Souffle Continu : un disquaire passé de la résistance à la défense du patrimoine (le passé se transforme)

430 vues
Print Friendly, PDF & Email

Souffle Continu : un disquaire passé de la résistance à la défense du patrimoine (le passé se transforme)

Un magasin de disques pas comme les autres avec des disques pas comme partout, ouvert par deux fous de musique, collectionneurs de 33 Tours dès l’âge de 10 ans et mélomanes qui cherchent à donner du sens à leur démarche, un site web très ouvert à pas mal de styles et de genres musicaux, aux nouveautés et au patrimoine d’une certaine musique et un label (majoritairement en vinyle) riche d’une soixantaine de références indispensables sur les musiques décalées des années 1970-1980 en France : c’est Souffle Continu, installé dans le XIe arrondissement de Paris depuis 13 ans maintenant.

Deux capitaines aux commandes (Souffle et Continu) avec des CD qui deviennent des vinyles mais toujours un peu décalés (objets artisanaux) pour la mémoire

Une belle aventure qui n’a pas dit son dernier mot, un voyage musical entrepris par deux capitaines courageux : Bernard DUCAYRON (BD) et Théo JARRIER (TJ), le premier étant plus ROLLING STONES que BEATLES, le deuxième étant plus WHO. Pour preuve ! Le tout premier disque « acheté » par BD a été Patrick HERNANDEZ et/ou IRON MAIDEN, celui (offert par les parents) de TJ a été Elevation de Pharoah SANDERS pour ses onze ans.

Les deux se sont connus dans le milieu musical des années 1990, TJ ayant été batteur dans le groupe CARMINE et collaborateur de nombreux fanzines, proche de la programmation des Instants chavirés de Montreuil ; BD, bassiste de son état, a tourné autour de groupes, notamment WEIRD MOVES et surtout a fait embaucher TJ chez Jussieu Music, à l’époque temple parisien du CD d’occasion (avec trésors pop, rock, jazz, world et classique) dans le Ve arrondissement de Paris.

Dès avant la fermeture programmée de Jussieu Music, les deux compères avaient élaboré très précisément un projet afin de rebondir dans l’industrie musicale en ouvrant un magasin bien à eux, centré sur les disques neufs (« l’occasion est un métier à part et nous ne sommes que deux ») destiné à récupérer, fidéliser, aider et satisfaire une clientèle qui cherchait ardemment des disques devenus peu disponibles et/ou qui avaient disparu des derniers points de vente du réseau indépendant parisien et national.

Grâce à leurs carnets d’adresses, les deux futurs ex-disquaires ont pu mettre à disposition rapidement des catalogues de musiques expérimentales allant du free jazz à un panorama important des musiques underground, majoritairement françaises ainsi que des catalogues étrangers dans la mouvance des Recommended records ; le distributeur Metamkine et le label Futura ne s’y sont pas trompés et ont d’ailleurs laissé un stock important de disques en dépôt au démarrage de l’activité du magasin pour aider les nouveaux venus.

Apprendre les métiers du disque (faire des paquets, être aimables avec les musiciens etc.) avec des frisbees en vinyle

Passer du monde du salariat à l’entreprenariat s’est fait grâce à l’appui de la Boutique de Gestion de Paris et le soutien des fidèles (« un monde fou le jour de l’ouverture et plus de 4000 € de ventes de disques ce jour-là …. Le lendemain, retour à la dure réalité !! »).

Suivent trois années de progression constante et de consolidation de la renommée de l’entreprise Souffle (les deux soutiers ne s’étant véritablement pas beaucoup payés sur la « bête »), le projet de magasin de disques s’est affiné (show case et concerts live, développement du vinyle, des DVD et même un rayon librairie avec livres pointus sur la musique, revues papier (TRAVERSES y était) et ouvrages de musiciens.

La création du site web (marchand) et son catalogue par rubriques (une curiosité :  tous les articles qui ont été mis en vente un jour restent « en ligne » sur le site même si les prix ne s’affichent plus, cela pour montrer la vastitude du catalogue depuis ses débuts) des disques neufs uniquement à des prix raisonnables et des envois sécurisés sur toute la planète. Mais cette activité ne produisait pas les bénéfices escomptés et il était grand temps que nos deux rameurs acharnés et téméraires changent de braqué (dix ans de galères, c’est direct au paradis des musicos).

Le déclic : Monter un site web et surtout un label pour faire revivre en vinyle une scène française mal connue, mal défendue et parfois frileuse

En voisin du magasin, Gérard TERRONÈS, qui y donnait ses rendez-vous professionnels et autres et laissait des exemplaires de son catalogue Futura (Futura c’est le futur, les vinyles c’est du passé), voulait modérément ressortir les premières parutions de son catalogue en vinyle (les disques d’avant sa période free jazz). Pourtant, à l’occasion des disquaire-days et de l’insistance des deux souffleurs « faites-le, leur disait-il, mais vous allez vous planter » ; les premières références  du label (RED NOISE, SEMOOL entre autres) sont sorties.

L’autre détonateur fut l’accord passé avec Richard PINHAS (HELDON) lors d’un showcase (17 janvier 2014) de ressortir (en vinyle 45T) le disque de SCHIZO et les single Perspectives, Soutien à la RAF de HELDON),  tous tirés à 700 exemplaires et tous vendus (à nouveau collectors), suivront deux albums de concerts de HELDON Live in Paris 1975-1976, piratés en Extrême-Orient et enfin la trilogie HELDON des « studios Davout » 1976 – 1979 (là où Richard PINHAS avait un studio dans le célèbre studio d’enregistrement du XXe arrondissement de Paris).

