VITAL DUO : Les Trouvères retrouvés

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VITAL DUO

Les Trouvères retrouvés

Fondateurs du groupe français MINIMUM VITAL, Jean-Luc et Thierry PAYSSAN se sont consacrés depuis 1999 à un projet musical en parallèle sous le nom VITAL DUO, qu’ils ont présenté sur les scènes de festivals “progressifs” comme le Proglive de Corbigny, le festival de l’association Crescendo à Royan et, en mars 2001, au Baja Prog’, au Mexique, en remplacement de HAPPY THE MAN. Eu égard au succès rencontré, la parution d’un album était de plus en plus attendue, avec trépignements de rigueur côté public. Mais rien n’a su troubler la patience ni entraver le perfectionnisme bien connu des frères PAYSSAN qui, avec ce nouvel album enfin réalisé, Ex Tempore (hors du temps), bousculent les ornières du rock dit progressif…

Paru, comme tous les autres disques des “Minimums Vitaux”, sur le label Musea, Ex Tempore présente plusieurs pièces qui s’appuient sur des thèmes attribués à des troubadours du XIIIe, du XIVe et du XVe siècle, notamment et surtout Guillaume De MACHAUT. On y trouve de plus de nouvelles versions de La Tour haute et des Saisons marines (de l’album du même nom) qui rappellent combien l’influence médiévale a marqué, à un degré plus ou moins prononcé, la musique de MINIMUM VITAL dès ses débuts.

Dans VITAL DUO, l’héritage du Moyen Âge sert de fondement à une exploration musicale que les frères PAYSSAN n’avaient pu mener plus loin au sein de leur groupe. Certes, JETHRO TULL, avec des pièces comme King Henry’s Madrigal, et plus encore GRYPHON tout au long de sa carrière, ont déjà concilié ces deux tendances, mais la musique de VITAL DUO sonne encore différemment. La couleur médiévale est bien sûr renforcée par l’usage d’instruments antiques comme la mandoline, le cistre, l’orgue et des percussions comme des tambourins, des crotales ou des cloches. Mais cela ne signifie nullement que VITAL DUO est une version acoustique de MINIMUM VITAL !

Preuve en est que la Gibson Les Paul de Jean-Luc et que les synthétiseurs et l’orgue Hammond de Thierry s’offrent de splendides tirades. De plus, non contents d’assurer à eux deux tout un instrumentarium qui nécessite la plupart du temps plusieurs musiciens, les PAYSSAN ont été jusqu’à introduire de nouveaux instruments : Jean-Luc s’est ainsi fait construire, par un luthier bordelais, un “électro-cistre”, et Thierry a conçu un orgue liturgique “numérique” piloté par un clavier, mais qui restitue d’authentiques sons de tuyaux d’orgue.

En faisant ainsi dialoguer la guitare électrique et l’orgue liturgique, ou la mandoline et les claviers, les frères PAYSSAN ont abouti à une expression une fois de plus originale qui se situe aux confins de la musique médiévale et d’un rock sophistiqué et qui se caractérise par une savoureuse richesse mélodique. Le Moyen Âge qui a servi de fondement au VITAL DUO est transfiguré, sublimé dans un espace qui se veut hors des jalons temporels.

Bien que constamment empreint de préciosité religieuse et même un brin romantique, Ex Tempore comporte également ses moments de “festoiements”. Les Vitaux, sans jamais sacrifier la cohérence de leur propos, font montre d’encore plus d’audace quand, dans leur adaptation de la messe de Nostre Dame, ils introduisent une pulsation techno (dans la partie bien nommée X File) avant de se lancer (dans Exutoire) dans une joute percussive éblouissante quoique trop courte. Et là, on se dit que les frères PAYSSAN n’ont peut-être pas tout dit. Il est dommage que ces idées paraissent tomber comme un cheveu sur la soupe (délicieuse au demeurant). C’est comme si VITAL DUO avait pointé du doigt tout un terrain d’exploitation qui ne demande qu’à être davantage élagué.

Néanmoins, à travers cette expérience, Thierry et Jean-Luc PAYSSAN confirment leur statut de défricheurs, et l’on sait combien le prog’ rock a besoin de gens comme eux !

Entretien avec Thierry PAYSSAN

VITAL DUO, pourquoi, comment ?

Thierry PAYSSAN : C’est quelque chose qu’on avait envie de faire depuis un petit moment, sans avoir pu le faire plus tôt vu qu’on n’a pas toujours le temps de se consacrer à la musique. Après le dernier album de MINIMUM VITAL, Esprit d’Amor, et l’album live, Au cercle de pierre, on a eu envie de marquer une pause, histoire de se renouveler.

