Tibet : Les Chants de l’exil

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Tibet : Les Chants de l’exil
(Altamira / Buda Musique / Universal)

tibet-les-chants-de-l-exilCet album clôt une trilogie discographique relative à un projet de l’association Altamira, dédiée à la valorisation des ressources culturelles de communautés à travers le monde. Ce projet visait à faire découvrir les musiques rurales tibétaines, nettement moins connues que les musiques et chants rituels des monastères.

Pendant plusieurs années, Boris LELONG, responsable d’Altamira, a collecté des chants, des musiques et des témoignages de réfugiés tibétains au Ladakh, dans l’Himalaya indien, et a sélectionné une trentaine de pièces pour réaliser Tibet : les Chants de l’exil, lequel fait suite à l’Art du luth tibétain de Sherap DORJEE (2002, Arion) et Tibet : Chansons des six hautes vallées (2004, Buda Musique), avec le même Sherap DORJEE et son groupe SHANG SUNG DA YANG.

Ce troisième volet discographique bénéficie lui aussi de l’érudition avisée et du talent artistique de Sherap DORJEE, qui nous gratifie de chants provenant de l’Ouest tibétain (sa région natale), accompagné d’un luth kovo ou danyen, d’airs joués à la flûte lingbu (dont un soutenu par le chant de l’eau), et même d’une composition personnelle au titre éloquent : N’oublie jamais la liberté… On retrouve de même les voix délicieuses des trois chanteuses de son groupe SHANG SHUNG DA YANG. Et Sherap DORJEE étant aussi professeur de musique et de chant, il fait aussi chanter et jouer trois de ses élèves, que ce soit pour explorer le répertoire semi-classique comme pour entonner un chant patriotique tibétain… d’origine indienne ! Car l’exil favorise aussi la porosité des cultures…

Mais le micro de Boris LELONG a également capté les voix d’autres Tibétains exilés, des nomades, des bergers, des hommes, des femmes, des enfants qui ne sont pas des artistes professionnels, mais des gens pour qui le fait de jouer, de chanter et de danser fait partie du quotidien. De fait, la captation de leurs chants s’est fait « in situ », pendant la moisson, le labourage des terres, la traite des yaks, le peignage des chèvres,un rituel animiste, un cours d’école et divers rassemblements conviviaux où l’on s’adonne à plein de jeux : récitations de proverbes, de devinettes, jeu de dés, jeu de boisson (le « yangtsé ») et danses circulaires (« gorshey ») encourageant le flirt entre garçons et filles…

Ce ne sont pas seulement des chants que Boris LELONG a collecté, mais aussi des moments de vie (bruitages et cris animaliers inclus), des instants de partages entre personnes ou de communion avec l’environnement de ce toit du monde…

À travers ce disque s’exprime plusieurs générations de Tibétains : il y a les plus âgés qui ont connu l’exil en 1959 et qui ont dû se faire peu à peu à la douloureuse idée que celui-ci allait perdurer, et il y a les plus jeunes, qui sont nés en exil et n’ont jamais connu la « maison-mère ». Les premiers ont emporté les chants paysans de leur patrie natale, les seconds se sont imprégnés des chants de leur Terre d’accueil (y compris de variété bollywoodienne…) et les ont détournés pour engendrer de nouvelles formes musicales et des chants célébrant l’identité et le combat pour la liberté. C’est aussi cette évolution des pratiques musicales que racontent ces Chants de l’exil.

Le portrait sonore de cette communauté tibétaine au Ladakh dépeint un Tibet de l’exil suspendu entre hier, aujourd’hui et demain, nostalgie et espoir, montagnes rêches et hautes vallées… Et en creux s’immisce une réflexion sur le statut d’exilé et les mutations sociales et identitaires qu’il implique.

Conçu sur le même modèle de montage que le disque consacré aux Femmes-artistes du Lac Sebu (Philippines), ce CD prend la forme d’un film sonore en continu, plus apte qu’une compilation arbitraire à favoriser une immersion dans un univers sonore rare.

Les auditeurs avides d’érudition pourront cependant étancher leur soif de savoir en consultant le livret bilingue (français et anglais) d’une trentaine de pages qui accompagne ce digipack ; il contient de nombreuses informations sur chaque enregistrement ainsi que des traductions de textes de chansons. Enfin, de nombreuses et somptueuses photos ajoutent à la dimension esthétique de l’objet.

Alliant valeur documentaire et valeur artistique, cette nouvelle réalisation de l’association Altamira est une réussite totale de plus. On encourage vivement tous ceux qui sont sensibles à la cause et à la culture tibétaines d’y traîner leurs oreilles. Ils y découvriront « l’autre Tibet », celui qui n’est pas réduit au silence par une volonté politique mais qui, pourtant, ne se fait pas plus entendre. Il suffisait de lui donner la parole ; c’est ce qu’a fait Boris LELONG.

Site : www.altamiramonde.net

Label : www.budamusique.com

Stéphane Fougère

 

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