Roland BECKER – Chants dans la nuit (Kanoù an Noz)

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Roland BECKER – Chants dans la nuit (Kanoù an Noz)
(Oyoun Muzik / Avel Ouest / Coop Breizh)

Dans le désormais vaste champ des musiques de tradition bretonne évolutives, la tentation de l’électro n’est plus vraiment une nouveauté, ni même un sacrilège. Pascal LAMOUR ou ARKAN ont déjà commencé à déblayer le terrain depuis quelque temps déjà, d’autres s’y sont depuis incrustés avec plus ou moins de bonheur. C’est aujourd’hui au tour de Roland BECKER de s’y engouffrer, avec toujours ce goût de la marche en avant en forme de pavé dans la mare. Celui qui, il y a plus d’une vingtaine d’années, avait déjà secoué le train-train de la tradition en y injectant des incantations jazz-rock prend certes le train de l’électro en marche, mais avec sa propre sensibilité et une érudition toujours fascinante.

On connaissait le goût du compositeur, sonneur, saxophoniste et claviériste breton pour les insolites tapisseries ou “portraits” sonores ravivant les époques passées ou rêvées de la Bretagne avec force pléiade de chanteurs, chanteuses, musiciens et instruments rares et singuliers (Jour de fête et fête de nuit, Er Roué Stevan…). Ses Chants dans la nuit présentent le même type de scénario, avec cependant un goût plus prononcé pour les anachronismes sonores et les coq-à-l’âne temporels.

Les “chants” en question proviennent de collectages effectués par Roland BECKER et d’autres, donnant ainsi l’opportunité précieuse d’entendre des voix de femmes et d’hommes d’anciennes générations. Tous ont été enregistrés dans les années 1960 à 1990, et il y a même un enregistrement qui date de 1913 ! À cette prenante mémoire vocale s’adjoint une grammaire typiquement électro (programmations, beats, basslines, vocoder) et une foultitude d’instruments acoustiques et électriques, mêlant bombarde, harpe celtique, vielle à roue, guitare électrique, basse électrique, violon, orgue hammond, fender rhodes, que complètent des ingrédients relevant de la catégorie “surprise du chef”, à savoir pandeiro, paille d’avoine, pungi indien, tamborim, waterphone, et autres étrangetés sonores.

Roland BECKER a malaxé, déformé, transfiguré et remodelé toutes ces sources sonores avec son fin talent de “cordon bleu”, enveloppant ces chants nocturnes d’orchestrations lyriques ou renforçant leurs traits de vecteurs de transe, tout en assénant au passage de terribles coups de bombarde ou encore en irradiant le paysage d’aigreurs électrifiées, avec toujours ce souci de préserver un aspect organique à tout ce foisonnement orgiaque.

Convoquant musique traditionnelle, musique électro et pop, le “cosaque de Bretagne”, comme on aime à l’appeler, n’a pas cherché à souligner les grands écarts stylistiques, mais plutôt à les fondre dans des entrelacs soignés, oniriques, mais néanmoins énergiques. Dans ce “retour vers le futur” cybertraditionnel, il s’agit bien de faire resurgir la pulsation hypnotique de ces matériaux vocaux du passé, d’en prolonger la résonance à travers des filtres bien actuels.

Avec Roland BECKER, la nuit est décidément le lieu de fêtes musicales encore insoupçonnées…

Stéphane Fougère

Site : www.rolandbecker.com

(Chronique originale publiée dans
ETHNOTEMPOS n°39 – été 2008)

 

 

 

 

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