Wang LI : De saccades et de silences

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Wang LI

De saccades et de silences

Sur l’un des plus anciens instruments de musique de la planète, la guimbarde, le jeune Wang LI crée une musique d’aujourd’hui, imprégnée à la fois de ses émotions, de ses souvenirs, de ses réflexions sur le monde et de ses expériences de vie : né à Shandong, dans la presqu’île chinoise de Tsingtao, il a, après ses études, choisi l’exil vers la France, où il a troqué la sévérité de l’environnement militaire éprouvée dans son pays natif contre l’austérité d’un séminaire de la banlieue parisienne. Entre les deux, Wang LI a évidemment traversé des périodes de doute, de tourment, de malaise, d’agitation… C’est tout cela que sa musique raconte, hors des carcans stylistiques. Après avoir joué dans des orchestres de musique occidentale en Chine, il a étudié le jazz au Conservatoire de Paris, mais son intérêt premier est la guimbarde, dont il a collectionné une multitude de variétés à travers les cultures…

En devenant expert de cet instrument, Wang LI – qui pratique aussi occasionnellement la flûte chinoise “hulusi” et le chant de gorge – s’est conçu un espace sonore de quête et de liberté qui lui a permis d’assumer sa “sinité” bien plus que s’il était resté dans cette Chine en pleine mutation qui semble négliger ses traditions. La musique de Wang LI, qui n’a quasiment rien de traditionnel, décline les nuances multiples des résonances vibratoires dont la guimbarde est capable, ouvrant sur un monde intérieur évoquant autant les échos de l’enfance, les tempêtes de l’âme, les fièvres du corps, les remous de la vie moderne que les vertus du silence auxquelles lui a fait accéder son expérience de la vie érémitique des séminaristes.

Après avoir autoproduit en 2005 un premier album (disponible sur son site), Wang LI a la chance de voir son nouvel opus signé sur le label français Cinq Planètes (lire notre chronique), ce qui devrait lui permettre de se faire entendre d’un plus large public aux oreilles grandes ouvertes, surtout après ses prestations fort remarquées dans diverses manifestations en 2006, notamment au Festival international de la guimbarde à Amsterdam, aux Suds à Arles, au Festival Le Rêve de l’Aborigène à Airvault, à la Fête des Franciliens à Draveil, et au festival des Villes des Musiques du monde. Pour ETHNOTEMPOS / RYTHMES CROISÉS, Wang LI a bien voulu raconter son histoire, ainsi que sa relation avec la musique, la Chine, et bien entendu la guimbarde !

Entretien avec Wang LI

Racontez-nous votre parcours de la Chine à la France, et de la place qu’y a pris la musique…

Wang LI : Tout petit, j’ai vécu dans un complexe résidentiel de l’armée populaire chinoise. Ce milieu est très fermé. Jusqu’à l’âge de sept ans, j’ai vécu avec mes grands-parents. Dans ce milieu, je n’ai jamais eu la chance d’avoir une éducation musicale. Comme artiste, je suis un peu “sauvage”… En même temps je pense que ce fut une grande chance pour moi dans la mesure où ça m’a donné les vertus de créer quelque chose. Maintenant je suis tout le temps avec la guimbarde ! C’est un instrument qui, pour moi, offre le plus de liberté de création. Elle a beaucoup de potentialités.

Je suis arrivé en France il y a six ans, j’étais vraiment jeune. J’étais quelqu’un d’impatient, de très léger. Pendant presque quatre ans j’ai vécu dans un séminaire de la banlieue parisienne avec des prêtres, des séminaristes. C’est un monde isolé. J’étais très, très seul. Cette expérience a été bénéfique dans la mesure où elle m’a permis de sentir la vraie musique. Je pense que pour un musicien, il faut être seul, isolé.

Par exemple, l’esprit de ce nouveau disque que je viens de faire chez Cinq Planètes, c’est « la musique, c’est le silence ». Ce n’est pas « la musique vient du silence », c’est « la musique, c’est le silence ». Même quand je joue très fort, j’ai toujours la tranquillité à l’intérieur de moi.

