goni (guitare tétracorde) et balaba (grand balafon du Bélédougou). Le chant de Rokia TRAORÉ y est également plus assuré, touchant et aérien. Mais un simple regard sur la pochette de l’album révèle immédiatement le saut d’exigence placé dans ce nouvel opus. Rokia TRAORÉ nous y observe fixement du coin de l’œil, guitare dans le dos, comme une pacifique conquérante du chant lançant hymne après hymne ses souvenirs, ses colères et ses espoirs vers un auditoire déjà soumis d’avance à la splendeur de ses mélodies. Sa victoire fut d’ailleurs totale puisque la prestigieuse revue Folk and Roots élira Wanita album de l’année. S’ensuivra une prestation fort remarquée au Womad, avec toute l’aura qui s’attache à ceux et celles qui s’y distinguent. Rokia TRAORÉ n’a plus qu’à réussir l’album d’une consécration amplement méritée.

Ce sera Bowmboï, sorti en 2003, et qui fait depuis figure de véritable phénomène discographique. Et comme les pochettes des disques de Rokia TRAORÉ sont toujours signifiantes, il n’est que de voir celle de ce troisième opus pour comprendre. Rokia y pose tête droite et presque rasée, le regard fixe et fier, telle une icône sublimée de la femme, africaine ou non, dans ce qu’elle a de plus fort et de beau à la fois. Et de fait, Bowmboï est à la fois totalement de grâce et de vigueur. Mais mieux que cela, cet album transcende le côté traditionnel du chant de Rokia et des instruments qui l’accompagnent dans une œuvre réellement personnelle et passionnante. S’agit-il d’ailleurs encore seulement des chants d’une femme d’Afrique ?

Avec le KRONOS QUARTET sur deux morceaux et Steve SHEHAN sur six, il est clair qu’il est permis d’en douter fortement. On en doute plus encore quand on sait que Bowmboï a été enregistré entre Bamako, Paris et San Francisco. Oui, cet album peut bien être classé au rayon “Musiques du monde”, mais pas au sens où on l’entend habituellement. Ce serait plutôt la musique, somptueuse, d’un monde intérieur issu d’une tradition, celui d’une Rokia TRAORÉ plus sûre et plus mûre, après ses voyages transformants à travers le monde, en quelque sorte une collection de chansons d’une rare et précieuse alchimie.

Même si la musique d’origine africaine ne vous dit a priori rien, n’hésitez surtout pas à aller voir Rokia TRAORÉ sur scène dès que vous en avez l’occasion. Vous comprendrez pourquoi on l’appelle avec admiration et respect la “Dame du Bélédougou”. Pour ceux et celles qui, malheureusement, n’auraient pas la possibilité de la voir et de l’entendre en concert, il est toutefois à signaler qu’elle a sorti Live, un DVD enregistré à la Cigale, à Paris, les 7 et 8 avril 2004. En une heure quarante et neuf titres débordant tour à tour de joliesse, d’émotion ou de ferveur, dont un duo avec Keziah JONES, elle y démontre toute la richesse et la maîtrise de son art.

Réalisé par Frédéric Gerchambeau

Site : www.rokiatraore.net/

(Article publié à l’origine dans
ETHNOTEMPOS n°18 – juin 2005)

 

 

 

 

 

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