TRIO MIYAZAKI : Les Palpitantes Couleurs du koto

75 vues
Print Friendly, PDF & Email

TRIO MIYAZAKI

Les Palpitantes Couleurs du koto

Avec son premier album, Saï-ko, paru sur le label Daqui, le TRIO MIYAZAKI propose une sorte de musique de chambre qui fusionne des inspirations classiques et populaires émanant d’Occident comme de l’extrême-Orient. Sa configuration, pour le moins originale, comprend accordéon, violon et… koto, instrument emblématique de la tradition japonaise.

La kotoïste Mieko MIYAZAKI, signataire de la majorité des compositions du trio, a déjà eu l’occasion, à travers ses divers projets créatifs, de faire entendre son singulier et envoûtant instrument dans des domaines où on ne l’attendait pas.

Son travail avec Bruno MAURICE et Manuel SOLANS se fait en quelque sorte l’écho du mouvement qui, au début du XXe siècle, a ouvert de nouveaux horizons à la pratique du koto avec l’influence de la musique occidentale. À sa manière, le TRIO MIYAZAKI offre de nouvelles projections poétiques à cette musique de koto dont l’histoire est riche en rebondissements. C’est cette histoire que nous vous proposons de raconter dans ses grandes lignes, de manière à  mettre en perspective cette étonnante alliance franco-japonaise qui ne peut que piquer la curiosité d’auditeurs avides de musiques innovantes mais néanmoins enracinées.

Parmi les instruments qui ont contribué à façonner la carte d’identité sonore de la tradition japonaise, le koto figure en bonne place, aux côtés de la flûte shakuhachi, des luths shamisen ou biwa, ou du tambour taïko. Et le fait qu’il soit originaire de Chine ne change évidemment rien à l’affaire… Mesurant près de deux mètres, le koto est une cithare dont la caisse de résonance est faite en bois de paulownia. Il comprend généralement treize cordes, à l’origine en soie mais dorénavant en nylon (moins fragile). Des chevalets mobiles (ji) placés sous chaque corde et que l’on peut déplacer le long de celle-ci permettent les modifications d’accords. Ces cordes sont pincées de la main droite, à l’aide de trois onglets (tsumé) fixés au pouce, à l’index et au majeur. La main gauche, qui n’est pas munie d’onglets, exerce une pression sur les cordes afin de hausser les notes d’un ton ou d’un demi-ton, voire d’un quart de ton.

Pincements et glissements sur les cordes sont autant de techniques qui génèrent ces effets staccato ou vibrato et tous ces sons caractéristiques de la musique japonaise, faisant même du koto une sorte de xylophone, voire de percussion puisqu’on peut aussi frapper sa caisse de résonance. Les techniques de jeu sont donc variées et ont évolué au cours des siècles, d’autant qu’il n’existe pas une seule sorte de koto, mais plusieurs, au nombre de cordes variables. Du koto “ichigenkin” à une corde au koto à trente cordes et plus, il n’y a que l’embarras du choix !

Le koto à travers les âges

Le koto est connu pour être dérivé du zheng chinois et avoir été introduit, entre le VIIe et le VIIIe siècle (époque Nara), de la Chine à la Cour impériale du Japon, où il fut utilisé dans le théâtre gagaku. Néanmoins, une cithare autochtone, dénommée yamato-koto ou wa-gon, a également existé dans la société de l’époque préhistoire japonaise, où elle avait des fonctions aussi profanes que sacrées, puisque liée au shintoïsme. Le koto importé de Chine, également appelé sô no koto ou gakusô, constitué de treize cordes, est cependant à l’origine de la musique de koto puisque, dès le IXe siècle, on l’utilisait déjà comme instrument soliste pour jouer des airs profanes mais à caractère noble, comme les fameux Dits des Heike (Heike-Monogatari) et Dits du Genji (Genji-Monogatari).

D’autres kotos sont ainsi apparus au cours des siècles couvrant les époques médiévale et moderne et ont fait évoluer chaque fois la tradition musicale liée à l’instrument. Avec le sô no koto du VIIIe siècle, les parties instrumentales de koto qui accompagnaient les poèmes étaient encore extraites de pièces de gagaku. Apparu au XVIe siècle, le chikushi koto a engendré une autre forme de chant accompagné au koto, le koto-uta, recueilli par KENJUN, un moine bouddhiste de l’île de Kyûshû, qui a également ajouté au répertoire des suites vocales accompagnées au koto (appelées kumi-uta) et des pièces instrumentales (nommées dan-mono) constituées d’un nombre fluctuant de sections comprenant généralement chacune 104 battements.

