TINDERSTICKS – Past Imperfect (Best of 92-21)

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TINDERSTICKS – Past Imperfect  (Best of 92-21)
(Lucky Dog)

Avoir 30 ans c’est le bel âge, pour faire la fête, pour faire le bilan, celui de sa vie passée, sa vie musicale entre autres, et préparer des jalons pour le futur qui pourra être encore long et partir sur de nouvelles bases, en un mot donc 30 ans c’est la période du best-of. Même si leur 1er album est paru en 1993 (en fait les démos et un single datent de 1992) on peut valider ce trentenariat en 2022 ainsi que les 16 albums studio de cette longue période tout en y ajoutant les musiques de films (beaucoup pour la réalisatrice Claire DENIS) , les albums solo de Stuart STAPLES (chanteur du groupe), les concerts et les inédits apparus lors des ressorties des premiers albums (en CD). Ils avaient même sorti un premier best-of en 2003, fêtant leurs 10 ans et la fin de leur première mouture : « le bel âge pour des musiciens » et souvent l’âge des ruptures avec une dizaine de titres agrémentés de raretés et de chutes de studio.

En 2022, après ce qu’on pourrait appeler une deuxième période datant de la rupture de 2006 (avec la fin des contrats avec des « majors » (Island, BMG),  l’installation en France dans la Creuse, le changement radical des musiciens, et l’album de transition Hungry Saw en 2008), TINDERSTICKS nous gratifie de ce double CD, soient 20 titres chronologiques tirés de pratiquement tous les albums (manquent à l’appel Hungry Saw mais nous y reviendrons, et Distractions, le ratage de 2020 et là on oubliera bien vite cette omission qu’on espère volontaire) en commençant avec LE morceau du premier album : City Sickness, ensemble majestueux avec la voix bien écorchée de Stuart STAPLES comme signature forte de ce que va être TINDERSTICKS dès 1993.

Past Imperfect : le passé imparfait qui est chez TINDERSTICKS un temps inventé de l’indicatif pour marquer le temps de l’inabouti presque parfait mais solidement refermé et vraisemblablement définitif : la compilation se divise en deux CD, soit quatre sections et deux périodes correspondant pour la première à la formation initiale du groupe (1993 – 2003) avec les membres originaux (le violoniste, le bassiste, et le batteur) qui ne seront pas reconduits au delà de 2003 ; les autres périodes alors que la colonne vertébrale originelle et moteur du groupe : Stuart STAPLES (chant), Neil FRAZER (guitare) et David BOULTER (instruments variés), continuera à faire vivre leur joli bébé préadolescent pour la deuxième période.

La césure aura lieu en 2006 avec l’arrivée de Dan Mc KINNA, contemporain de la seconde mouture du groupe, homme à tout faire, tantôt producteur, tantôt seulement instrumentiste et de plus en plus auteur des lyrics sur plusieurs albums.  Il est l’homme qui fait bouger les lignes et changer la donne du groupe en le faisant évoluer vers un son plus soul, notamment avec le somptueux Something Rain (2012) le lumineux The Waiting Room (2016) et l’album de la plénitude No Treasure  but Hope (2019), tous parus chez le label de TINDERSTICKS, Lucky Dog. Stuart STAPLES écrit d’ailleurs au sujet de la musique de TINDERSTICKS : « créer une chanson vient du désir de toucher à la connexion de l’esprit et il faut faire des expériences pour trouver ce point précis ; pour moi, le processus de création est sans cesse renouvelé, quand on est confronté à un sujet difficile à aborder, la musique elle même doit avoir une dimension aventureuse et ludique, et si l’on a pas cette impression de découverte, alors la musique est morte avant même de commencer. » 

Cette revisite du passé imparfaite, mais sans aucune nostalgie, nous permet (en occultant une fois encore l’album raté de 2020 Distractions) de voir combien TINDERSTICKS, emmené par la voix de Stuart STAPLES, au croisement de celle d’un Kevin AYERS nonchalant (pléonasme) et d’un Lee HAZLEWOOD crooner, est dépositaire d’un fabuleux savoir-faire et savoir-être intemporel pour cette musique de chambre (orchestrée) parfois bancale mais toujours à propos. Une musique qui navigue entre trémolos de voix et de cordes avec des sons de basse chaloupée et des paroles susurrées, semblant à bout de souffle, mais toujours maitrisées, comme si le chanteur délivrait un secret chuchoté et ténébreux, caverneux et envoûtant à la fois et comme à jamais brisé et toujours ravivé.

2022 sera également pour TINDERSTICKS une année de retrouvailles avec le public et ce « best of »,  bilan tombe à point à l’aube d’une tournée prévue bientôt et qui passera dans plusieurs villes européennes avec orchestre et invités, ainsi qu’à une nouvelle collaboration avec Claire DENIS au travers un morceau inédit : Both Sides of the Blade glissé vers la toute fin du deuxième CD, comme une autre borne à leur carrière.

Ici, pas de CD de raretés, il y en a déjà eu dans le passé ; pas de BBC live, c’est fait également ; pas de bandes perdues et retrouvées ; pas de maquettes studio mais – et c’est un clin d’œil à Hungry Saw non représenté dans la compilation – le concert de Glasgow du 5 octobre 2008 qui avait été publié en version très limitée par leur label Lucky Dog à l’époque et vendu lors des tournées du groupe, concert en intégralité de très bonne qualité audio, qui fait défiler les morceaux dans le même ordre que l’album, avec orchestre à cordes et chœurs (ils sont 12 sur scène), avec toutes sortes d’instruments toujours à leur place, des cuivres, des cordes, des claviers, des instruments à vent, des maracas, du hautbois et un peu de musique de foire et beaucoup de musique de chambre, soit toutes ces orchestrations qui balancent sans jamais s’emporter, entre mélancolie et trémolos, comme sur le morceau The Other Side of the World, ballade de guitare violon de 4 minutes et chef d’œuvre définitif. 

TINDERSTICKS n’est pas qu’un groupe décalé, inclassable et inimitable, il n’est pas non plus qu’une caricature du groupe atypique qu’on pourrait aimer pour de fausses raisons et qu’on voudrait se garder rien que pour soi pour se dire que, comme soi, il est le seul de son genre, TINDERSTICKS n’est pas non plus ce groupe et ces musiciens tellement distingués qui font que leur consécration doit passer obligatoirement dans des salles prestigieuses (la salle Pleyel à Paris par exemple, summum du chic) à l’acoustique parfaite et face à un public respectueux (mais exigeant).

TINDERSTICKS c’est avant tout le bonheur d’écouter des chansons ciselées comme des gemmes et des pépites uniques et rares, c’est la magie des chroniques racontées et chantées à la limite de l’intranquillité de ce chanteur dont on sent sourdre l’incandescence écorchée, accompagné par une musique somptueuse ancrée depuis trente ans dans nos esprits et nos oreilles ravies. TINDERSTICKS c’est cette musique qu’on peut écouter les yeux fermés, en se laissant emporter sans crainte, car ces gens là savent parfaitement où ils vont et savent magnifiquement comment nous y amener.

Xavier Béal

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