THIS HEAT – This Heat

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THIS HEAT – This Heat
(This Is/ReR Megacorp/Orkhêstra)

La réédition, sur le recommandable label ReR Megacorp,  du premier album de THIS HEAT est une formidable opportunité d’offrir à ses oreilles les miasmes ravageurs d’une révolution sonore datée maintenant de quelque quarante années… mais qui aurait pu être enregistrée cette année – et c’est ce qui en fait la force. Avec cet album, THIS HEAT a radicalement bouleversé les règles de composition et d’interprétation d’un certain rock un tant soi peu aventurier.

Créé en 1976, le groupe présente des liens généalogiques avec le terreau du rock progressif canterburyen, puisque le batteur Charles HAYWARD avait auparavant officié dans QUIET SUN, aux côtés de Phil MANZANERA et est aussi passé dans GONG. Sa rencontre avec Charles BULLEN a donné naissance au projet DOLPHIN LOGIC qui, à l’arrivée de Gareth WILLIAMS, s’est transformé en THIS HEAT. La relation avec la mouvance Canterbury s’arrête là. THIS HEAT est avant tout un groupe de rupture. Et quand on parle de rupture, on ne fait pas allusion à celle provoquée par le mouvement punk. THIS HEAT est une rupture d’un autre genre, quand bien même on peut retrouver dans sa musique des traces combinées des esprits punk et progressif.

Enfermé dans une ancienne chambre froide de Brixton aux murs en métal grisâtre, transformée pour l’occasion en chambre d’écho, le trio a passé  la majorité de ses deux premières années d’existence à tester toutes les possibilités de son nouveau studio, le bien nommé « Cold Storage », ne donnant de concerts que sporadiquement, mais assez pour créer l’événement. Possédés par la même exigence d’expérimentation, liés par un pacte stipulant de « ne pas être dans le groupe de quelqu’un d’autre », les trois musiciens ont fait feu de tous les sons à disposition : ceux de leurs instruments usuels, mais aussi ceux du studio, et ceux de l’extérieur, tous captés en temps réel avec des magnétophones mono et stéréo, qu’ils ont utilisés comme des instruments à part entière.

La matière sonore de THIS HEAT se présente comme un conglomérat de sons issus d’instruments « classiques » et de bandes magnétiques pré-enregistrées. Sons électriques et naturels sont ainsi triturés, décalés, remodelés, mis en boucle et fondus dans des architectures rigoureusement pensées et ouvertes à toutes les possibilités. THIS HEAT s’est servi des techniques de studio comme d’un instrument, repoussant ainsi les modes conventionnels de l’écriture. ART BEARS ne tardera pas à en faire autant peu après.

Deux ans ont été nécessaires au trio pour finaliser son premier disque, qui paraît finalement en 1979 sur le label Piano de David CUNNINGHAM (lequel a produit l’objet avec Anthony MOORE, ex-SLAPP HAPPY). Il fait derechef office de manifeste d’une musique neuve qui fait son deuil des aérophagies progressives, mais que l’on ne peut décemment pas réduire à de la new wave vagissante, et qui s’élève bien au-delà des « post-punketteries ». THIS HEAT fait l’inattendue jonction entre une musique rock progressive (au sens fort et premier du terme) et une musique contemporaine électro-industrielle.

Sa pochette bleu monochrome d’un côté et plein jaune de l’autre, avec juste le nom du groupe pour toute inscription, relève d’une esthétique de l’épure radicale qui fait écho aux pochettes des avant-Kraut-rockeurs tel FAUST, NEU ! et CAN. Comme eux, THIS HEAT s’impose comme un défricheur, à l’instar aussi d’un HENRY COW ou d’un Daevid ALLEN.

Le morceau d’introduction, Testcard, accueille les oreilles avec une espèce de sonar à la limite du perceptible. Et c’est forcément au moment où on s’y attend le moins que résonne une déflagration inédite: Horizontal Hold. Sa syncope rythmique éruptive en diable ne fait aucun quartier. La pièce se déploie alors par cassures : raclements de guitares abrasives, soli sur rythmique grondante et hypnotique, expectorations de sons d’orgue débraillés, le tout avec un son brut de décoffrage. La drum n’bass des années 1990 a trouvé son ancêtre. Un must !

Changement de ton avec Not Waving : des drones synthétiques installent une atmosphère faussement quiète et autrement délétère, dans lequel se font entendre des anhélations de clarinette et un orgue aux teintes livides. Semblant surgir des limbes, la voix de Charles HAYWARD, lancinante et oppressante, préfigure certaines pièces d’ART BEARS dans un contexte plus industriel. Suit Water qui, habillé de divers sons de cloches, de gongs et autres percussions métalliques, résonne comme du Alain KREMSKI en plus « vintage ».

La voix spectrale de HAYWARD revient hanter les lieux dans Twilight Furniture, une pièce soutenue par un motif percussif répétitif ponctué par de sporadiques notes de guitare un rien crispantes… Une autre boucle rythmique, véritable pionnière de l’électronica tendance jungle, est employée sur le bien-nommé 24 Track Loop, un autre joyau riche en éclats et trouvailles sonores hallucinatoires.

Les cinq derniers morceaux, enchaînés, forment une suite somptueuse qui débute avec des drones dissonants et stridents (Diet of Worms) qui dérivent vers une planance acide agitée de sons électroniques réfrigérants et de voix décomposées (Music like Escaping Gas) qui est interrompue par un maelström de boucles de percussions désarticulées tourbillonnant dans tous les sens (Rainforest, enregistré lors du premier concert du groupe en février 1976), avant qu’un rythme martial et exotique ne s’impose, et qu’interviennent des voix flegmes et monacales narrant les ravages de la guerre du Vietnam : c’est The Fall of Saigon, majestueusement trouble et grinçant, que des aigreurs guitaristiques achèvent en apothéose horrifique. Puis retour du sonar pour un nouveau Testcard, dernier râle qui n’en finit pas de ne pas finir…

C’est le premier THIS HEAT. Rien moins qu’un pavé explosant la face des engourdissements artistiques.

Un EP, un autre album et une face de cassette (pour le label Tago Mago) suivront du vivant du groupe, puis d’autres disques à titre posthume. Tous sont recommandables, tant le trio a généré une œuvre d’anticipation à plus d’un titre. Sa lumière froide et acrimonieuse a éclairé nombre d’expressions actuelles, du post-punk au post-rock en passant par l’électronica, de FAMILY FODDER à DOG-FACED HERMANS, de EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN à CHEMICAL BROTHERS, et la liste – non exhaustive – est susceptible de s’allonger, car cette réédition formera certainement de nouveaux adeptes.

Site label : www.rermegacorp.com

Distributeur: www.orkhestra.fr

Stéphane Fougère

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°6 – juillet 2006)

 

 

 

 

 

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