C’est une initiation au silence, en quelque sorte…

WL : C’est le silence. Ça ne veut pas dire que je fais une musique très, très calme. Je fais des choses dans le CD très violentes, mais il y a toujours quelque chose de très tranquille derrière.

Ça veut dire que pour vous la performance musicale est une forme de méditation ?

WL : Oui. En fait, personnellement je ne connais pas trop la méditation, mais en même temps, la musique que je fais est vraiment une méditation. Je médite tous les jours avec la guimbarde.

C’est un peu comme un rite de purification ?

WL : Oui, c’est un peu ça.

Avant de découvrir la guimbarde, avez-vous joué d’un autre instrument ?

WL : La guimbarde n’est pas mon premier instrument J’ai été, comme tous les jeunes, intéressé par le rock, le jazz, ce genre de musiques. Du reste, je joue aussi des instruments occidentaux. Bien sûr maintenant, en Chine, on est de plus en plus occidentalisés. Même les instruments, la musique, tout est occidentalisé. On n’a pas beaucoup de choix. Si on a envie de faire de la musique, on prend la guitare, la basse et la batterie. Moi, comme tout le monde, j’ai fait ça.

Mais petit à petit, depuis que je vis en France, je me sens plus Chinois que du temps où j’étais en Chine. Je pense que pour comprendre mieux et plus profondément sa culture, il faut s’en être éloigné. Donc maintenant, je joue très rarement de la musique occidentale ; je joue MA musique. En même temps, je ne peux pas jouer de la musique traditionnelle. Parce que je vis en 2006. Si je jouais de la musique traditionnelle, je serais un hypocrite, parce que je ne la connais pas vraiment. Même les Chinois ne la connaissent pas vraiment. Donc je fais un mélange de musique traditionnelle avec la musique actuelle, de notre temps.

Est-ce que le fait de vivre en dehors de la Chine vous a permis de découvrir davantage la musique traditionnelle chinoise ?

WL : Bien sûr. Par rapport à avant, j’ai beaucoup plus de patience. La musique traditionnelle chinoise a quelque chose de très profond. Par moments il n’y a pas de vraie mélodie, ce n’est vraiment pas facile de comprendre. Il faut être très calme pour comprendre ce genre de musique. Ce n’est pas une musique d’ambiance, c’est très profond, très nature. Maintenant, j’ai plus de capacités à comprendre la musique chinoise qu’auparavant.

Quelle est la place de la guimbarde dans la musique chinoise ?

WL : Ça va vous faire sourire : la guimbarde chinoise, c’est pour séduire les filles. Les fille en jouent pour séduire les garçons aussi. Ça se joue entre jeunes pour parler d’amour. Si on s’entend bien, on joue de la guimbarde. C’est une façon de dire : « si tu aimes bien ce que je joue, alors c’est parti ! »

C’est donc plutôt un instrument lié à la tradition populaire, pas à la tradition savante.

WL : Oui, c’est très populaire. Mais les Chinois ne connaissent pas vraiment la guimbarde, c’est un instrument réservé dans les montagnes, très discret.

La guimbarde a-t-elle la même fonction dans tous les pays ?

WL : En Chine, comme je l’ai déjà dit, c’est pour parler d’amour, pour séduire. En Asie Centrale, à ce qu’il paraît, c’est pour les cérémonies religieuses. En Mongolie, il y a des chamanes qui l’utilisent pour les cérémonies, pour la transe. Il y a aussi des chasseurs qui l’utilisent. Parce que les chasseurs passent beaucoup de temps seuls et l’utilisent pour s’occuper.

Vous avez je suppose collectionné des guimbardes du monde entier ?

WL : Oui, bien sûr. La guimbarde est un des plus anciens instruments du monde, le principe en est toujours un peu similaire qu’elle qu’en soit la provenance. J’ai eu de la chance, j’ai vécu dans les montagnes et j’ai rencontré des maîtres. Après, j’ai eu l’heureuse fortune d’avoir plusieurs sortes de guimbardes.