C’était le moment adéquat pour tenter cette expérience en duo à laquelle on avait pensé depuis longtemps. En fait, on a eu l’opportunité de poser une date dans notre fief, à Bègles, pour faire un concert dans une chapelle. À cette époque, on ne savait pas encore ce qu’on allait faire ; c’était donc une manière de se fixer un objectif, une échéance. Au fond on a travaillé assez vite étant donné que le temps imparti était relativement court. Finalement, ça s’est très bien passé.

Cette idée du duo nous a paru naturelle dans la mesure où on travaille ensemble depuis longtemps. Le fait d’être deux frères jumeaux crée des liens intéressants sur le plan musical ; aussi, on s’est dit qu’il fallait aller au bout de cette démarche.

Était-ce aussi dû au fait que vous vouliez composer pour un duo et non pour un groupe, comme vous le faisiez jusqu’à présent ?

TP : L’avantage, en effet, c’est que ça permet de faire des choses qu’on ne peut pas faire dans un groupe. Former un duo permet de jouer davantage sur les nuances, les dynamiques et de développer donc des idées, des influences musicales qui étaient un peu plus en demi-teintes dans MINIMUM VITAL, notamment la musique médiévale. Par exemple, on aime beaucoup la musique de Guillaume de MACHAUT, compositeur du XIVe siècle – le premier grand compositeur occidental en fait. On est donc partis sur cette base-là, des mélodies de Guillaume de MACHAUT, pour voir comment on pouvait les développer.

Ce n’est pas la première fois qu’un compositeur médiéval vous inspire. Je crois me rappeler qu’il y en a un qui vous a inspiré pour l’album Sarabandes.

TP : Il y a effectivement dans Sarabandes un morceau en hommage à un troubadour qui était roi. “Troubadour” vient du verbe occitan “trobar qui veut dire trouver. Le troubadour, c’est celui qui trouve, des vers par exemples, ou des mélodies. C’est donc un qualificatif qui s’applique à quelqu’un de créatif, mais ça pouvait être un paysan comme un riche seigneur, tel Alfonso El SABIO, roi de Castille, auquel il est fait référence dans Sarabandes. Mais dans ce morceau, on n’avait pas vraiment repris des thèmes qu’il avait écrits. C’était juste un hommage.

Vous avez tout de même repris des thèmes médiévaux, comme les Cantigas de Santa Maria.

TP : Oui, et dans l’album La Source, il y a Ce qui soustient, qui est déjà une pièce de MACHAUT, mais réarrangée pour le groupe. Dans le duo, on est partis sur la même idée sauf qu’on exprime cela différemment.

De plus, je me suis fixé pour objectif de n’utiliser que des sons d’orgue à tuyaux, vu que je suis un grand fan de ça, histoire d’aller à fond dans cette ambiance médiévale et gothique.

Avez-vous pour le coup choisi une instrumentation plus acoustique ?

TP : On a quand même tenu à garder un côté électrique, malgré tout. Jean-Luc joue cependant de la mandoline et du cistre ; il a une guitare un peu spéciale qu’il a fait faire par un luthier, c’est donc un instrument unique, sorte de mélange entre une guitare folk et un cistre.

C’est un instrument ancien avec un manche plus court et des cordes sympathiques qui résonnent toutes seules quand tu joues, ce qui crée un timbre particulier. Quant à moi, je joue donc avec des sons d’orgue à tuyaux et éventuellement quelques sons de piano. Ça fait plusieurs mois que j’entasse, que j’empile et que j’essaie de dénicher des sons d’orgue. Je vais à droite et à gauche enregistrer tuyau par tuyau, je mélange tout ça et je fais ma tambouille afin d’obtenir quelque chose que personne n’a, j’espère !

Bref, j’ai pas acheté un synthé Yamaha, c’est un truc personnel !

Tu parlais tout à l’heure d’ambiance gothique…

TP : C’est les sons d’orgue employés qui me fait dire ça. Par exemple, on joue des pièces fondées sur une partie de la Messe de Nostre-Dame de Guillaume de MACHAUT. C’est une grosse pièce écrite à l’origine pour des voix, et on a eu envie de l’adapter pour le clavier et la guitare. Donc, là, ça fait gothique-religieux, au moins dans l’esprit. Quand je dis gothique, ce n’est pas par rapport au mouvement musical, mais plutôt par rapport à l’image des vitraux, l’orgue d’église… C’est des images comme ça qui me viennent à l’esprit.

L’aspect médiéval fut très présent à une époque dans MINIMUM VITAL et semble s’être estompée au fur et à mesure. Faut-il en déduire que cette influence ne convenait plus au groupe au bout d’un moment et que c’est la raison pour laquelle vous la ré-exploitez en duo ?

