THE ARTAUD BEATS – Logos

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THE ARTAUD BEATS – Logos
(Bonobo’s Ark Records)

artaud beats - logosTHE ARTAUD BEATS : pareil nom de groupe qui apparaît sur une jaquette de CD pourrait faire croire que celui-ci contient des lectures des œuvres de l’auteur des Tarahumaras et du Théâtre et son double. Perdu. Ce CD contient huit pièces musicales, certaines contenant des voix, du chant, voire du récitatif, mais rien qui semble provenir de la plume d’Antonin ARTAUD. A moins d’envisager la matière musicale de ce disque comme un écho à la poésie d’ARTAUD… Mais l’origine du nom du groupe est à chercher plus loin, dans une sphère musicale au moins aussi avant-gardiste que l’était l’œuvre d’ARTAUD en son temps (et sans doute même encore aujourd’hui…).

Tout a commencé au festival AvantGarde à Shiphorst, en 2009. Son organisateur, Jean-Hervé PÉRON, du groupe FAUST, y avait programmé le duo formé par la claviériste et vocaliste japonaise Yumi HARA et le souffleur Geoff LEIGH (HENRY COW, BLACK SHEEP, RADAR FAVOURITES, EX-WISE HEADS…). Ce duo avait fait paraître la même année sur le label Moonjune le somptueux album Upstream. A ce même festival furent également invités quatre anciens membres de HENRY COW : Chris CUTLER, John GREAVES, Peter BLEGVAD et Dagmar KRAUSE. Très vite, Geoff LEIGH a proposé à ses anciens complices Chris CUTLER et John GREAVES de gonfler les rangs de son duo avec Yumi HARA. Toutefois, pour éviter la tentation d’une récupération trop facile de cette réunion, le quartette s’est manifesté sous le nom… « NOT » HENRY COW ! La performance donnée au festival de Jean-Hervé PERON a incité des promoteurs à programmer le quartette qui, métamorphosé en vrai groupe, s’est finalement baptisé THE ARTAUD BEATS.

Ainsi, vous pourriez penser que le rapport avec HENRY COW était définitivement effacé. Mais relisez bien le nom du groupe. Récitez-le à voix haute, encore et encore… ARTAUD BEATS, ARTAUD BEATS… Faites jouer l’effet de paronymie… Ça ne vous rappelle rien ? « Art of the Beats » ? « Heart of the Beast ? » Living in the Heart of the Beast. Bon sang ! Mais c’est une fameuse composition de… HENRY COW ! Voilà, gagné !

Alors, le jeu consistait-il à éloigner toute référence à HENRY COW, ou au contraire à l’évoquer ? Une chose est sûre : THE ARTAUD BEATS n’est pas un « tribute band » de HENRY COW. (Ce gag serait-il du reste envisageable ?) Mais il a indéniablement gardé l’esprit de ce dernier. Comment faire autrement quand trois des anciens membres de HENRY COW sont de la partie ? Quant à Yumi HARA, bien qu’issue d’une autre généalogie et d’une autre génération, elle a suffisamment prouvé qu’elle avait des choses en commun avec les gens de la famille HENRY COW (son duo avec Geoff LEIGH), voir avec la sphère musicale dite de Canterbury (son duo avec Hugh HOPPER, son trio avec Chris CUTLER et Daevid ALLEN).

Un festival en Norvège, une tournée au Japon, un passage au festival Rock In Opposition de Carmaux et quelques CD-R et DVD-R en édition très limitée plus tard, THE ARTAUD BEATS sort son premier véritable album, Logos, dont la sortie a été dignement fêtée dans la célèbre salle francilienne le Triton.

On pourrait penser qu’après tout ce temps le groupe aurait solidifié et fixé un répertoire de compositions désormais très bien rodées. Que nenni. Son mot d’ordre est toujours de créer la musique dans l’instant, ou de rendre manifeste une musique qui ne demande qu’à être incarnée. Telle était en partie la démarche de HENRY COW. THE ARTAUD BEATS n’est « pas » HENRY COW, mais en a adopté la démarche. Ce faisant, avec trois membres de HENRY COW, THE ARTAUD BEATS fait du… ARTAUD BEATS, soit une musique qui doit beaucoup à l’inspiration instantanée, mais aussi à l’expérience ô combien rompue de ses membres en matière de musique improvisée. La nuance est subtile, mais marque la différence.

Car les improvisations que pratiquent THE ARTAUD BEATS ne ressemblent pas à celles de HENRY COW. On a même envie de dire qu’elles sont somme toute plus accessibles. Sans doute cela est-il dû au fait qu’une partie de la musique de Logos est assurément… écrite ! A moins de parler d’improvisation « préparée », comme il y a du piano préparé (celui de Yumi HARA, par endroits). Ou d’improvisation « montée ». Car Logos n’est pas un enregistrement live « brut de fonte ». Il a été édité, remonté, bidouillé, ajusté, pour aboutir à quelque chose de construit et d’ouvert à la fois. Logos ne fait pas étalage de bruitisme fracassant et dissonant. Il révèle une réelle recherche de combinaisons harmonique, rythmique, voire mélodique qui tire certes vers un propos avant-gardiste, mais avec des points d’accès.

Il y a chez les ARTAUD BEATS un souci scrupuleux du climat dans chaque pièce. Personne ne cherche à jouer plus haut ou plus fort que l’autre, ni à faire la course à la virtuosité dissonante, ni à remplir le temps. On s’écoute mutuellement et on sculpte des paysages écailleux, parasités, chaotiques, glauques, nuageux, oniriques, flottants, lunaires, tandis que les éléments s’ébrouent. Un piano joue des danses de crabe, des claviers peignent des lieux troubles, des flûtes lévitent en mode reptilien, des saxophones génèrent des spirales propulsives, des percussions font germer roches, herbes, sables ou marécages, une basse enrobe le tout de fluidité ou d’âpreté, selon les besoins. Et il y a cette voix, reconnaissable entre toutes, de John GREAVES, déclamant des faits divers existentiels avec cette rugosité théâtralisée, que vient contraster la voix plus ondulante de Yumi HARA.

C’est une langue poétique mouvante, anamorphosée, que parle THE ARTAUD BEATS. Une logique, une pensée verbale (« logos ») transversale s’y déploie, et la raison y dérive dans d’autres anfractuosités de l’esprit. Logos dépeint, sinon d’autres formes de vie articulées, au moins d’autres façons de vivre les sons, de les faire résonner. Poetry is Power !

Site : www.yumiharacawkwell.co.uk

Stéphane Fougère

 

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