Puis vint au XVIIe siècle le zokusô, koto citadin, avec Kengyô YATSUHACHI (1614 – 1685), qui passe pour avoir réformé la musique cérémoniale en musique purement artistique et ainsi posé les bases de la musique de koto proprement dite, nommée “sôkyoku”. Fondateur de l’école qui porte son nom, YATSUHASHI a renouvelé et amélioré les techniques instrumentale et vocale liées à l’art du koto et a repensé et modifié plusieurs kumi-uta et dan-mono, accélérant notamment leur tempi. Deux célèbres dan-mono sont créditées à YATSUHASHI : Rokudan no Shirabe, formée de 6 sections de 104 battements, et Midare, comprenant 10 sections irrégulières. On doit aussi à YATSUHASHI la création du mode pentatonique mineur (ou hémitonique) hirajôshi.

Par la suite, alors que la musique de koto (de même que celle du luth shamisen) a été transmise par l’intermédiaire de la guilde (tôdô) des musiciens aveugles, le répertoire de YATSUHASHI a été développé au XVIIIe siècle par Kengyo KITAJIMA et Kengyo IKUTA. Le premier a ouvert la voie du néo-classicisme tandis que le second a amplement réactualisé la musique de koto à partir de celle du shamisen, donnant naissance à une nouvelle forme de chant accompagné conjointement par un koto et un shamisen. D’autres musiciens de l’école Ikuta ont ensuite contribué à renforcer cette porosité entre la musique de koto et la musique de shamisen, allant même jusqu’à renforcer la partie de koto, dont les proportions étaient auparavant moindres que celles de la partie de shamisen. Il faut aussi mentionner l’apport de l’école fondée à la fin du XVIIIe siècle à Edo par Kengyo YAMADA, lequel a introduit dans la musique de koto le chant narratif jôruri.

La fin du XIXe siècle a été marquée par l’avènement du gouvernement Meiji, dont la restauration a bouleversé les champs tant politique (fin de l’isolement volontaire du Japon) que culturel. Dans ce dernier, les musiciens aveugles y ont perdu leur privilège de “passeurs” de tradition. De nouvelles formes de musique de koto sont apparues à Osaka, à Kyoto, ainsi qu’à Tokyo, où un conservatoire a vu le jour et a amorcé un syncrétisme entre la musique traditionnelle japonaise et la musique occidentale, qui devint une influence privilégiée.

En ce début de XXe siècle, plusieurs musiciens s’emploient à créer une “nouvelle musique japonaise”. L’un d’entre eux, Michio MIYAGI (1894 – 1956), a joué un grand rôle pour la musique de koto. Outre un nouveau style mêlant des éléments de musique occidentale à ceux de la tradition japonaise, il a inventé le jushishigen, le koto basse à 17 cordes, et même un koto à 80 cordes, dont il n’existe qu’un unique exemplaire !

Après MIYAGI, l’essor du koto basse a notamment été assuré par Tadao SAWAI (1937-1998), auteur d’une centaine de disques et d’autant de pièces de koto (classiques ou avant-gardistes), dont il a poussé le jeu vers encore plus de virtuosité et de rythmicité. Sa femme, Kazué SAWAI, jouit de même d’une grande réputation tant dans le milieu de la musique traditionnelle japonaise que dans celui de la musique improvisée.

Si l’apport de la musique occidentale a indubitablement impulsé un élan salvateur à la musique traditionnelle japonaise, elle n’en a pas pour autant bouleversé les règles fondamentales de composition. Il a fallu du temps aux musiciens japonais tentés par le style occidental pour acquérir cette nouvelle technique et à l’utiliser de manière originale. Il leur a fallu pour cela opérer un retour à la spécificité et à l’esprit japonais.

L’après-seconde guerre mondiale a ainsi vu naître d’autres nouvelles formes musicales et de nouvelles compositions pour les instruments japonais. De nouveaux kotos sont aussi apparus, au nombre de cordes fluctuant. La musique électro-acoustique et autres tendances avant-gardistes ont de même marqué de leurs empreintes la musique japonaise.

Aujourd’hui, la plupart des Japonais écoutent et connaissent davantage la musique occidentale que leur propre musique traditionnelle. Toutefois, l’enseignement de la musique dans les collèges japonais accorde enfin une place à l’apprentissage des instruments traditionnels – depuis la restauration Meiji, c’est l’enseignement musical de type occidental qui était exclusivement privilégié –, et le koto recueille de nombreuses faveurs. Cet état de choses plaiderait donc en faveur, sinon de sa réhabilitation et de son intégration dans le monde musical moderne, au moins de sa pérennité.