J’imagine que vous avez collecté les guimbardes pour les particularités sonores qu’elles offrent ?

WL : Oui. Par exemple, sur la guimbarde chinoise, on ne peut pas jouer très violemment. C’est quelque chose de très doux. Mais il y a plein de guimbardes – indienne, sibérienne – avec lesquelles on peut jouer fort pour exprimer quelque chose, par exemple quand on est en colère.

C’est du rock n’roll, dans ce cas ?

WL : Plutôt du métal ! (rires)

Combien de guimbardes possédez-vous ?

WL : À peu près 1 500 guimbardes. Elles viennent du monde entier.

Les avez-vous toutes essayées ?

WL : Pas encore. En fait, pour moi, une guimbarde est comme une jolie femme. Elle a beaucoup de choses à dire, elle est timide mais, en même temps, elle a beaucoup de potentiel. C’est comme un livre. Il me faut faire beaucoup de progrès pour la comprendre. Mon professeur, c’est la guimbarde. C’est elle qui me donne les cours. Quand je ne sais pas quoi faire, je lui demande. Toutes les guimbardes sont vivantes pour moi.

Combien y a-t-il de guimbardes différentes sur votre dernier disque et comment les avez-vous choisies ?

WL : Il y a huit ou neuf sortes de guimbardes. Je ne me force pas à composer un morceau. Je cherche. Par exemple, quand je suis impatient, je ne joue pas de guimbarde. Pour moi c’est une insulte si à ce moment-là je joue de la guimbarde. La guimbarde, comme je l’ai dit, c’est une femme. Si elle n’a pas envie de sortir avec moi, je ne peux pas la forcer ! Donc quand je suis très calme, à ce moment-là je préfère parler avec la guimbarde. Du coup j’ai oublié votre question…

Ah ! oui… Chaque guimbarde est différente. Sur chacune, on peut trouver une mélodie naturelle. On peut faire plein de mélodies avec une guimbarde. Mais en général, une guimbarde qui a une mélodie seule, très naturelle, quand on en joue, tout de suite on se dit « qu’est-ce qu’elles me disent ? laquelle dois-je travailler ? ». Elles me parlent. Du coup, avec différentes guimbardes, je fais différentes mélodies.

Vos deux albums ne comportent que des compositions. N’avez-vous pas souhaité interpréter des thèmes traditionnels ?

WL : Je prends un instrument traditionnel, j’essaie de faire quelque chose qui ressemble à une musique parce que je pense que, avec mon niveau maintenant, c’est tout ce que je peux faire. Faire quelque chose qui ressemble à de la musique. Le reste sera pour dans d’autres temps. Je ne suis pas sûr que ma musique puisse continuer 2  000 ans ou 3 000 ans après. J’essaie de faire quelque chose au mieux de mes capacités.

Une musique vraiment d’ici et maintenant…

WL : Oui, une musique actuelle, contemporaine, éventuellement d’inspiration traditionnelle, avec en plus des aspects électro. En fait, la guimbarde est un instrument acoustique très électro. Quand on en joue, c’est comme de la musique électronique. Le son qu’elle produit peut sonner électro, mais acoustique en même temps.

Vous est-il arrivé de jouer avec d’autres joueurs de guimbardes, et est-ce que ça vous intéresserait de créer par exemple un orchestre de guimbardes ?

WL : À une époque, j’ai joué de la contrebasse avec un orchestre baroque, un orchestre symphonique. Mais pour moi, le fait est que s’il y a quelque chose en moi de très profond, de très sensible, ce n’est pas que je ne veux pas le partager avec les autres, c’est que les autres ne peuvent pas sentir la même chose que moi. Du coup ça ne fait pas la musique. Ça fait l’ambiance, mais pas la musique. Je préfère pour l’instant jouer en solo. En plus c’est un instrument polyphonique. Quand je joue tout seul, c’est comme trois personnes qui jouent ensemble.

Est-ce que vous avez cependant eu des propositions de musiciens pour jouer avec eux ?

