THINKING PLAGUE – Decline and Fall

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THINKING PLAGUE – Decline and Fall
(Cuneiform Records / Orkhêstra)

 

Revenir après neuf ans de (dead) silence discographique pour nous parler de « déclin et (de) chute », voilà qui ne manque pas de singularité. Après un tel hiatus dans la carrière d’un groupe, pareil retour devrait s’apparenter à une renaissance, non ? Mais s’agissant d’un poids lourd du rock progressif avant-gardiste, sans doute le terme « renaissance » a-t-il une connotation passéiste peu adaptée au vocabulaire stylistique dispensé ici ? En bref, peut-on renaître dans l’avant-gardisme rock ? Est-on alors encore avant-garde ? Comme il doit être difficile de se frayer un chemin dans cette voie paradoxale… THINKING PLAGUE est méritant pour le courage dont il fait preuve, à savoir continuer à pratiquer cette musique que peu savent jouer, et que peu savent écouter, et encore moins comprendre !

Car qu’on le veuille ou non, même une trentaine d’années et six albums plus tard (sept avec le live Upon Both Your Houses), cette musique reste difficile d’accès pour qui n’en a pas les clés. Et même en les ayant, il faut avoir envie de s’en servir.

Cela pour dire que ce n’est pas parce qu’il y a eu cette interruption de près d’une décennie qu’il faut attendre de THINKING PLAGUE qu’il ait mis de l’eau dans son vin. Quand on a une légende à soigner opposition, radicalité, complexité, et toute la panoplie de l’« avant-garde-à-vous »), il est hors de question d’en trahir les principes. (Remarquez, ça n’en a pas dérangé certains et la critique médiatique les en a félicités…) Ce faisant, on se retrouve à devoir rabâcher ce qu’on avait déjà dit et qu’il va bien falloir redire parce que de toute façon tout le monde n’avait pas compris et que tout le monde n’est pas prêt de comprendre. Et puis il y a peut-être de nouveaux venus qu’il faut éduquer aux codes et canons du post-Rock In Opposition.

Tout le monde n’avait pas bien digéré A History of Madness, le précédent opus de THINKING PLAGUE, à vocation encore plus défricheuse. En revanche, son prédécesseur, In Extremis, avait reçu bon accueil, sans doute parce que c’était le premier à sortir sur Cuneiform Records, qui avait alors fort pignon sur rue dans le milieu du progressif avant-gardiste. Alors, compte tenu de la disparition du groupe sur les écrans radars discographiques pendant neuf ans et autant de vies, l’équation est simple : pour se faire écouter d’un public sans lui faire perdre ses repères, il faut revenir aux tenants et aux aboutissants d’In Extremis !

Quel que soit le sens dans lequel on fait tourner ce Decline and Fall, on retrouve le fantôme d’In Extremis. À la différence que ce dernier était – même si on ne veut pas s’en rappeler – un album de transition, ou plutôt de passation : Bob DRAKE y jetait ses derniers feux et laissait Mike JOHNSON le soin d’entretenir le flambeau (quitte à le laisser s’éteindre pour mieux le rallumer). Decline and Fall est un pur produit de Mike JOHNSON, écrit de A à Z par lui, avec cette rigueur, cette densité, cette méticulosité, cette préciosité dans la complexité qui ne laisse plus de place pour les expérimentations, les délires et les digressions à la Bob DRAKE.

Avec Decline and Fall, Mike JOHNSON a voulu écrire son In Extremis à lui seul; un In Extremis expurgé, étanchéisé, rationalisé, stylisé, esthétisé, réifié, afin de confirmer l’identité de THINKING PLAGUE comme groupe pratiquant un rock progressif construit selon les codes d’une certaine musique contemporaine (atonalité, dodécaphonisme…).

Certes, la formation n’est plus exactement la même : aux côtés du guitariste, les seuls piliers encore présents sont le bassiste Dave WILLEY et le clarinettiste et saxophoniste Mark HARRIS. La basse est désormais tenue par Kimara SAJN, qui bénéficie d’une belle frontalité dans le mixage (tout comme la basse de Dave WILLEY). Et pour le presqu’instrumental The Gyre, la basse et la batterie sont exceptionnellement assurées par deux autres musiciens.

Enfin, la préposée aux jongleries vocales lancinantes et plaintives n’est autre qu’Elaine DI FALCO, qui remplace Deborah PERRY avec une belle aisance, comme on s’en était déjà rendu compte lors de la mini-tournée de THINKING PLAGUE en 2006, qui était passé par la France (salle Le Triton, aux Lilas).

Mais ce changement de personnel n’affecte en rien les choix esthétiques du groupe, qui continue à abreuver le même sillon comme si le temps n’avait pas passé, ou comme si le fait d’être taxé d’ « avant-garde » n’impliquait pas nécessairement le devoir de se renouveler. THINKING PLAGUE, groupe d’avant-prog, assure ses arrières (prog ?). Ce n’est pas « Déclin et Chute » qu’aurait dû s’appeler cet album, mais « Paradoxe et Contradiction ».

Stéphane Fougère

Site : www.generalrubric.com/thinkingplague

Label : www.cuneiformrecords.com

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°32 – septembre 2012)

 

 

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