Mieko MIYAZAKI, ou le koto voyageur

L’approche du koto cultivée par Mieko MIYAZAKI est à maints égards la digne héritière du mouvement dit de la “nouvelle musique japonaise” apparu au début du XXe siècle dans le sens où elle cultive un sens mélodique et lyrique qui combine les perspectives japonaise et occidentale. Le parcours de cette jeune musicienne se distingue de celui d’une stricte musicienne traditionnelle. Certes, Mieko MIYAZAKI a suivi – depuis l’âge de neuf ans – un enseignement résolument traditionnel du koto qui a fait d’elle une musicienne et concertiste émérite : elle s’est ainsi produite sur scène devant l’empereur et l’impératrice du Japon, a été révélée par la radio nationale NHK et s’est produite sur moult scènes et festivals asiatiques, européens et américains. Mais de plus, à son répertoire de pièces traditionnelles et classiques, elle a ajouté des œuvres de sa propre composition.

Son premier CD solo daté de l’an 2000, Asobi ni Oide, est du reste constitué de compositions de son cru. Un autre disque, réalisé avec le joueur de shakuhachi Dozan FUJIWARA sous le nom de groupe EAST CURRENT (2003), contient notamment, aux côtés de classiques japonais et d’une reprise d’Astor PIAZZOLA, une composition de Mieko, The Current, qui a été plébiscitée comme étant l’une des trente plus belles pièces de koto de tous les temps…

Mieko a de même écrit des chansons pour enfants qui, à force de diffusions TV, sont devenus des standards. Sa discographie illustre ainsi brillamment l’éclectisme de son approche du koto puisqu’on y trouve également un CD consacré à une musique de manga et un disque expérimental avec la violoniste Chika SHIMOOKA…

Mais Mieko MIYAZAKI entretient aussi avec l’Occident – et a fortiori avec la France, où elle est installée depuis 2006 – une relation tout aussi passionnée. Outre un disque en duo avec le pianiste et arrangeur Bernard ARCADIO, elle a enregistré des albums de koto solo enrobé de nappes “ambient” qui revisitent des pièces d’Érik SATIE, de CHOPIN et de J.S. BACH ! Quand on sait que ce dernier est né l’année même de la disparition de Kengyo YATSUHASHI (le “père” de la musique soliste de koto), on voit que le choix de reprendre ses œuvres au koto est lourd de sens…

Mieko MIYAZAKI s’est ainsi imposée à la fois comme musicienne exécutante et comme compositrice, imposant le koto dans des domaines on ne l’attendait pas. Avec un même aplomb, elle s’est commise dans des projets de musiques de films d’animations, voire de pub, et s’est appropriée des répertoires classiques occidentaux avec son seul koto. Elle est de ces artistes qui ont pleinement intégré l’apport de la musique classique d’Occident tout en s’inscrivant dans un héritage spécifique japonais, et son répertoire personnel s’est nourri aux musiques contemporaines comme aux musiques populaires. Mieko MIYAZAKI n’est pas l’artiste d’UN genre particulier, et sa sensibilité est ouverte à plusieurs directions créatives. En témoignent également ses rencontres artistiques inédites avec le pianiste François ROSSÉ, le flûtiste Sylvain ROUX, le guitariste jazz Nguyen LÊ et la chanteuse vietnamienne Huong THANH, ou encore l’ensemble polyphonique corse VOCE VENTU.

C’est cette sensibilité plurielle qui se manifeste pareillement dans son nouvel album, Saï-ko, qui a la particularité de présenter une formation en trio, chose inédite dans la discographie de la kotoïste.

Saï-ko, ou le nouveau printemps du koto

La configuration du TRIO MIYAZAKI compte incontestablement parmi les plus improbables que l’on pouvait imaginer : un koto, un violon et un accordéon ! Toute classification de genre s’avère de fait impossible, pour ne pas dire inutile. Ce disque est l’histoire de trois musiciens issus d’horizons différents et dont la rencontre a débouché sur l’envie de dire des choses en commun à partir de leurs trajectoires respectives.

Manuel SOLANS joue du violon depuis ses six ans, a débuté sa carrière à quinze et s’est produit au sein de divers ensembles et orchestres symphoniques, lesquels lui ont permis de faire de la scène dans de nombreux pays et d’y rencontrer des musiciens renommés, de Zubin MEHTA à Narciso YEPES en passant par Placindo DOMINGO, Daniel HUMAIR, et tant d’autres… Ses voyages ont ainsi attisé sa curiosité des autres traditions musicales, et c’est en cherchant à découvrir la tradition japonaise qu’il a rencontré Mieko MIYAZAKI en 2004.

