Xanthoula DAKOVANOU – Lamenta

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Xanthoula DAKOVANOU – Lamenta
(MOUSA / SIAMESE Cie / Quart de Lune)

Parce qu’elles sont reliées au parcours des existences humaines et aux épreuves auxquelles celles-ci sont confrontées, bon nombre de musiques dites traditionnelles recèlent des répertoires spécifiquement conçus pour accompagner les rites entourant les départs, les séparations, les absences : un mariage, un exil, une disparition, une mort… Si ces rites destinés à partager et à exorciser les douleurs et les peines ont tendance à disparaître dans les sociétés actuelles, certains persistent dans certaines régions. Ainsi d’Épire, cette région montagneuse des Balkans partagée entre la Grèce et l’Albanie, où subsistent des « miroloyia », ou « miroloï » (littéralement « discours sur le destin »), c’est-à-dire des lamentations interprétées lors de rituels funéraires ou lors de fêtes patronales. Il en existe des versions chantées par des femmes et des versions instrumentales jouées par des musiciens professionnels tziganes. C’est ce fond musical qui est au cœur de Lamenta, une création élaborée par la compositrice et chanteuse Xanthoula DAKOVANOU pour un spectacle de danse contemporaine monté par les chorégraphes Koen AUGUSTIJNEN et Rosalba Torrès GUERRERO de la SIAMESE Cie.

Ce projet, qui implique neuf danseurs grecs, a été conçu par les deux chorégraphes suite à leur rencontre avec les musiques d’Épire lors du festival Kerasovo, justement dirigé par Xanthoula DAKOVANOU, qui est originaire d’Athènes. En tant que compositrice, elle s’inspire des musiques traditionnelles et médiévales qui l’ont nourri, celles de la Grèce, des Balkans et de la Méditerranée pour écrire des compositions à caractère modal. Elle n’est pas une entière inconnue en France, puisqu’elle a fait partie du TRIO TZANE avec Gülay Hacer TORUK et Sandrine MONLEZUN (album Gaïtani chez Naïve en 2010) et a réalisé un premier album solo en 2015 avec l’ensemble ANASSA, La Dame et la Barque, qui souligne les glissements musicaux entre la Grèce et l’Inde, avec la participation de Guillaume BARRAUD, Kengo SAITO, Prabhu EDOUARD et Ourania LAMPROPOULOU.

Avec Lamenta, Xanthoula DAKOVANOU ne se contente pas d’exhumer quelques fleurons de ce répertoire de lamentations épiriens, elle les projette également dans des formes plus contemporaines, de manière à en faire valoir toute la force expressive dans le monde d’ici et de maintenant. D’une durée quasi équivalente à un double album vinyle, le CD Lamenta suit une structure cyclique et progressive.

Sa première moitié est ainsi constituée d’adaptations de miroloï d’Épire que Xanthoula DAKOVANOU porte et illumine de sa voix claire et plaintive. Elle est soutenue par la clarinette du réputé Nikos FILIPPIDIS, le santouri d’Ourania LAMPROPULOU, le luth de Kostas FILIPPIDIS, les violons de Dimitri KATSOULIS et de Stefanos FILOS et les percussions d’Alexandros RIZOPOULOS. Ocasionnellement, de somptueuses voix d’hommes éplorées se font entendre, celle de Lefkhotea FILIPPIDI sur Pogonia of Separation et celle de Thanassis TZINAS sur Vgika psila. Parmi les invités exceptionnels, on notera la présence du flûtiste français Magic MALIK, qui est loin de passer inaperçu sur Mariola. Cette première pièce de l’album fait valoir une approche déjà évolutive en incluant des sons plus modernes tirant vers une forme de world-jazz avec la contrebasse d’Antonio MARATOS et la guitare électrique (toute en « soundscapes ») de Kleon ANTONIOU.

Le moment-pivot de l’album est un chant polyphonique interprété a capella par Xanthoula DAKOVANOU, accompagnée par les voix d’Alexandros RIZOPOULOUS et de Magic MALIK, qui font entendre de bien étranges « aliens » vocaux.

Les pièces qui suivent sont des compositions inspirées comme on s’en doute par des miroloï, des chants polyphoniques et des danses d’Épire, mais qui basculent dans des formes inédites inspirées par le jazz et le post-rock. La bien nommée Electric Berati, inspirée par une danse épirienne du même nom, prend une allure de prime abord « disloquée » et rebondissante, dans laquelle flûte, guitare électrique, basse électrique et batterie donnent le ton. La flûte de Magic MALIK croise la flûte kaval de Dimitri BRENDAS sur le plus dramatique Tin ammon ammo, où s’entrelacent également en une émouvante élégie les voix du même MALIK et de DAKOVANOU. Une vibrante pièce pour duo de percussions (Fighting the Waves, avec Solis BARKIS et Alexandros RIZOPOULOS) précède une poignante lamentation portée par un tragique poème byzantin de la tradition des « paraloyès » (Leventis), interpretée par DAVOKANOU, FILIPPI et Avgerini GATSI, avec un discret soutien au santouri.

C’est alors que Lamenta expose sa pièce la plus épique et « chargée » : s’étalant sur quinze minutes, Charon’s Feast combine instruments acoustiques et électriques, voix masculines et féminine en une célébration de la vie dans ses accents festifs. « Mangez, buvez et faites la fête les gars, qui va dans l’autre monde ne revient pas ! » est-il dit dans le texte, une invitation que ne manque pas de souligner d’enivrants soli de flûte, de clarinette, de violon et le chant éclatant de Xanthoula DAKOVANOU sur une entêtante rythmique basse/batterie qui s’emballe dans le derniers tiers, avant que la courte pièce Zoe ne vienne clôturer le disque sous la forme d’un chant polyphonique a capella, qui nous redit bien que c’est dans cette vie qu’il faut faire la fête, car ce n’est pas dans « l’autre monde » qu’on la fera. C’est une leçon de sagesse qui ne demande qu’à être retenue…

À l’instar du spectacle chorégraphique éponyme dont elle est le support musical, Lamenta explore différents états émotionnels traversés lors d’une perte et distille un blues profond qui conjugue échos ancestraux et projections modernes en une foisonnante fresque sonore aux multiples surprises. La connexion spirituelle qu’il établit entre l’ici-bas et l’au-delà explore un fond tragique pour mieux valoriser une forme de lâcher-prise extatique. Avec cette œuvre certes exigeante mais ô combien saisissante, Xanthoula DAKOVANOU compte parmi les artistes actuelles les plus pertinentes dans le vaste bassin des musiques méditerranéennes.

Stéphane Fougère

Page : www.facebook.com/xanthoula.dakovanou/

Site SIAMESE Cie : www.siamese-cie.be/welcome-fr

 

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