SPECTRUM ORCHESTRUM – It’s About Time

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SPECTRUM ORCHESTRUM – It’s About Time
(La Société du spectral / Atypeek Music / L’Etourneur / Do it Youssef!)

Émergé des tenaces émanations brumeuses lilloises en 2007, le SPECTRUM ORCHESTRUM, ou “Orchestre spectral” semble procéder à ses investigations musicales dans l’invisibilité la plus complète. On me dira que, du coup, il porte bien son nom ; mais ce n’était sûrement pas le but recherché, d’autant qu’il mériterait vraiment plus de visibilité dans la sphère des musiques nouvelles françaises, européennes, voire au-delà. Je veux dire que nous tenons là un combo pas commun qui prend des risques hallucinants en cherchant à marier dans sa musique des structures héritées d’un certain rock progressif avec des expressions libertaires, voire bruitistes, autrement dit deux grammaires qui ne sont a priori pas faites pour se conjuguer, mais qui le fait avec une témérité inspirée et une cohésion infaillible, et qui aboutit à des résultats bluffants. Cet album en apporte une brillante démonstration de plus, quatre ans après le précédent opus de SPECTRUM ORCHESTRUM, Suburbs.

Sous-titré Improvisarium V, It’s About Time nous fait donc quitter les banlieues spectrales pour nous emmener vers une destination autrement plus panoramique, sur des chemins de montagne escarpés pour atteindre des cimes bien volcaniques, si l’on en croit la pochette qui reproduit le “Tableau comparatif des hauteurs les plus importantes de la Terre” dessiné par Constant DESJARDINS, un cartographe du XIXe siècle. Le quintette s’est toujours plu à broyer les carcans temporels et spatiaux pour alimenter sa musique de plus amples respirations. It’s About Time ne déroge pas à la règle puisque, passé un premier morceau en forme de sonnerie de réveille-méninges vindicative, débraillée et chaotique (Three to One), stoppée net par un cri primal, nous entrons de plain pied dans la pièce de résistance, justement nommée About Time, dont les trois parties enchaînées totalisent 33 minutes. 33 ? Vous avez dit 33 ? Alors dites 33, car nous voilà engagés dans un trip de malades !

Ça démarre sur des rails rythmiques bien tracés par une batterie au taquet et une basse bien grondante en mesure, sur lesquels cheminent une guitare et un saxophone aux lignes fantômes et pas franchement décidés à suivre une route linéaire. Ça grogne, ça tousse, ça couine, ça chauffe, tandis que la section rythmique cultive une régularité qui confine à l’obsession, genre « ce chemin est le bon », et basta ! Il en émane une torpeur hypnotique digne des meilleurs opus de psychédélisme krautrockien et de motorik muzik, entre FAUST et AMON DÜÜL II, mais avec une discipline si aiguisée et rigoureuse qu’elle renvoie quelque écho du Theusz Hamtaahk de MAGMA.

Au bout de dix minutes, cette rythmique réputée infrangible se délite toute seule, cernée par de curieux insectes et autres manifestations aliéniques. On quitte la route pour traverser tant bien que mal une zone marécageuse propice aux hallucinations tant sonores que visuelles, pour finalement grimper à grand peine sur une falaise dont l’ascension débouche sur… un temple zen animé de cloches cristallines, avec une guitare basse qui reste aux aguets en serrant les cordes et une batterie qui scande une marche précautionneuse, guettant sûrement des Yokaï planqués dans un fourré.

Le climat n’est pas aussi serein qu’on voudrait le croire. Une tension persiste, en dépit des moelleuses couches d’orgue, des notes étirées de la guitare et des circonvolutions derviches du saxophone. Puis la section rythmique se fait plus haletante, le saxophone joue au manège désenchanté, une griserie malaisante s’installe tandis qu’au fond un ronflement rugueux fait peser un danger imperceptible. Bientôt, la basse vrombit en boucle et la guitare bégaie, la batterie taille plus ou moins régulièrement dans le lard, l’orgue étouffe… Mais les mirages étant éphémères, toutes ces palpitations finissent par s’essouffler dans un nuage d’où retentissent des râles célestes. Où étions-nous ? Quand étions-nous ? De s’en rendre compte on n’a pas eu le temps. Mais on sait qu’on a vécu quelque chose de mémorable.

La pièce finale porte le titre Not the End, une coda pied-de-nez qui incite à penser que l’atmosphère ne sera pas plus accueillante. C’est le cas, puisqu’on verse dans un univers “drone and doom” oppressant et tétanisant, un mirage torpide digne du “RA Soleil” à peine humidifié par quelques notes de claviers finales. Qui aurait penser que les coups de soleil étaient si vivaces à Lille ?

C’est en tout cas dans cette zone en friche que nous abandonne SPECTRUM ORCHESTRUM, hagards et hébétés, sans mode d’emploi pour redescendre. Mais en a-t-on vraiment envie ?

Vous ne connaissez pas SPECTRUM ORCHESTRUM ? Il serait temps !

Stéphane Fougère

Pages : https://spectrumorchestrum.bandcamp.com/album/its-about-time

https://www.facebook.com/SpectrumOrchestrum

 

 

 

 

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