Tous deux ont ensuite découvert les disques solo de Bruno MAURICE, un accordéoniste qui, tout en participant à plusieurs ensembles de musique de chambre, de musique contemporaine et des orchestres symphoniques, compte parmi les rares à se produire en récital soliste. L’idée de former un trio n’a pas tardé à prendre forme…

Que la plupart des compositions du TRIO MIYAZAKI puisent dans la tradition japonaise n’étonnera certes personne, mais force est de reconnaître que l’on n’avait jamais entendu résonner de la sorte cette tradition.

Quasiment toujours basées sur le mode pentatonique (gamme à cinq sons très prisée par une quantité de traditions musicales asiatiques), les compositions de Mieko MIYAZAKI s’inspirent de diverses sources : Midare Gami prend ainsi appui sur cette forme poétique codifiée du VIIe siècle appelée tanka et permet à Mieko MIYAZAKI de faire également entendre son étonnant timbre de voix.

Les rythmes du wadaïko (art ancestral du tambour japonais) ont inspiré Ryu No Mezame, la pièce inaugurale du CD, dont la structure offre en son milieu l’opportunité à Bruno MAURICE d’improviser et d’extraire de son accordéon des sons qui défient la condition humaine.

Et bien sûr, la contemplation de la nature et de ses changements saisonniers ont également inspiré Haru Kaze (Brise de Printemps) et Hachi Gatsu (Août), véritables jardins japonais sonores.

La variété d’inspiration de Mieko MIYAZAKI se traduit également dans ses choix de reprises de pièces qui ont, chacune à leur façon, marqué l’histoire musicale japonaise du XXe siècle. Kachusha No Uta, ou la Chanson de Katioucha, écrite en 1914, est en effet considérée comme la première rengaine populaire de l’époque “moderne”.

La reprise de Haru No Umi est doublement symbolique : elle permet à Mieko MIYAZAKI de rendre hommage à son auteur, Michio MIYAGI, qui, au début du XXe siècle, a rénové la musique classique de koto (ainsi que la technique de ce dernier) en y intégrant des apports de musique classique occidentale. Mieko MIYAZAKI renoue avec l’intention originelle de MIYAGI, qui avait composé cette œuvre pour deux instruments, koto et flûte shakuhachi ; sauf que cette fois, le violon de Manuel SOLANS remplace le shakuhachi, pour un résultat tout aussi éblouissant.

Inspiré par le mouvement impressionniste français, cet opus parfumé de romantisme tresse un lien idéal avec l’autre univers de référence du TRIO MIYAZAKI qui est la musique occidentale. La tradition française est une fois de plus explorée dans Asakusa-Notre Dame, qui métamorphose avec beaucoup de malice un thème oriental en air de musette.

Il faut enfin mentionner la composition de Bruno MAURICE, extraite de son propre concerto Cri de lame, au titre éminemment évocateur : Caresse distille un très poignant climat de mélancolie rassérénée qui nous débarrasse de toute pesanteur…

Mais c’est probablement avec la pièce éponyme au disque que le TRIO MIYAZAKI donne toute l’étendue de sa singulière expression : d’une atmosphère trouble et extatique se dégage peu à peu une tension dramatique subjuguante. Jouant allègrement sur les contrastes idéogrammatiques de couleur (“saï”) et de rythme (“ko”), fondé sur une structure traditionnelle qui accorde une grande place à l’improvisation, Saï-ko est le morceau à la fois le plus dense, le plus ouvert et le plus emblématique du répertoire du trio. C’est peut-être aussi le plus exigeant pour l’auditeur…

Entre délicatesse et vitalité, émotion contemplative et dynamisme malicieux, la musique du TRIO MIYAZAKI dessine un espace impressionniste et lyrique qui éclaire sous un angle inédit les rapprochements déjà tentés il y a un siècle entre les mondes musicaux japonais et occidentaux. Les histoires qui s’y racontent entre le koto de Mieko MIYAZAKI, l’accordéon de Bruno MAURICE et le violon de Manuel SOLANS remontent donc à loin, et ont tous les atouts pour se projeter dans l’avenir…

* TRIO MIYAZAKI – Saï-ko (2008, Daqui / Harmonia Mundi)

Article réalisé par Stéphane Fougère
Photos : Sylvie Hamon et Stéphane Fougère,
au concert à l’Auditorium du Musée Guimet
à Paris, le 4 avril 2008

Site : www.miekomiyazaki.com/trio_miyazaki.html

Label : www.daqui.org

(Article original publié dans
ETHNOTEMPOS n°39 – été 2008)

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.