THINKING PLAGUE – A History of Madness

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THINKING PLAGUE – A History of Madness
(Cuneiform / Orkhêstra)

 

Un secret de Polichinelle pour commencer : cet album était attendu avec fébrilité par bon nombre de séides de l’avant garde progressive, du post-Rock in Opposition, et des musiques nouvelles en général. (Ça a l’air de faire du monde, mais est-ce que ça en fait tant que ça ?) Même les plus audacieux amateurs de rock progressif classique risquent de se précipiter sur l’objet, tant le disque précédent de THINKING PLAGUE, In Extremis, a été plutôt bien accueilli par le microcosme rock-prog’, au point que beaucoup ont fini par ériger le groupe de Mike JOHNSON en référence stylistique absolue quasi consensuelle et rassembleuse, une sorte d’exemple à suivre qui permettait d’assoir les certitudes hâtives du public et des médias prog’ sur la définition esthétique de la tendance la plus expérimentale du mouvement progressif (comprenez la plus « prise de tête » dans le langage du « progueux d’en bas »).

Fallait-il pour autant s’attendre à ce que, après six ans de silence, THINKING PLAGUE se contente de livrer à son public sa plâtrée de morceaux calibrés « avant-prog » comme on sert à d’autres leur gamelle de Canigou ?

Ce serait faire peu d’honneur à l’intelligence de ces musiciens qui, à coup sûr, n’ont guère eu cure des diverses expectatives dirigées vers eux. En clair, THINKING PLAGUE ne s’est pas contenté de trousser un nouveau « skeud » complaisant avec des nouveaux morceaux posés là de façon aléatoire, mais a plutôt cherché à faire œuvre artistique, au sens plein du terme. Et tant pis si ça fait prétentieux…

Premièrement, on est tenté de présenter ce disque, comme son titre nous encourage à le faire, comme un album-concept, au risque que ce terme file de l’urticaire à certains. Parlons en tout cas d’inspiration littéraire, historique, voire philosophique puisque Mike JOHSON révèle s’être intéressé à l’histoire occitane, soit aux croisades albigeoises du XIIIe siècle, aux Templiers et aux mystères cathares (Rennes-le-Château…), symboles selon lui des répressions cruelles infligées aux hommes sous couvert de raisons morales et religieuses. C’est cette thématique qui sous-tend l’album, de même que tout ce qui a trait à l’état de folie qui peut envahir l’individu dans sa relation avec le monde moderne. On trouvera également à l’écoute du disque et dans le livret des références au thème de l’eau comme élément régénérateur qui peut permettre à l’homme de trouver sa voie dans les ténèbres.

Ce conglomérat thématique a manifestement poussé les musiciens de THINKING PLAGUE à élargir les horizons de leur orientation musicale. Les douze morceaux présents sur le disque révèlent des structures et des formes très variées qui risquent de décontenancer l’auditeur aux attentes stylistiques trop figées. Il y a certes dans A History of Madness des morceaux typiques de ceux auxquels THINKING PLAGUE nous a toujours habitués (Blown apart, Lux Lucet), avec leur lot de thèmes labyrinthiques, de développements imprévisibles, de breaks tordus, de mélodies atonales, de climats changeants, etc., qui mêlent pulsation rock et écriture classique et contemporaine.

Mais le groupe ne reste pas non plus inféodé à ce type de composition. Ou plutôt, il n’hésite pas à faire sortir celui-ci de ses sentiers battus. D’autres morceaux intègrent des éléments inattendus qui tendent à éloigner le groupe de la forme et du son rock au profit d’une orientation vers une musique de chambre aux épanchements contemplatifs et aux climats intimistes.

Le disque comprend ainsi des piécettes pour piano solo (les quatre parties de Marching), et des séquences atmosphériques aux couleurs électroacoustiques (War on Terra, par exemple). Least Ether for Saxophone s’ouvre sur une complainte soliste improvisée de saxophone enregistrée live, et les applaudissements subséquents du public, loin d’annoncer la fin du morceau, se fondent ensuite dans un bruitage de coulée liquide qui débouche sur une séquence ambient sombre et anxiogène (Le Gouffre). De même, on peut relever la tonalité fortement médiévale de Gudamy Le Mayagot.

Indéniablement, la forte présence d’instruments acoustiques (accordéon, piano, clarinette, flûte, percussions, harmonium, fiddle, trompette…) est responsable de l’évolution sonore de THINKING PLAGUE. La guitare acoustique s’y fait entendre au moins autant que la guitare électrique, et une basse acoustique prend parfois le relais de la basse électrique. Sans parler de l’usage des samples de Mark Mc COIN…

Tous les musiciens sont excellents d’inventivité et de précision, chacun apporte sa pierre à l’édifice sans s’imposer plus que de raison. Last but surtout pas least, la séduisante voix de Deborah PERRY, qui traîne nonchalamment un angélisme endolori, est particulièrement mise en valeur ici, d’autant qu’un gros travail a été fait en matière d’harmonies vocales.

C’est un son plus organique et enveloppé que prodigue THINKING PLAGUE dans ce nouvel opus qui fourmille de détails et de nuances. On imagine mal du reste comment il pourrait être interprété sur scène sans perdre de sa superbe, tant les arrangements ici ont été pensés au millimètre près. Pour cette raison, certains risquent de trouver ce disque trop léché et statique.

Quitte à provoquer un paradoxe suprême, on aura beau jeu de reprocher à cette History of Madness de manquer de ce grain de folie qui s’épanouissait sans vergogne dans les premiers disques du groupe. (On ne trouvera point ici de recette du calamar chantée…) Beaucoup expliqueront cet assagissement par l’absence de Bob DRAKE ou de Dave KERMAN (qui intervient quand même en invité sur deux morceaux).

Néanmoins, THINKING PLAGUE affine avec A History of Madness son profil de défricheur là où le transitoire In Extremis cherchait plutôt à cristalliser et à filtrer les divers éléments qui caractérisaient le son du groupe. La folie furieuse des débuts s’est mue en une folie plus affable, mais certes pas moins tentée par l’extrapolation.

Stéphane Fougère

Site : http://www.generalrubric.com/thinkingplague/main.html

Label : www.cuneiformrecords.com

Distribution : www.orkhestra.fr

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°14 – décembre 2003)

 

 

 

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