Depuis c’est plus de 60 références au catalogue qui est devenu au fil du temps et grâce à la volonté des deux souffleurs un témoignage irremplaçable des musiques décalées des seventies et eighties en France (il est vrai que Spalax avait ouvert la voie en rééditant en CD une grande partie de ce patrimoine, mais que la démarche restait basiquement du copier/coller de bandes et de pochettes sans trop y chercher la qualité et  l’inventivité, et ironie du sort la plupart des rééditions Spalax étaient devenues introuvables !). Souffle Continu ne partait pas d’un grand vide, car les catalogues des « majors françaises » existent, mais ils ne sont plus exploités tout simplement parce que ces majors ne savent pas s’y prendre lorsqu’il s’agit de tirages en petites quantités (d’où tout l’intérêt de Souffle Continu de se positionner sur ce créneau).

Avec ces rééditions sur un catalogue exigeant et qui sous-entend un vrai projet d’archivage et de mise en ligne de cette scène française « les babas cools sous acide », Souffle Continu s’est fait connaitre à l’étranger comme ambassadeur des musiques (aux pays de l’ »Infamous NURSE WITH WOUND Records List » de 1979 qui recensait plus de 35 groupes français sur les 60 disques importants (essentiels) aux yeux de Steven STAPLETON) et en effet, certains tirages de disques ont été vite épuisés, désirés par une clientèle très exigeante il est vrai, et demandant une grosse gestion énergivore (gérer les commandes, les expéditions, le suivi, les factures et les problèmes de fabrication en usine) sans parler de la gestion des états d’âme (refus polis) de certains musiciens, frileux ou paresseux de confier des bandes inédites (une pièce jouée aux Transmusicales de Rennes par MOONDOG et Gilbert ARTMAN par exemple) qui pourtant raviraient et combleraient d’aise les oreilles des fans et figureraient en bonne place dans le beau catalogue de Souffle Continu, ou encore la musique du film Un homme qui dort (Georges PEREC) de Philippe DROGOZ et d’Eugénie KUFFLER, malgré l’accord du cinéaste…

L’avenir : un catalogue magnifique chez qui tous les (bons) musiciens voudront venir s’abriter

Ce catalogue est en constante extension en effet, plus de vingt références sont programmées (le catalogue mythique du label Palm de Jef GILSON, avec notamment la série des disques de Jef GILSON « Malagasy’ » avec les musiciens malgaches, Jacques THOLLOT, MACHI OUL, François JEANNEAU, Philippe MATÉ et Jean-Charles CAPON) et bien d’autres surprises : Michel PORTAL, Ted CURSON, François TUSQUES, Siegfried KESSLER, Stu MARTIN TRIO, Hal SINGER…

De beaux jours à venir donc pour nos deux néo-défricheurs de ces années où tout s’inventait dans la France musicale (voir en complément les analyses dans les ouvrages d’Éric DESHAYES et de Dominique GRIMAUD L’underground musical en France (Le Mot et le Reste, 2008) qui ratisse tout et Agitation Frite (3 tomes) de Philippe ROBERT (Lenka Lente, 2018).

Plus question donc que des labels européens ou extrêmes-orientaux fassent la pluie et le beau temps sur les rééditions sauvages de ces musiques et continuent à récupérer en les vendant très cher cette scène différente des 70’s françaises. En effet, grâce à leurs réseaux, les deux (dé)couvreurs peuvent continuer à travailler avec les musiciens qu’ils ont choisi et qu’ils souhaitent remettre en visibilité. Et la liste est longue, car l’activité musicale en France a été et est encore foisonnante, bancale et bordélique avec ses courants et ses sous familles, ses rapprochements, ses disputes, ses fâcheries, ses snobismes, ses Kommandos, ses chapelles, ses détracteurs, ses donneurs de leçons et ses séides (zeuhliennes ou autres).

Et la voix là-dedans ! Et les disques Et l’île déserte ! Et la Tasmanie …

Les deux « camarades » ont toutefois et heureusement beaucoup de goûts en commun, et s’ils ne se sont jamais trop dirigés vers la musique dite « progressive » des années post-68, même celle qui a échappé aux enflures symphoniques des mid-70’s, ils aiment les belles et mélodieuses voix : Beth GIBBONS (PORTISHEAD) ; Linda PERHACS, Scott WALKER, Nick CAVE et Johnny CASH, BOWIE et Iggy POP, les groupes allemands, PINK FLOYD,  ZAPPA, le chanteur et la chanteuse (défunts) des premiers disques du VELVET UNDERGROUND (ils trouvent tous les deux que John CALE n’est pas un grand chanteur :  vite leur faire (ré)écouter Paris 1919 !) et mention spéciale pour Stuart STAPLES, chanteur voluptueux des TINDERSTICKS pour BD et David CROSBY et Joni MITCHELL pour TJ.

Pour le clin d’œil et pour éviter le blind-test qui pourrait mettre mal à l’aise, s’ils devaient emmener un seul disque sur l’île déserte (chacun la sienne, achetée avec les ventes de leur catalogue), BD emporterait Fun House des STOOGES et TJ New Grass d’Albert AYLER (on est loin des WHO !) et ils essaieraient d’aller quand même au festival musical annuel de Tasmanie pour faire le plein de bons disques à ramener (en cachette) sur les deux îles (Souffle et Continu) là où les vinyles ne se rayent jamais.

Article réalisé par Xavier Béal

Site : www.soufflecontinu.com/

One comment

  1. bravo et merci aux deux compères. J’ai acheté quelques disques du label. Que du bonheur !

Laisser un commentaire