WL : Il y a eu plein de gens, mais pour l’instant je refuse. Je suis trop habitué à jouer tout seul. Je me sens bien à jouer en solitaire. Mais ça peut arriver de créer quelque chose avec un vrai musicien ! S’il peut m’apprendre beaucoup de choses, j’ai très envie de travailler avec un bon musicien.

Pour vous la guimbarde reste donc un art soliste ?

WL : Oui, pour l’instant. Peut-être qu’après le déjeuner je changerais d’avis… (rires)

Est-ce que vous avez joué en Chine ?

WL : J’ai joué une fois dans une île, dans ma ville. Ça ne s’est pas très bien passé. Aujourd’hui, la Chine est en train de se développer. Les gens n’ont pas beaucoup de patience. Ils ne peuvent pas supporter quelque chose de très calme. Pour écouter ce que je fais, il faut de la patience. Eux ont juste envie d’ambiance, un truc fort, comme la techno… Donc j’ai été très déçu là-bas. Pour l’instant, je n’ai pas de public en Chine. En plus, ça fait six ans que j’ai quitté la Chine et elle change toutes les semaines ; j’y suis perdu.

Toute votre musique est liée à cette expérience du silence que vous avez notamment acquise auprès des pères séminaristes. Avez-vous cependant été influencé par d’autres joueurs de guimbarde ?

WL : Bien sûr. On est toujours influencé par les autres. Quand on écoute quelque chose, on essaie toujours de reproduire, une autre façon de reproduire. Je crois que pour tous les musiciens c’est comme ça. Quand j’étais dans les montagnes, j’ai vu la façon traditionnelle de jouer cet instrument, ça m’a beaucoup touché, mais je sais dans ma tête que je ne peux pas en faire autant. J’ai beaucoup de respect pour cette tradition, mais en même temps je préfère jouer une création qui me ressemble.

Comment avez-vous découvert la guimbarde ?

WL : C’était dans la montagne, à côté du plateau du Tibet. C’est là que j’en ai entendu pour la première fois. C’étaient surtout des paysans qui en jouaient. Ce sont eux les vrais musiciens. Par rapport à ces musiciens, moi je suis un “musi-chiant” ! J’ai énormément de respect pour eux. J’espère que cette tradition va continuer. De nos jours, elle se perd très vite. J’espère qu’on pourra trouver un moyen pour la protéger, pour que tout le monde puisse découvrir cet instrument très ancien.

Pensez-vous que c’est en bonne voie, qu’il y a une transmission de cet instrument ?

WL : Pour l’instant je n’ai pas l’impression que les gens y font attention. La Chine est en train de se développer. Quand on développe un pays, on lui fait perdre de la culture. Mais à un certain niveau, on peut reprendre la culture. Malheureusement, à ce moment-là, il y a plein de choses déjà disparues. C’est dommage. Maintenant, on est en train de repenser la culture, mais on ne la comprend pas vraiment. La façon dont on cherche à réhabiliter la culture n’est pas assez appropriée, tout cela n’est pas assez sérieux. Pour nous le plus sérieux, c’est l’argent. Comme partout malheureusement, même ici je crois. Mais pour la préservation de la culture, pour le patrimoine, la France est bien meilleure que la Chine.

C’est aussi ce qui vous a motivé pour rester ici ?

WL : Au fond, je me suis enfuis. Parce qu’en Chine, je n’arrive pas à respirer. Est-ce que c’est ma faute ou celle de la Chine ? Aujourd’hui je me dis que c’est ma faute parce que je n’ai pas été capable de faire quelque chose avant. La culture chinoise est tellement profonde…

Actuellement je suis en train d’apprendre beaucoup de choses. Maintenant que je vis en France, je suis plus Chinois qu’auparavant.

Propos recueillis par Stéphane Fougère et Sylvie Hamon – Photos : Sylvie Hamon
(Les Suds à Arles et Fête des Franciliens à Draveil)

Site : http://aspiration.free.fr

(Article original publié dans
ETHNOTEMPOS n°27 – novembre 2006)

 

 

 

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