TP : En fait, je crois que c’est le fruit d’une évolution logique. Cette influence est toujours là, mais plutôt en demi-teintes sur le dernier album studio. Dans la façon dont on aborde la construction musicale, on est plus dans un système modal que dans un système tonal. Ça veut dire que la notion d’accord est un peu esquivée.

La plupart des musiques populaires qu’on peut écouter sont fondées sur des grilles d’accord et des mélodies qui se baladent là-dessus. Nous ne fonctionnons pas comme ça, surtout dans le duo, qui est plus modal : notes de base continues, des lignes mélodiques par-dessus, avec des accords très fugitifs, voire inexistants.

Cela vous rapproche donc des musiques orientales ?

TP : Quelque part, oui. Les musiques orientales fonctionnent sur ce principe-là, de même que les toutes les musiques traditionnelles à la base. Il faut bien voir que la musique populaire, au départ, était essentiellement monophonique, fondée sur une seule ligne mélodique, un bourdon. Un instrument de nos campagnes, la vielle à roue, fonctionne sur ce principe, de même que la tampura indienne.

Vous êtes en quelque sorte remontés aux sources de la musique occidentale ?

TP : Oui, mais j’avoue qu’on n’a pas cherché de manière réfléchie. C’est quelque chose qui nous plaît. Il y a des choses très intéressantes dans toutes ces musiques anciennes, elles nous ont beaucoup inspiré.

L’expérience en duo pourrait-elle avoir des répercussions sur la trajectoire de MINIMUM VITAL ?

TP : Ah oui, c’est clair ! Par exemple, sur un morceau en préparation, Jean-Luc a décidé de n’utiliser que des instruments acoustiques.

L’album Esprit d’Amor, à sa sortie, a suscité des avis très controversés dans le microcosme progressif. Ne craignez-vous pas que l’expérience de VITAL DUO ne provoque les mêmes réactions ?

TP : Je ne sais pas, ce sera à toi de me le dire ! (rires) Il est clair que pour nous la musique progressive, c’est pas un musée ! Je ne voulais pas faire un vilain jeu de mots par rapport au label Musea… On est conscients que le public progressif actuel est très marqué par les grands groupes des 70’s, mais je pense qu’il y a tout intérêt à faire évoluer cette musique. Si le progressif reste dans ses limites, il reste figé ou
bien il meurt.

En musique, il est devenu essentiel d’avoir des choses qui tournent bien d’un point de vue rythmique. Le fin du fin, c’est de faire passer des choses complexes ou sophistiquées dans lesquelles l’auditeur ait malgré tout envie de taper du pied et de bouger les fesses. Pour moi, il y a du groove dans Close to the Edge (de YES), c’est dansant quoi !

L’écueil des groupes progressifs, c’est de tomber dans des choses pesantes. Il y a une espèce de réticence de la part d’une certaine frange du public prog’ vis à vis de tout ce qui est un peu groove…

TP : Je crois, mais c’est dommage. Je ne suis pas en train de défendre la “dance”, mais bon, si le mot “groove” gêne, on peut parler de “respiration”. La musique doit respirer, avoir un souffle, une pulsation…

Que l’on retrouve aussi chez MAGMA…

TP : Complètement ! C’est une musique très physique, en fait. C’est à la fois novateur, très beau, inclassable et très prenant sur le plan rythmique. Il y a plein d’autres exemples… J’en ai discuté avec le batteur de PRIAM, qui se trouve avoir aussi un pied dans la “jungle”. C’est deux créneaux radicalement différents, mais le groupe a une idée derrière la tête… Ça ne veut pas dire non plus qu’il va faire de la techno !

Mais l’idée, c’est de ne pas rester fermé à tout ce qui se passe autour, garder les oreilles ouvertes. J’ai entendu dire que Mike OLDFIELD était considéré par les fans de techno comme le roi de l’”ambiant”. Il ne l’a peut-être pas fait exprès… (rires) Le problème de certains musiciens “progressifs”, c’est qu’on a l’impression qu’ils n’écoutent que du progressif !

Ce qui n’était pas forcément le cas des musiciens des groupes phares du progressif il y a 20 ou 30 ans…

TP : Non, ils ne se posaient même pas la question. Alors il est vrai que, nous non plus, nous n’échappons sans doute pas à certains clichés ou influences, mais le but est quand même d’y échapper le plus possible.

Article et entretien réalisé par Stéphane Fougère
– Photos concert : Sylvie Hamon

(Article original publié dans
TRAVERSES n°9 – août 2001)

 

 

 

 

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